Les grands livres de Berthet

Frédéric Berthet.

 Mort rongé par l’alcool à 49 ans en 2003, Frédéric Berthet, considéré comme le plus doué de sa génération, voulait écrire son grand livre. Il en écrivit plusieurs.

 « Il avait une aura fascinante, de par ses fréquentations prestigieuses: Barthes, Sollers, Julia Kristeva… Mais surtout, il était extrêmement drôle.» C’est en ces termes que Pierre Bayard, professeur de littérature française à l’université de Paris VIII et psychanalyste, évoque son camarade de promotion à Normal sup, Frédéric Berthet. Drôle: nul doute qu’il devait l’être dans la vie, Berthet. Il l’est si souvent dans ses livres. Doué, «le plus doué de sa génération», disait Sollers à son propos, cela ne fait pas non plus l’ombre d’un doute. Il était non seulement titulaire d’un plume singulière, étonnante, mais aussi et surtout d’un esprit vif et d’une intelligence à fleur de peau qui a fini, certainement, par lui jouer des tours. On sait tous qu’il ne faut pas être trop intelligent pour vivre vieux. Un peu oui, peut servir. Trop ouvre l’écluse des eaux glacées de la lucidité qui finissent par vous noyer. Hydrocution par angoisse. Ce fut le cas de Frédéric Berthet, mort à 49 ans, en 2003, rongé par l’alcool, le désespoir et divers abus.Il était pourtant pressenti comme un grand espoir littéraire de sa génération. Il passa à l’acte, certes, nous donnant à lire d’adorables livres, vifs, pétillants, intelligents, des mots drivés à la hussarde, des coupes à la Morand, des sprints à la Fitzgerald. Daimler s’en va, petit livre hilarant, fera son succès. Mais est-ce suffisant pour Berthet qui place la barre très haut: il veut écrire un grand livre. «Et s’en aller», dit-il. On écrit souvent ses grands livres sans s’en rendre compte. Ce n’est pas à nous d’en décider. Frédéric Berthet quittera le Lyon de son enfance, brillera à Paris, sortira beaucoup, boira tout autant, se mariera avec un mannequin, récoltera le prix Roger-Nimier en1989, deviendra secrétaire d’Edgar Faure, vendra peu de livres, s’isolera en province. Notamment dans le Berry. C’est de là qu’il écrit le succulent petit livre de chroniques qui nous préoccupe: Paris-Berry. Il y parle de travail, d’un four à pain, de ses rêves, de Blondin, de ses copains Patrick Besson et Éric Neuhoff, d’une jeune héritière qui vient lui rendre visite dans sa lointaine campagne. Et, cerise sur le gâteau, Berthet pêche à la ligne et traque, comme pas deux, le carnassier. On sait tous, en Picardie, qu’un homme qui pêche ne peut être totalement mauvais. Frédéric Berthet était, en tout cas, un excellent écrivain. On eût envie de le connaître et de trinquer avec lui. Il est trop tard; il est souvent trop tard dans la vie.

PHILIPPE LACOCHE

«Paris-Berry», Frédéric Berthet, La Table Ronde, coll. La Petite Vermillon (poche). 108 p.; 5,90 euros.

La crampe de l’écrivain

 

L'écrivain Cyril Montana (à droite) et le peintre Stéphane Billot, originaire de Ham, dans la Somme.

La crampe de l’écrivain. Ce n’est pas une légende, lectrice des Dessous chics, lectrice de mes livres. La crampe, je l’ai eu au poignet droit, vers 17 heures.Depuis le matin, à 9h30, je dédicaçais mon dernier roman pour les critiques littéraires, membres de jurys de prix, etc. À chaque fois, je façonne, tente de ne point me répéter, esquisse un trait d’humour, une vanne, une vacherie, une invitation dissimulée à celles à qui je souhaiterais parler de Tergnier entre quatre yeux ou entre deux draps. À la fin, crevé, lessivé, on se demande pourquoi on fait tout ça, pourquoi on écrit des romans, des chroniques? Pour le blé? Même pas. J’aimerais bien mais je ne me fais pas d’illusion. Je dois faire réparer le toit de ma véranda qui fuit comme le foie de Bukowski. Quand on place des casseroles sur le carrelage, par temps d’orage, je charrie Lou-Mary: «Tu verras, bientôt, je décrocherai le prix Roger-Nimier: quelques milliers d’euros!». Le toit continue à fuir. Et elle rigole, la Lou-Mary. Les filles rigolent souvent quand je leur parle. Je suis habitué. Lorsque j’ai reposé le stylo, j’ai téléphoné à mon copain Cyril Montana, le meilleur nouvelliste de France (lis, lectrice, celle, coquine, érotique, émoustillante, qu’il a donnée à notre journal cet été), le type le plus sympa de Paris. Et beau gosse avec ça: il est le compagnon de la chanteuse Anggun. On a bu un canon fraternel au Sarah Bernhardt; on n’a pas vu le temps passer. Et j’avais rendez-vous avec ma copine, l’adorable Martine Grelle, du Centre national des Lettres (CNL), au bar La Fourmi, place Pigalle. Le Cyril m’a prêté un casque et m’a transporté, à l’heure dite, sur son scooter 125cm3.Quel bonheur de slalomer entre les bagnoles dans l’air glacial de décembre, à Paris, sous les guirlandes. Depuis que j’ai sorti mon recueil de nouvelles Scooters (Le Rocher, 1994), je n’avais pas refait de scooter. Ensuite, j’ai foncé à deux pas de là, au Petit Moulin, 37, rue Fontaine, où Stéphane Billot, artiste originaire de Ham, assurait le vernissage de sa très belle exposition de peintures. Lou a donné un concert. Cyril Montana est venu nous y retrouver. Je l’ai photographié en compagnie de Stéphane. Et dehors, dans le froid, on a reparlé de la littérature, de nos bouquins. «Parce qu’on ne sait rien faire d’autre», eût dit Daniel Darc, le Rocco Siffredi de l’âme.

Dimanche 8 janvier 2012.