Quelques coups de coeur

ESSAI

Mille Kessel et miscellanées

«Journaliste de métier, écrivain par vocation», se plaisait-il à dire. Mais aussi homme d’action, émigré russe, jeune homme bagarreur, aviateur pendant la Grande Guerre, reporter, courageux résistant, homme de lettres reconnu, admiré, noceur invétéré, épris d’absolu… il n’y a pas un, mais cent, mille Joseph Kessel. Éditeur et écrivain, avec Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux dresse un portrait passionnant et original du lion fraternel. La fin de l’opus est augmentée de délicieuses miscellanées, ou, dans le désordre, on apprend de nombreuses anecdotes sur l’écrivain. Parmi celles-ci, les propos d’Henry de Monfreid: «Sous alcool Kessel est déchaîné; c’est la brute russe qui domine tout.» Sacré Kessel! Ph.L.

Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux, Transboréal; 187 p. 14,90 €.

POéSIE

Darras et l’eau de là

«Écrire, pour Jacques Darras, c’est avant tout partir à la rencontre du monde», estime dans la préface le poète Georges Guillain, à propos de L’Indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, de Jacques Darras. On ne peut mieux dire. Résolument picard, celui qui ne cesse de se souvenir de son cher Ponthieu et du Marquenterre, aime à suivre les cours d’eau. À l’image de certains poètes et écrivains de la Beat Generation (Brautigan, Kerouac, Ginsberg, etc.), il part du minuscule -exemple: le fleuve côtier la Maye – pour sortir du lit de cette rivière, humide maîtresse, puis embrasser le monde. L’universel. Ici, il prend l’air en Belgique, à Laon, en bières (Chimay et d’autres). Une jolie balade en vers et contre tout ce qui dort. Ph.L.

 

L’indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, Jacques Darras, préf. de Georges Guillain. Poésie/Gallimard; 242 p.; 7,90 €.

ROMANS

La lumière vient de l’Est

Fondé en avril 2015 par la journaliste et écrivain Natalie Turine, Louison Éditions a pour vocation de faire découvrir la littérature russe moderne. Son ambition? Faire lire les auteurs insoumis et libres. Deux romans nous parviennent: Feu rouge, Roman cathédrale, de Maxim Kantor, et Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, de Youri Maletski, les deux préfacés par l’excellent Éric Naulleau. Ce dernier, à propos de l’ouvrage Kantor, écrit: «De L’Est, encore. Comme de l’Est vient toujours la lumière, de l’Est nous arrive une nouvelle œuvre magistrale.» De l’Est vient toujours la lumière; il a raison Naulleau. Comme a tout autant raison Kantor quand il écrit, imparable: «(…) pour un homme qui ne vit qu’une fois, mourir est quelque chose de grave.» Avant de mourir: lisez Kantor, Maletski. Et Naulleau. C’est salutaire. Ph.L.

 

Feu rouge, Roman cathédrale, Maxim Kantor, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 749 p.; 29 €. Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, Youri Maletski, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 147 p.; 22 €.

 

 

FOLK

Baryton

Installé à Austin au Texas depuis quelque temps, Guillaume Fresneau, ex-fondateur du groupe rennais Dahlia, a mené a bien le projet Redeye. Voici l’album The Memory layers, ravissant, convaincant, à la fois puissant et gros d’un folk-rock vigoureux et énergique, et félin grâce aux mélodies subtiles. De sa voix de baryton, il raconte des histoires où se mêlent nature, religion, amours et rudes contrées. Totale réussite. Ph.L.

The Memory layers, Redeye.

Jacques Darras.

Jacques Darras.

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La nostalgie acidulée de Benoît Duteurtre

Ce petit essai dénonce les dérives ultralibérales des dirigeants de la SNCF; ils ont sacrifié ce service public sur l’autel de la rentabilité.

Ce livre n’est pas bon; il est excellent. Pourquoi? Parce qu’il dépasse très largement le thème – essentiel, pourtant – de la SNCF, des buffets de gare abandonnés, des lignes supprimées, des voyageurs punis et pris en otage par la politique ultralibérale des hommes politiques et des directeurs de la Société nationale des chemins de fer français. La nostalgie des buffets de gare, de Benoît Duteurtre, détient une dimension universelle. Il dénonce, avec humour, nostalgie parfois, les dérives de notre société mondialisée à outrance, ridiculement moderne et marchande, européanisée par les marchands du temps. On ressort de ce délicieux petit essai à la fois conforté et joyeux car on se dit qu’on n’est pas le seul à penser ainsi, et imbibé d’une nostalgie acidulée, citronnée qui, car doucement révoltée, n’est pas si désagréable. Comment ne pas se souvenir des lignes poétiques, bucoliques qui serpentaient entre Laon et Liart, traversant des Ardennes plus

Benoît Duteurtre vient d'écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

Benoît Duteurtre vient d’écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

rimbaldiennes que nature. On pouvait y fumer tranquillement sa cigarette de tabac brun en rêvant à Charleville, la tête embarquée par ce bateau ivre cahotant. On ouvrait les vitres. Les odeurs des traverses et du ballast se mêlaient à celles des vaches, laiteuses à souhait. Ces petits tunnels qui perçaient des collines fessues des Rubens, si françaises, qui nous effrayaient bien plus que les trains fantômes des forains moustachus. Le monde d’aujourd’hui n’a plus d’odeur; de poésie non plus. Les buffets de la gare où l’on eût pu croiser un Mac Orlan, un Hardellet, un Calet égarés, ont été fermés. Des manières de galeries marchandes standardisées, américanisées, les remplacent. Les gares se sont transformées en aéroports; on n’a plus le droit d’y perdre son temps sans acheter de la marchandise. C’est dégoûtant, toute cette consommation. Où est donc notre chère SNCF aussi publique, ponctuelle, caressante et douce qu’une fille, encouragée au sortir de la guerre par de Gaulle et les communistes. Les nouvelles gares proposées par les libéraux de la SNCF sentent «la marque et la mort»; tout y est aseptisé. Il n’y est plus jamais question «de pas perdus». C’était beau et poétique, pourtant les salles des pas perdus. Quelqu’un qui perd son temps et ses pas n’est pas un bon consommateur. Les gares sont devenues des centres commerciaux et des centres d’affaires. Margaret Thatcher, en Angleterre, et Emmanuel Macron, en France, ont tout fait pour libéraliser la circulation des autocars (chez nous contrôlée par l’État depuis le décret-loi de 1934). C’est du propre. La politique de la SNCF est à l’image de celle pratiquée par cette pseudo-gauche qui ne cesse de démanteler le service public. Oui, c’est du propre…

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

La nostalgie des buffets de gare, Benoît Duteurtre, Manuels Payot; 110 p.; 14 €.

Sébastien Cauet change mes piles pendant nos rêves d’Aisne

 

L’autre jour, dans les bureaux de Be Aw

Sébastien Cauet, un Picard qui s’assume.

are, la société de production de Sébastien Cauet - dont les locaux se trouvent rue Marcel-Dassault, à Boulogne-Billancourt - j’avais l’impression d’être chez moi. Dans l’Aisne. Presque dans ma bonne ville de Tergnier. En Picardie, en tout cas. Cauet est né à Saint-Quentin; il a passé toute son enfance à Marle, un petit bourg brumeux égaré entre le Laonnois et la Thiérache, où, en des temps antédiluviens, j’avais fait des bals comme guitariste (guitare Elie Sound, copie Gibson SG) au sein de l’orchestre les Strangers. (Mes copains rockers de Tergnier me brocardèrent, quelques années plus tard, en ricanant: «Alors, Phil? Tu as joué avec les Stranglers?» Marle. La sucrerie dans laquelle travaillaient ses parents. Alors qu’il me parlait de ça, je me souvenais de la sucrerie de Tergnier qui, l’automne venue, exhalait des odeurs écœurantes de betteraves concassées. On l’appelait aussi La Casserie. Ensuite, il est allé au lycée à Laon. Paul-Claudel, of course. Comme Sartre qui lui, l’était comme professeur de philosophie où, dit-on, il a commencé à écrire La Nausée. Cauet à Laon, j’ai fait le calcul; ça devait être en1988.Que se passait-il à Laon, en1988? Les Bothers McDaniels, groupe local et mythique de rhythm’n’blues, n’existaient déjà plus. Les Ricains de la base de Crépy-Couvron avaient rangé leurs rangers depuis quelque vingt-cinq ans. Je pensais à tout ça quand, soudainement, les piles de mon magnétophone ont rendu l’âme. Presbyte depuis quelques mois, j’étais bien incapable de distinguer les plus et les moins. Cauet, en bon camarade et en «pays», me les a changées. Ça m’a fait plaisir. Quelques instants plus tôt, j’avais discuté avec l’un de ses hommes de confiance, Axonnais lui aussi. Il avait fréquenté le lycée Henri-Martin. Ça rapproche. Sans transition, comme disait Raymond Marcillac (soyons actuels!), j’ai vu, au Gaumont d’Amiens, le film Les Invincibles, de Frédéric Berthe avec Gérard Depardieu, Atmen Kelif et Edouard Baer. J’ai adoré. Cette histoire de pétanque est à la fois hilarante, positive, bien plus fine qu’elle n’en a l’air (références aux sans papiers; au racisme, etc.) Depardieu est vraiment un très grand comédien, capable de se moquer de lui-même quand, dans le film, il demande la nationalité algérienne. Un grand moment.

Dimanche 22 septembre 2013

De l’archéologie à la résistance FTP, Alain Nice est un passionné

Médiateur culturel à la conservation des musées du Conseil général de l’Aisne, Alain Nice est également médiateur du Musée des temps barbare, à Marle.

 

Alain Nice, historien, archéologue, historien.Alain Nice, écrivain, historien, enfant, en 1962 ou 1963, à l'école de son village.

Détaché de l’Éducation nationale et médiateur culturel à la conservation des musées et de l’archéologie du Conseil général de l’Aisne, historien et archéologue faisant fonction de conservateur du musée des Temps barbares de Marle. Écrivain. Historien de la résistance FTP dans l’Aisne. Homme de gauche. (Pas la gauche caviar ni bobo; la gauche ouvrière.) Difficile de définir Alain Nice car il a plusieurs cordes à son arc. Né le 2avril1952 à Bosmont-sur-Serre, dans l’Aisne (où il passe toute son enfance et son adolescence), dernier d’une famille de neuf enfants, d’un père bûcheron, originaire de Thiérache, et d’une mère, femme au foyer, il avoue avoir joui d’une enfance heureuse. Avec des valeurs. Normal: son père, né en1907, mobilisé dans la cavalerie au début de la seconde guerre mondiale, revient avec un genou broyé. Ça n’empêche pas ce patriote d’entrer en avril1943 en résistance dans le groupe OCM de Tavaux. Après l’école primaire au village, il arrive au lycée de garçon de Laon en septembre1963.Il est bon en histoire-géographie, lit Jack London, Alexandre Dumas et les grands classiques. En1972, il obtient son bac A4. «Au lycée, j’ai fait mon apprentissage politique en militant dans les comités d’action lycéens en1969, 70 et 71.On a même fait des grèves de la faim pour boycotter la nourriture du réfectoire et pour améliorer la vie en internat.» Il arrive à la fac d’histoire d’Amiens en1972, loge à la résidence du Bailly: «J’ai connu mon cardiologue alors étudiant en médecine. Il est devenu chef du service cardio de Laon. Je l’ai retrouvé en octobre1989 lors de mon infarctus. Quinze jours de réanimation.»

Il garde d’excellents souvenirs d’Amiens, ville de francs engagements politiques: Front rouge, amitié franco-chinoises: «J’ai terminé dans un groupuscule nommé Révolution, synthèse entre les maoïstes et les trotskistes…» Il fréquente assidûment les cinémas. Deux à trois films par semaine. Licence d’histoire; passe le Capes à deux reprises, puis le concours de CPE. Première nomination comme conseiller d’éducation à La Ferté-Millon, en septembre1981.Titularisé, il restera pendant 22 ans au collège Jean-Mermoz de Laon. Il se passionne aussi pour l’archéologie. Un agriculteur de Goudelancourt-lès-Pierrepont, découvre un cimetière mérovingien des XIe et XIIe. Il est fait appel à des archéologues d’Amiens qui sont les copains de fac d’Alain. «De1981 à1987, on va fouiller bénévolement les 458 tombes de ce cimetière. On crée une association. Il nous est venu l’idée de trouver une salle pour y exposer les objets de nos fouilles.» Il rencontre Yves Daudigny (qui deviendra sénateur et président du Conseil général de l’Aisne) qui prend à cœur le projet de création d’un musée. Ce sera celui des Temps barbares. Le musée connaît un bon succès. «Puis on voudra proposer au public des reconstitutions grandeur nature d’habitat découvert dans une ferme mérovingienne que nous avions fouillée. Un peu le même principe qu’à Samara», explique Alain Nice. «L’idée de créer à Marle, un petit parc archéologique mais entièrement spécialisé sur l’époque mérovingienne.» L’ensemble est inauguré en1993 par Patrick Perin, conservateur du musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de l’archéologie mérovingienne. «On a mis sur pied une politique d’animation visant à faire revivre devant le public des personnages costumés. C’est ce qu’on a appelé les Journée mérovingiennes.» Puis ce sera la création d’un grand parc archéologique dévolu à l’époque mérovingienne sur quatre hectares, parc qui a été ouvert au public en2006. «Ce fut à cette occasion qu’on a lancé la première édition du festival international d’histoire vivante de Marle qui accueille des troupes de toute l’Europe.» La 7e édition verra le jour les 29 et 30juin prochains et aura pour thème l’armée romaine.

Alain Nice n’arrête pas une seconde. Il est, de plus, historien et écrivain: en juillet2002, il publie un livre sur la tragédie de Tavaux; et en décembre2011, un remarquable ouvrage sur la résistance FTP dans l’Aisne, après notamment avoir recueilli les souvenirs du tout aussi remarquable Dédé Legrand, courageux résistant du groupe Stalingrad, de Beautor, dans l’Aisne. Et il fourmille de projets: écrire deux autres livres (sur le village de Brunehamel, près de Rozoy-sur-Serre, en mai1940; et sur les réseaux anglais dans l’Aisne pendant la guerre) et édifier un mémorial à Tavaux. Et qui d’autre qu’Alain Nice pour évoquer cette formidable «promenade» des Anglais dans notre région?

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Dimanche d’enfance

« L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu »

Un souvenir d’enfance? Celui qui, d’emblée, vient à l’esprit à l’esprit d’Alain Nice lui a donné l’envie d’écrire son livre Tavaux, 30-30août 1944, paru en2009. «Je me souviens des repas de famille? Nous étions neuf enfants. Mon père et un de mes oncles, Julien, militant communiste (qui avait fait des voyages d’étude en URSS et en Chine), mari d’une sœur de ma mère, discutaient. Il avait participé à la Libération de Paris. Il nous racontait les épisodes des barricades. On évoquait ce qui s’était passé à Tavaux le 30août1944.Le repas se terminait en chansons et mon oncle Julien chantait « La Butte rouge ». On chantait aussi « L’Internationale ».J’avais aussi deux autres oncles, de Bosmont, qui avaient eu maille à partir avec la gendarmerie vichyste pendant la guerre car ils avaient chanté « L’Internationale » sur la place du village.» L’histoire se termina bien: l’affaire fut classée sans suite. «Ils auraient pu être inquiétés car le PCF était interdit.» Autre souvenir: son arrivée au lycée de garçons de Laon, en septembre1963, comme interne. «Je débarquais de ma campagne profonde. C’était un beau dimanche d’automne. Ma famille m’avait emmené en voiture; je quittais le cocon de l’école primaire. Je me souviens des hauts murs. L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu dans Le grand Duduche.»

 

Bio express

2 avril 1952 : naissance à Bosmont-sur-Serre.

1963 : entrée en 6e comme interne au lycée de garçons de Laon (actuel collège Le Nain).

Mai 1968 : début de son engagement politique à gauche.

Septembre 1972 : entrée à l’université de Picardie, en faculté d’histoire, à Amiens. «Mes années militantes à l’extrême gauche pro chinoise.»

1982 : prise en charge de la fouille du site archéologique de Goudelancourt-lès-Pierrepont, près de Marle, dans l’Aisne.

1991 : ouverture du musée des Temps barbares de Marle.

Juin 2006 : premier festival international d’histoire vivante de Marle.

Décembre 2011 : parution de son livre La Guerre des partisans, sur les FTP de l’Aisne.

Deux grands frères rock et les ombres des bordels des seventies

Slim Batteux, aujourd'hui, devant un carquois d'Indien. Chez lui, dans son appartement de la rue Diderot, à Vincennes, à quelques centaines de mètres du lieu de résidence de son ami Luc Bertin.

Slim Batteux, lors d’un concert à Charleville, dans les Ardennes. « J’égtais complètement bourré », reconnaît-il. D’où les bières sur l’orgue.
Les Brothers Mac Daniel avec (de droite à gauche), Luc Bertin, Slim Batteux, Jean-Pierre Josse (à la basse), Michel Girard (ba&tterie), Daniel Girard (guitare).

 Une grande pièce ovale baignée de lumière pâle. Une fenêtre large qui donne sur une rue de Vincennes, pâle elle aussi. Grise plutôt. D’un beau gris, doux et duveteux, comme seule la proche banlieue tranquille de Paris sait en produire. On se croirait dans un roman d’Emmanuel Bove, dans Mes amis ou dans Bécon-les-Bruyères. Nous ne sommes pas dans un roman de Bove. Nous sommes chez Slim Batteux, organiste, bassiste, choriste, multi-instrumentiste, l’un des meilleurs musiciens du blues et de la chanson française depuis des années. Slim et son copain Luc

Les Vizirs. Au centre, à la guitare, Slim Batteux. A droite, au tambourin, je crois recopnnaître mon copain Patrick Pain (qui deviendra par la suite chanteur de Up Session, puis de Purin) mais je n'en suis pas certain; il faut que je le lui demande.

Bertin, chanteur et pianiste, nous ont fait rêver, nous les petits Ternois des seventies, apprentis rockers. Eux, manières de grands frères doués, diplômés ès-rock’n’roll grâce à la base américaine de Crépy-Couvron, entre Laon et La Fère, où ils allaient s’approvisionner en 45 tours, avaient fondé un fantastique groupe de rhyth’m’n’blues, les Brothers Mac Daniel, avec lequel ils avaient fait fantasmer des centaines de minettes. En juillet1969, Slim et Luc mettent les bouts en Angleterre, en stop, façon beatniks. Puis se retrouvent à Paris, deviennent des presque clochards avant de rebondir comme musiciens de studio et de scène derrière les plus grands: Michel Jonazs, Johnny Hallyday, William Sheller, Ray Charles, Percy Sledge, Véronique Sanson, etc. Lorsque nous traînions dans les bordels de Tergnier, au cœur des seventies, le copains et moi, on ne cessait de nous parler d’eux et des Ricains. À la Huchette, la grande brune qui nous faisait des réductions, nous racontait comment, un soir bien arrosé, le Slim et le Luc avaient fait un quatre mains au piano. Boogie, rock’n’roll et rhythm’n’blues. J’étais heureux, ce samedi d’hiver, d’interviewer Slim chez lui, à Vincennes, comme j’étais heureux d’avoir interviewé Luc Bertin (qui lui aussi habite Vincennes, à quelques centaines de mètres de Slim) en2004. Je regarde Slim, avec sa bonne tête de Sioux. Puis, je regarde les villas de Vincennes, d’un gris doux comme les romans de Bove qui sont remplis d’ombres. Moi, mes ombres, ce sont mes souvenirs des seventies axonaises. Mes copains s’appelaient Fabert, Rico, le Colonel, Granger. Les bordels se nommaient La Huchette, La Loggia, Le Daguet. Certains copains sont au cimetière. Les bordels se sont transformés en épiceries ou en agences d’intérim.

Dimanche 29 janvier 2012.

Lectrice tu sauras tout sur Bott avant tes copines !

François Bott, né à Laon, a passé ses vacances à Vorges, dans l'Aisne.

 Lectrice, mon faucre, mon amour, ma tendresse moite, mon animal humide, j’ai envie de te gâter. Ton mari n’en saura rien, je te le promets. En tout cas, il ne réagira pas publiquement car je ne manquerai pas de censurer – comme promis - ses commentaires velus et répugnants. Oui, disais-je, il n’y en aura que pour toi. Voici donc en avant-première tout ce que j’ai pas pas pu dire, faute de place, dans le remarquable portrait de l’écrivain-journaliste François Bott (ex-directeur du Monde littéraire, né à Laon, vacancier à Vorges, dans l’Aisne) que je dresserai – de ma prose turgescente et vigoureuse – dans le Courrier picard du dimanche 11 décembre. Ainsi, tu prendras de l’avance sur tes congénères. Je te vois déjà, abandonnant ta vaisselle, ta wassingue, ton ménage, ton tricot, ta tarte tatin sur le four, pour te jeter sur ton portable et raconter à ta meilleure copine que tu sais de François Bott ce, qu’elle, ne sait point encore. (Pointencore, pointancore, pouintancore, la liaison, à haute voix doit être singulière, étonnante.)

Allons-y lectrice, mon affidée, ma jument mal débourrée, mon ange terriblement sexuée. Première explication. Tu vas te demander comment j’ai fait pour raconter avec tant de détails l’affaire de l’assassin de Vorges qu’évoque François Bott dans l’entretien qu’il a eu la bonté de m’accorder. Je dois le reconnaître, il n’était pas si précis. Comme il se souvenait du nom de famille du bouvier de Vorges (je n’ai pas voulu divulguer son patronyme car, j’ai vérifié, il existe encore des dizaines de descendants dans le secteur et il n’ont rien à voir dans cette horrible affaire : il fracassa la tête d’un type, blessa grièvement son épouse à coups de serpe et tue, également à coups de serpe, la fillette de 5 ans, afin qu’elle ne fût jamais orpheline; l’assassin sait aussi être tendre et prévoyant), je suis allé effectuer des recherches sur Internet. Et sur un site dédié à tous les guillotinés de France, j’ai retrouvé mon impulsif Vorgien. D’où ma précision méticuleuse.

Ce que je n’ai pas eu la place d’écrire

    • Quand il entre au Monde des Livres, François Bott rencontre Jacques Fauvet (qui deviendra directeur du Monde). Il lui parle de ses vacances d’enfant à Vorges, adorable petit village de l’Aisne où le marquis des Dessous chics, enfant, allait se promener à bicyclette. « Incroyable coïncidence! », répond Fauvet ravi. « C’est là que j’ai passé une partie de la drôle de guerre! »
    • Courant des années 50. François Bott créé avec quelques amis la revue littéraire et politique Exigence. Ils sont contre la guerre d’Algérie. La DTS, fort courroucée, effectuera une perquisition au siège, place des Vosges. « Car on colportait les idées du FLN. En fait, on voulait faire une revue comme Les Temps modernes. »
    • J’ai repensé à mon grand copain Jean-Jacques Brochier quand François Bott m’a rappellé qu’il avait fondé le Magazine littéraire. Jean-Jacques, qui sortait de taule pour avoir porté de valises pour le réseau Jeanson, devint ensuite rédacteur en chef de cette belle revue. Ce fut lui qui, sur insistance de l’ami Jean-Louis Hue, m’embaucha comme pigiste à la fin des années quatre-vingt. Ils firent de même pour mon copain Yves-Marie Lucot, excellent journaliste axonais, ami des arts des armes et des lois qui, jamais, ne me nourrit du lait de sa mamelle. Jean-Jacques était un type épatant. A l’ancienne. Chasseur élégant, cultivé à l’extrême, jamais pédant, doté d’un redoutable humour et d’un sens inouï de la liberté, nous allions boire de multiples bières au Rouquet, à l’angle de la rue des Saint-Pères et du boulevard Saint-Germain. François Bott me rappela aussi que le Magazine littéraire avait d’abord établi son siège passage du Désir, derrière la gare de l’Est, puis rue des Martyrs. Tout ça m’a rappelé toi, lectrice, mon amour : d’abord, je te désire; je te possède enfin; tu te casses et je souffre le martyre. Tout ça n’a plus aucun rapport avec le sujet initial, mais c’est aussi ça le plaisir du blog (« Lacoche est en train de réfléchir sur l’outil », eussent dit les colins froids, les vieux daims - usés comme mes Clarks d’adolescent – du Nouveau Roman) : s’adonner aux digressions longues et drues, roccosiffrediennes, moi qui subis chaque semaine le carcan insupportable du 1500 signes de ma chronique dominicale dont tu repais sous les draps chauds tandis que ton mari fait du vélo pour perdre son bide.
    • Bott a cette formule magnifique, magique, quand nous parlons des Hussards (Nimier, Déon, Haedens, Laurent, Hecquet, Blondin, etc. : « La cavalerie légère, le bon usage de la grammaire au service des battements du coeur. » Tout ce que tente de faire avec toi, lectrice, mon faucre. Je serai ton épée littéraire. Abandonne-toi, please.

      Mercredi 30 novembre 2011.