Le joyau de Patrick Eudeline : le roman d’une rupture

Un romancier n’est jamais aussi bon que lorsque son coeur est brisé. Avec « Vénéneuse », le dandy du rock nous donne un texte de haute volée. Sincère et émouvant.

 

C’est certainement le plus rock’n’roll des écrivains français actuels. C’est aussi un dandy à Ray-Bans, à chemise à jabot, en costume anthracite qui, depuis des lustres, hante les soirées parisiennes de sa silhouette chaloupée. Patrick Eudeline a une démarche de loup. Ou de lion. Selon ses humeurs; selon le temps. Il a commencé à la revue de rock, Best, 23, rue d’Antin, Paris (IIe), sixième étage, s’arrêter au cinquième, puis monter l’escalier recouvert d’une moquette incarnat, si mes souvenirs sont bons. Nous pourrions être en mai1977.Le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef, dans son bureau demande à Eudeline quand il va rendre son papier. La ponctualité n’était, alors, pas la qualité cardinale du Patrick. Christian se retient d’élever le ton. Il sait bien qu’Eudeline est fort occupé par son groupe de rock, Asphalt Jungle; en bon rédacteur en chef, il sait déjà qu’avant d’être un rock-critic éclairé, un journaliste étonnant, l’Eudeline est un écrivain. Un type qui, lorsqu’il parle de Johnny Thunders, des Sex Pistols ou de Keith Richards est capable de citer Joris-Karl Huysmans ou Jules Barbey d’Aurevilly. Christian est mort, noyé accidentellement sur une plage de Granville, le 14juillet1989 (cet éminent républicain, homme de gauche authentique, méritait bien ce symbole-là). Patrick Eudeline a continué la critique rock, la musique; il a beaucoup chanté, et a écrit des paroles de chansons. Et, il fallait s’y attendre, il est devenu romancier, avec, notamment Ce siècle aura ta peau (Florent Massot, 1997; J’ai lu, 2002), Dansons sous les bombes (Grasset, 2002), et surtout, l’excellent Rue des Martyrs (Grasset, 2009). La fiction lui va bien au teint. On le sait, les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils sont sincères, lâchent tout, s’abandonnent. Pour cela, il faut une rupture. Le narrateur de Vénéneuse, son dernier roman, vient d’en connaître une. Sévère; très sévère. La fille qu’il aimait, sa Bardot, sa blonde en trench, élégante panthère aux yeux clairs, l’a lâché sous la pression de sa famille, des notables d’une ville du Sud de la France.Descente aux enfers pour le narrateur, Antoine. Car «cette fille était le paradis. Et l’enfer.» Ce roman sent la coke, le rock’n’roll, l’alcool, le sexe, la jalousie, la fumée des cigarettes du Patrick. Mais c’est avant tout un vrai roman d’amour. Dur, désespéré, sincère, violent, hérissé de dialogues, d’atmosphères, imbibé de ce Paris qu’il aime tant. Peter, rival du narrateur, autre dandy sulfureux, bien qu’anglais ressemble comme deux gouttes de sang à un chanteur français talentueux et torturé. La part d’autobiographie et de vérité dans ce roman? Finalement peu importe. Eudeline, avec sa vie, sa dégaine, ses convictions, son cœur blessé nous donne à lire une littérature de haute volée, inclassable et singulière comme un millésime de vin noir. Ne le ratez pas; c’est un joyau.

PHILIPPE LACOCHE

«Vénéneuse», Patrick Eudeline, Flammarion, 240 p.; 19 euros.

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain. Mars 2010. Ici, un dimanche matin frileux, devant la Lune des Pirates, à Amiens.