Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

Nous devions manger des chocolats Mon Chéri

 

David Martin Angor (à droite)et Plexus Darius.

France Inter. La voix de François Morel se noue en évoquant la mémoire de son ami Georges Moustaki. Mon chat Wi-Fi, assis sur le buffet de la véranda, regarde le jardin mouillé. Il pleut; il fait froid. Ça dure depuis octobre dernier. La vie est belle. Mais Moustaki est mort. «Le Métèque». Ma mère avait acheté le 45 tours «Le Métèque», en 1969, au rayon disques du Prisunic de Tergnier, et l’avait offert à mon père pour Noël. On l’écoutait en boucle, à la maison; nous devions manger des chocolats Mon Chéri. Nous en mangions souvent, au moment des fêtes, en ces années-là. Sur France Inter, encore, un matin. Daniel Cordier, grand résistant, qui fut le secrétaire de Jean Moulin, évoque son parcours au côté du héros. Quelques jours plus tard, sur France 3, le film Alias Caracalla, relate son engagement exemplaire. Ce téléfilm s’inspire du livre éponyme que Daniel Cordier a publié, en mai 2009, chez Gallimard. Dans cette réalisation, l’écrivain Patrice Juiff, nouvelliste de notre journal, interprète un de Gaulle plus vrai que nature. En regardant ce film, je ne peux m’empêcher de penser à Drôle de Jeu, roman de Roger Vailland dans lequel, le grand romancier relate sa vision de la Résistance au côté, notamment, de Daniel Cordier (qu’il appelle Caracalla) et mon regretté ami Jacques-Francis Rolland, alors étudiant et responsable des Jeunesses communistes de Lyon. Cela me donne envie de relire Drôle de jeu. Il faudrait plus de temps dans la vie pour lire, aller à la pêche. Dormir. J’ai pris le temps de me rendre à Corbie pour assister au spectacle de la chroniqueuse de France Inter, Sophia Aram.Je ne l’ai pas regretté. Elle est drôle, Sophia. Si brune, pétillante, pimpante. Elle mange bio, comme Lys qui m’accompagnait. Dans la loge, je les ai laissé papoter sur des bienfaits des produits naturels. J’ai également pris le temps de transporter mon vieux corps à la Comédie de Picardie où David Martin Angor et Plexus Darius (par ailleurs guitariste des Beyonders) donnaient un concert. C’était frais et vif. Une pop acidulée avec des paroles en français bien écrites et, souvent, imbibées de spleen. Dans la salle, il y avait de jolies poulettes printanières. Et je suis rentré me coucher comme un vieux coq. Le lendemain matin, j’ai chanté à 5h53 dans mon bureau du Courrier picard. J’ai lustré ma plume et me suis mis à écrire.

Dimanche 2 juin 2013

Les suites diplomatiques

Bernard Baritaud : l'un de ses écrivains préférés est le Picard Pierre Mac Orlan.

Bernard Baritaud est également l’auteur de « Dans la rue des rats », paru au Bretteur, en mai 2011.

 

Excellent écrivain, Bernard Baritaud publie le troisième volume de sa « suite personnelle ». La vie d’un diplomate en poste à Colombo, au Sri Lanka.

 

Votre dernier ouvrage, Journal d’un attaché culturel, s’inscrit dans le cadre d’une suite intitulée « L’écharpe bariolée ». Parlez-moi de cet ensemble.

J’ai commencé à tenir mon journal aux Antilles. J’avais 25 ans. J’ai repris ce texte bien plus tard ; Prof de fortune, paru en 2004, couvre les années 1963-1967. L’idée m’est alors venue de raconter la suite de ma vie, à partir des lettres que j’adressais à mes parents et qu’ils avaient conservées, et de mes souvenirs, bien sûr. D’où les volumes suivants, concernant mes séjours en Grèce et à Ceylan. L’écharpe bariolée, titre de l’ensemble, vient d’une citation de Prof de fortune : jeune homme, je voulais que ma vie soit une « écharpe bariolée ». Elle l’aura probablement été.

Vos textes tiennent à la fois des chroniques et des mémoires. Pratiquer ce genre littéraire aujourd’hui est audacieux, voire courageux. Pourquoi cette démarche?

En effet, j’ai appelé « suite personnelle », mieux que journal, cette série d’ouvrages, en raison de leur caractère hybride. Bien sûr, que ça n‘est pas porteur commercialement. Mais il me semble –n’y voyez nulle vanité– que mon itinéraire, lié à l’évocation d’une époque disparue, peut intéresser, au moins par le témoignage (d’ailleurs, chaque volume comprend un index avec des notices sur les personnages peu connus). L’idéal pour moi se situe quelque part entre le prince de Ligne et Paul Léautaud, dont j’aime énormément le Journal.

Pourquoi ne vous adonnez-vous pas (ou peu) à la fiction pure (romans, nouvelles) car vous possédez un vrai style, un ton très personnel, et un vrai tempérament d’écrivain?

J’ai publié deux policiers et termine le troisième (avec un associé qui imagine le squelette, et moi je mets la chair autour : nous fonctionnons comme Boileau et Narcejac autrefois). Je serai, peut-être, un « écrivain pour écrivain » pour reprendre une expression que j’ai entendu appliquer à Paul Morand (qui a connu, pourtant, de grand succès de libraires avec ses romans à une certaine période).

Quel regard global portez-vous sur votre activité d’attaché culturel, et plus particulièrement lors de cette période (1972-1975)?

C’était passionnant, d’autant que, à Colombo, à l’époque, loin de Paris, je gérais à ma guise l’action culturelle de la France. Il y avait aussi beaucoup de difficultés matérielles liées, notamment, à la situation locale. Mais ma femme, qui était vénitienne, et moi avons passionnément aimé cette vie (j’ai encore, été attaché culturel en Afrique de l’est et à Rome). Et puis, j’étais jeune. A ce que j’ai pu constater en faisant des conférences à l’étranger, les conditions ont bien changé. On pratiquait encore dans les années 70 une diplomatie culturelle très littéraire.

Quel souvenir marquant vous vient-il à l’esprit?

J’ai été heureux partout. Avec le sentiment d’être plus efficace, de mieux maîtriser la situation, dans les petites postes (Colombo) que dans les grands, où j’étais un rouage. Mais j’ai eu alors le bonheur de vivre à Rome ! J’ai eu également la chance de travailler avec deux ambassadeurs issus de la France libre ou de la Résistance. Ils n’étaient pas bardés de diplômes, mais ils avaient de très fortes personnalités, et nous avons noué des amitiés durables.

Quels sont vos écrivains préférés?

Les goûts évoluent : quand j’étais jeune homme, Mac Orlan, Cendrars, Malaparte, Malraux, Montherlant… Aujourd’hui, mon panthéon personnel est composé de Chateaubriand (pour Mémoires d’Outre-tombe), de Saint-Simon (pour le style), de Durrell (pour l’architecture romanesque), de Faulkner et d’Italo Svevo (pour la densité et le climat de leur œuvre, simplement). Et puis, bien sûr, toujours Mac Orlan.

Vous vouez une passion à ce grand écrivain picard qu’est Pierre Mac Orlan. Pourquoi?

Je suis venu à lui par Le Chant de l’équipage que mon père m’avait fait lire très tôt, et par ses chansons, interprétées par Germaine Montero. Ensuite je lui ai adressé un poème quand j’avais une vingtaine d’années, et il m’a encouragé à écrire. C’est donc tout naturellement que je lui ai consacré un essai, en 1971, puis des travaux universitaires. Je l’ai rencontré, aussi (je rapporte d’ailleurs ces entrevues dans L’écharpe bariolée). Si son œuvre est inégale (il n’a jamais vécu que de sa plume), ses meilleurs textes (Sous la lumière froide, par exemple,) le classent, effectivement, parmi les grands écrivains. D’ailleurs, son œuvre résiste mieux que celle de nombre de ses contemporains (Salmon ou Carco, par exemple). J’ajoute que le romantisme du Nord a toujours fasciné le Charentais que je suis, peut-être parce que ma grand-mère paternelle s’appelait Picard !

Quels sont vos projets littéraires?

Innombrables. C’est le temps qui me manquera. J’ai en chantier le quatrième volume de L’Echarpe bariolée : mes années romaines. Plus un polar, comme je vous le disais. Et un gros roman (on y arrive) que je n’en finis pas de saisir. Des proses érotico-oniriques, aussi dans la veine de Dans la rue des rats (*). Enfin, je tiens maintenant un Journal littéraire qui, s’il voit jamais le jour, sera vraisemblablement posthume. Mais ce qui compte, c’est d’avoir le nez dans le guidon, et de foncer, tant qu’on le peut.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

« Journal d’un attaché culturel (Colombo 1972-1975) », Bernard Baritaud, Le Bretteur, 163 pages, 17 euros.

(*) Dans la rue des rats, Bernard Baritaud, Le Bretteur, coll. Les Incongrus, 37 pages, 10 euros.