Les fils des humiliés

                                            

Stéphane Guibourgé construit une oeuvre forte.

Stéphane Guibourgé construit une oeuvre forte.

    Dans son dernier roman, magnifique de compassion et d’engagement, Stéphane Guibourgé suit le fils  - violent - d’un des humiliés, floué par la fausse gauche des eighties.

Ce roman est à la fois puissant par sa forme et par son analyse sociologique et politique, même si ces deux mots peuvent devenir gros (des gros mots) lorsqu’on parle de littérature. Mais qu’on se rassure, c’est bien de cette dernière qu’il s’agit car Stéphane Guibourgé sait écrire avec finesse, style et panache, tout en poursuivant de façon têtu, les mêmes thèmes, les mêmes destins, les mêmes gens : des déclassés, des insoumis, des révoltés, des amoureux perdus.

   Ici, nous sommes en 1982. La gauche mitterrandienne vient d’arriver au pouvoir. Se produit alors ce qui, à peu de choses près, se produit aujourd’hui. Le peuple de la vraie gauche, le prolétariat trinque ; il est déçu. On est en droit de le comprendre. La sociale démocratie, au final assez libérale, laisse faire. On licencie à fond dans les usines automobiles de la région parisienne. A Poissy notamment. Les conflits rongent les entreprises. Des conflits violents. On y pratique parfois ce qu’on appelle encore « des ratonnades ». Réponse du gouvernement dit de gauche : il envoie les CRS pour saquer les grévistes, les virer. La dite gauche appelle ça « les restructurations industrielles ». Jaurès, déjà, devait se retourner dans sa tombe. Et les vieux militants communistes qui avaient résisté contre la barbarie nazie, eux aussi. Les fils voient leurs pères désespérés, lutter, puis baisser les bras.

     C’est l’histoire d’un de ces fils (Falco), fils de rien, fils d’humilié, que nous raconte Stéphane Gibourgé dans son beau roman. Falco est un jeune type qui trouve refuge auprès des gens du voyage ; il se réchauffe autour des braséros après avoir dérobé une Merco ou du BMW. Puis, il se retrouve avec les skinheads radicaux qui pratiquent la violence extrême, les cœurs et les tripes barbouillées d’une haine grasse. Un suif délétère qui pue la mort, les coups, le racisme, l’antisémitisme. « Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines (…). Cette flamme, ce foyer, nous aurions dû le préserver. La violence n’a rien à faire là. La nostalgie, l’amertume, oui. »

     Falco s’engage dans la meute : « Nous quadrillons les rues. Nous punissions, brisons, touchons, atteignons qui nous voulons. Nous dressons un camp. Une cellule. Nous ne ressentons pas la nécessité des mélanges. » Falco ira jusqu’au meurtre et purgera une lourde peine de prison. Lorsqu’il en sortira, il tentera de construire une maison pour y accueillir son jeune fils ; il tentera surtout de se reconstruire. Ce n’est simple quand on a été un fauve urbain en liberté, puis un fauve en cage. « Dans les mois qui suivent ma sortie de prison, je pense à ma supprimer. Je revois chaque jour l’homme que j’ai tué. Son visage est calme malgré la sueur, le sang qui coule des lèvres et des arcades. Il renonce d’un coup à la peur, il ne subit rien. Il ne se vengera pas, personne ne le vengera. Il ne se débat plus. Je lis seulement dans ses yeux une sorte de chagrin qui m’est adressé. Il me regarde avec douleur et attention, et il a honte pour moi. Alors je l’abats. Je revois chaque jour l’homme que j’ai tué. »

   L’auteur des magnifiques livres Citronnade (le Dilettante, 1991) et Saudade (La Table ronde, 1991), poursuit une œuvre singulière, émouvante et forte. Ce remarquable Les fils de rien, les princes, les humiliés (quel beau titre !) en est la preuve.

                                                                     PHILIPPE LACOCHE

Les fils de rien, les princes, les humiliés, Stéphane Gibourgé, Fayard, 201 p. ; 17 €.

Le poulbot élégant

 

Punk ébouriffé avant l’heure, résistant, Robert Giraud passa sa vie dans les bistrots et auprès du peuple de Paris. Et vécut avec les clochards.

Quel bon livre! Quel livre à la fois émouvant et réjouissant! Et Robert Giraud (1921-1997), quel écrivain! Regardez un peu sa tête de poulbot ébouriffé, de punk avant l’heure. Un look entre Johnny Rotten et Sid Vicious. Un sacré personnage aussi. Courageux résistant dans le Limousin (condamné à mort, il dut son salut à la libération de Limoges par les forces de Georges Guingouin), il monte à Paris, vit quasiment dans la rue, puis deviendra journaliste pigiste pour différents journaux (dont Franc-Tireur, Paris-Presse, France-Soir, etc.) et écrivain, auteur notamment de l’épatant et mythique Vin des rues (Denoël, 1955).Le présent ouvrage, Le Peuple des berges,

Regardez-moi cette tête de vainqueur. Entre Johnny Rotten et Sid Vicious. Un punk avant l'heure, le Giraud. Quel grand écrivain!

réunit des textes publiés en octobre1956 dans Qui? Détective. Et c’est un régal. Robert Giraud - qui entre temps est devenu Bob Giraud - dresse dans un style élégant, efficace et sans graisse, le portrait des clochards de Paris au sortir de la guerre. Faut-il préciser que Giraud a puisé dans ses souvenirs encore frais pour écrire? Il les avait connus de près tous ces personnages hauts en couleurs: l’Amiral, roi des clochards, le Chat, champion du détroussage des amoureux des bords de Seine, Riton, homme des bois spécialiste du ramassage de la verdure, Ralph, pêcheur - braconnier - dans la Seine… Les apprentis journalistes, reporters en herbe, devraient tous lire Giraud. Son style est une leçon non pédante de journalisme. Il mêle poésie, fiction légère et âpre réalité. Un Henri Calet en chat de gouttière, un Blaise Cendrars en moins bavard, un Prévert de la prose. On y croise des petits vieux affamés qui font les poubelles. Là, on se bat pour une place sur une grille d’aération de métro; ici, on chipe un colin sur l’étal d’un poissonnier. Gégène confie qu’il a «le virus de l’honnêteté» et qu’il souhaiterait que soit créé un statut «de clochard artisan ou commerçant; un clodo qui aurait une situation pour ainsi dire…» La plume de Robert Giraud est tour à tour tendre, réaliste, très française. Toujours belle. Ce libertaire pensait que le pire instrument de servitude était l’argent. Il vécut toute sa vie dans la gêne. Un type pareil ne peut avoir tort.

PHILIPPE LACOCHE

«Le Peuple des berges», Robert Giraud, préf. d’Olivier Bailly, Le Dilettante, 128 p.; 12 euros.

Un Ovni signé Cyril Montana, fils de hippies, quadra qui ne veut pas vieillir

 

De gauche à droite : Cyril Montana, Nicolas Rey et Patrick Besson, écrivain. Paris. Février 2012.

On connaît le talent de romancier et de nouvelliste de Cyril Montana. Le voici de retour avec un roman par nouvelles très original et inclassable. Vivement recommandé. Il s’en explique.

 

Cyril Montana a du talent. Et du succès. A juste titre la critique littéraire et les – nombreux – lecteurs s’étaient émus et avaient applaudi à la lecture des savoureux Malabar Trip (Le Dilettante 2003; J’ai lu, 2006), Carla on my mind (quel joli titre! Le Dilettante 2005; J’ai lu 2008) et La faute à Mick Jagger (Le Dilettante 2008; J’ai lu 2010). Il aurait pu continuer dans cette veine, l’épuiser, s’épuiser lui-même. Mais point. Il est vaillant, le Cyril. Et sincère. Alors, celui qui avait écrit, en juillet 2011, une succulente et érotique nouvelle pour notre journal, nous donne aujourd’hui un roman singulier, très différent de sa production habituelle. Il s’en explique.

 

Votre dernier roman, Je nous trouve beaux, est un peu un Ovni. Assez différent en tout cas de votre précédent livres. Pourquoi cette démarche?
La raison est très simple: après la parution de mon troisième roman La faute à Mick Jagger, j’en ai écrit un quatrième qui m’a été refusé par tous les éditeurs que j’ai sollicité. Après un an et demi de travail, j’avoue que j’ai été assez désoeuvré. Je ressentais la même chose que lorsque, adolescent, j’ai fait une chute de cheval : un traumatisme, avec l’intime conviction qu’il faut vite remonter sur un canasson pour ne pas en être dégouté à vie. C’est ainsi que je me suis mis à écrire les tranches de vie d’un même personnage: Romane Grangier. Cela permet d’écrire des histoires courtes et d’avoir à chaque fois un résultat et un plaisir immédiat, puisque chaque chapitre a sa propre trame tout en faisant partir d’un tout. Alors que lorsque j’écris une seule et même histoire, c’est bien plus astreignant, et le véritable résultat n’apparait qu’à la fin. J’avais juste besoin de me faire plaisir en écriture plus vite

Peut-on parler, à son sujet, de roman par nouvelles?
Je ne dirais pas par nouvelles, mais par tranches de vie. Puisqu’il s’agit de la vie quotidienne d’un seul et même personnage, Romane Grangier, au sein de sa famille, de son boulot, de ses amis, etc. Et même si nous n’avons pas à proprement parler de trame historique, nous retrouvons des situations et des personnages chapitre après chapitre.

Votre narrateur est fils quarantenaire, fils de hippies. Serait-ce un peu vous?

Je suis effectivement fils de hippie, quadra avec des enfants et une femme que j’aime; mais tout n’est pas exactement moi. Ainsi les parents qui sont présents dans le roman ne sont pas du tout les miens, même s’ils sont aussi hippies. Et puis fils de hippie, ça veut tout dire et rien dire, il y a mille et une façons d’être hippie, et tout autant de manière aussi d’élever ses enfants. C’est moi sans l’être, cela représente ce que j’ai été et ce que je suis, et comme nous le rappelle Camus en appendice « on voit parfois plus clair dans celui qui ment, que dans celui qui doit vrai ».

On le sent coincé entre son adolescence dont il est nostalgique, et sa vie de père de famille qu’il voudrait mieux assumer, n’est-ce pas?

Tout à fait exact, et c’est en ce sens, que Je nous trouve beaux possède une partie générationnelle, dans cet aspect adulescent qu’incarne le personnage principal Romane Grangier. Aujourd’hui, il existe une génération de quadras qui jouent aux jeux vidéos, font du skate l’hiver et du surfe l’été sur les plages. Avec une volonté farouche de ne pas sombrer dans les stéréotypes du quadra, installé, mur, sérieux, limite ennuyeux, etc. Cette envie de garder intacte la fraîcheur de l’enfance, que le groupe Stupeflip résume très bien dans son morceau Stueflip vite !!! « il est ou le petiot que t’étais?, tu l’as séquestré, baillonné, ligoté! » (http://www.youtube.com/watch?v=PdaAHMztNVE)

Préserver une candeur juvénile, une soif d’apprendre, de rencontre, curieux, rester tout simplement en vie, à l’écoute !

La grand-mère est un bien joli personnage. Comment l’avez-vous composé? Part-il d’une réalité?

 

La grand-mère est très importante dans ce roman, tout comme elle l’était dans La faute à Mick Jagger et cette partie est totalement autobiographique. Il s’agit donc du départ de ma grand-mère dont j’avais besoin de parler, mais sans entrer dans le pathos, toujours en tâchant de garder une distance qui ouvre à une tendre nostalgie. C’est aussi l’occasion pour notre personnage de s’interroger sur ses quarante ans, et à sa manière, sur le temps qui passe. Encore une fois sans s’appesantir en étant larmoyant, mais toujours dans un registre décalé et si possible drôle.

Vieillir, est-ce difficile pour l’écrivain que vous êtes?

Je vais vous étonner, mais plus j’avance dans le temps et plus je suis heureux. Je n’ai d’ailleurs jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui, et pour rien au monde je souhaiterais avoir de nouveau vingt ans, période de doutes, d’errements affectifs, la fac, pas la fac, pas terrible pour moi cette période avec le recul. Alors bien sûr, il m’arrive de me sentir en décalage quand je me retrouve entouré de gens plus jeunes que moi, ou qu’on me donne du « Bonjour monsieur! » au lieu de « Salut ça va , toi? ». Mais finalement ce qui m’intéresse c’est que ma vie m’apporte ce dont j’ai besoin. Et cela se résume facilement, être entouré avec ma femme, mes enfants, des projets, des livres intéressants à lire, des amis avec qui je me sens bien, et des fous rire avec celle que j’aime à deux heures du mat dans la cuisine, par exemple… Ou alors pourrais je vous citer Patrick Besson: « Il faut être jeune. Être vieux, c’est ridicule et le ridicule, c’est mal. » (Un état d’esprit, Fayard)

Vos auteurs préférés?

Salinger, Boris Vian, Patrick Besson, Frédéric Beigbeder, Molière, David Foenkinos,  Charles Bukowski, Céline. Mais ceci dit, si ça ne vous embête pas trop, j’aimerais vous parler des derniers livres que j’ai aimé comme le Prix Renaudot obtenu par Scholastique Mukasonga pour Notre Dame du Nil (Gallimard), une évocation si précise et décrite avec une finesse et une justesse incroyable sur la vie d’un couvent de jeunes filles au Rwanda avant la terrible guerre civile qui a décimé des centaines de milliers de personnes. On y découvre les rapports très particuliers existants justement entre les Hutus et les Tutsis, et qui nous éclaire sur la suite des événements, mais vu de l’intérieur.

Et puis, il y a ceux que je dois lire et que je ne peux rater à aucun prix, Diderot, de Jacques Attali (Fayard), Je vais mieux, de David Foenkinos (Gallimard), L’amour sans le faire, de Serge Joncour (Flammarion). Je vous tiendrai au courant… (rires)

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je commence à établir le plan de mon prochain roman prévu chez Albin Michel. Je suis également en discussion pour adapter La faute à Mick Jagger sur France Culture, et puis je projette de suivre une formation d’adaptation d’oeuvres littéraires au cinéma. En parallèle, j’écris une histoire pour enfant que je suis en train de travailler avec les élèves de la classe de ma fille Kirana. C’est vraiment génial de bosser avec des gosses. Je fais des réunions régulières avec eux pour leur demander leur avis, leurs suggestions, puis je repars, j’écris et je reviens les voir jusqu’à ce que nous ayons une histoire qui nous plaise. Je peux vous dire que c’est tellement revigorant, ils sont drôles, vifs, et vous donne une de ces énergies pour la journée, un vrai bonheur! Je vous ai dit, je n’ai jamais été aussi heureux! Pour finir, je suis consultant digital pour le LH FORUM (http://www.lhforum.com/) qui est un forum annuel, une plateforme de relations dont l’objectif est de promouvoir l’économie positive, une économie qui vise plus que le profit, et qui place l’homme et l’environnement dans ses objectifs. Bref des solutions aux maux qui gangrènent notre planète.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Je nous trouve beaux », Cyril Montana, Albin Michel, 187 p.; 15 euros.