CHRONIQUESLes petits cailloux de Gravier

Il est bien placé, cet article, à la gauche de celui, central, consacré à un autre chroniqueur (Thomas Morales) qui, tout comme Jean-Michel Gravier, est un excellent styliste. Gravier assura une chronique hebdomadaire dans le Matin de Paris, de 1978 à 1982. Elle le fit remarquer. Normal : lui non plus ne manquait pas de panache. Ni d’audace. Ces chroniques sont ici rassemblées grâce à vigilance éclairée d’Arnaud Le Guern, éditeur-écrivain, qui préface l’ouvrage. Arnaud a raison quand il rappelle à propos de Gravier : « A la hussarde, sa plume devant tout autant à Jacques Laurent qu’à Jacques Chazot, il inventait le nightclubbing. Il y avait Pacadis dans Libération, pour le canal épingle à nourrice » et lui, Gravier, préférant le smoking au perfecto. » C’est peu dire que notre homme était un être de liberté ; il tirait sur tout ce qui bougeait à l’époque, ou se trémoussait. On voit passer Depardieu, Mourousi, Anouk Aimée, Étienne Daho, Catherine Deneuve, Coluche, Pancol, Isabelle Adjani. C’est toute une époque, celle des eighties, qui défile sous nos yeux, avec ses paillettes, ses excès, ses airs de disco. Et son angoisse sourde générée par les ravages naissants du sida. Ph.L.

Elle court, elle court la nuit, Jean-Michel Gravier, préface d’Arnaud Le Guern ; postface de Bruce Toussaint ; Écriture, 362 p. ; 23 €.

 

Le critique et romancier Kléber Haedens aurait cent ans

 

Né le 13 décembre 1913 et mort en été 1976, Kléber Haedens, monarchiste et hussard dans l’âme, reste l’un de nos meilleurs écrivains contemporains.

Kléber Haedens était l’un des plus talentueux écrivains et critiques du XXe. Mais il était de droite. Pire - pour certains esprits étriqués! - monarchiste. On ne lui pardonna guère. Et la récente polémique (fomentée par quelques êtres politiques imbéciles, bornés et incultes ) qui embrasa la bonne ville de la Garenne-Colombes, il y a quelques années, quand le maire UMP voulut baptiser un collège du nom de Kléber-Haedens, montre à quel point le sujet est toujours sensible. Pourtant, bien qu’à droite toute, pas l’ombre de collaboration chez Haedens. Il considérait seulement que la littérature devait avoir l’élégance de se placer au-dessus de la politique. En cela, il rejoint l’esprit bien français et fort éclairé de Jean d’Ormesson qui, toujours, défendit Kléber. Un Jean d’Ormesson, tout de droite qu’il est, a pour

Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.Kléber Haedens (à gauche; pour une fois!) fait la bise à son copain Antoine Blondin (à droite; of course!).La couverture de l'excellent essai que lui a consacré notre confrère Etienne de Montety, du Figaro littéraire.

tant été élevé dans la condamnation de l’Action française. Mais Jean d’Ormesson aimait follement les livres d’Haedens et le trouvait charmant, parangon de la bonne chère, du rugby et du style. Jean d’Ormesson aimait aussi Aragon, allant jusqu’à dire du bien des odes les plus staliniennes du grand poète de la Résistance. Tout cela est bien compliqué; il ne faut pas se fier à la littérature. C’est ce qui fait son charme.

Un hussard

Kléber Haedens, comme d’Ormesson, était avant tout un homme de liberté. Dans son remarquable Une Histoire de la littérature française (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges), ne loue-t-il pas - et il a bien raison! - le romancier communiste Roger Vailland? Pied de nez aux convenances et aux chapelles politiques, Kléber n’écoute que ses - bons – goûts. En Vailland il voit le styliste, le hussard. Une sorte de hussard rouge, un hussard de gauche. Car Kléber Haedens, faut-il le rappeler, fut l’un des piliers de ce mouvement littéraire né au sortir de la Seconde Guerre, en réaction contre la dictature de la littérature engagée et de l’indéfendable Nouveau Roman. À ses côtés: Michel Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier, Stéphen Hecquet, Bernard Frank et quelques autres. De Kléber Haedens, il faut lire son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges) mais aussi le court, délicieux et délicat L’Été finit sous les tilleuls (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges). Et tous ses autres livres, bien sûr, car chez Haedens, tout est savoureux, subtil, léger et stendhalien.

PHILIPPE LACOCHE

L’enfer selon Jérôme Leroy

 

L’excellent écrivain sort un recueil d’une cinquantaine de nouvelles aussi courtes que percutantes. Moments d’horreur pure d’une société gangrenée par le pognon.

Jérôme Leroy, écrivain. 2010.

Jérôme Leroy est un écrivain très séduisant car il n’entre pas dans le moule formaté de la pensée unique. C’est un hussard de gauche, «un hussard rouge», comme dirait Patrick Besson, capable de tout autant apprécier Michel Déon, Jacques Laurent, Kléber Haedens que Roger Vailland ou Frédéric H.Fajardie. Longtemps professeur de lettres dans des collèges de quartiers difficiles du Nord de la France, Jérôme Leroy se consacre aujourd’hui pleinement à la littérature. On est en droit de l’en féliciter. C’est pour notre plus grand plaisir. De ses expériences passées, il a su s’inspirer et tirer quelques leçons. Cette société ultra-libérale ne tourne pas rond. Et, selon lui, ce n’est pas avec une sociale démocratie à fesses molles qu’on parviendra à faire bouger les choses. Pour résumer - et il ne s’en cache pas - Leroy est un marxiste pur et dur. Un communiste à l’ancienne, mais aussi un nostalgique du monde d’avant. Quand les états avaient encore des choses à dire, qu’ils avaient encore du pouvoir et que notre beau monde n’était pas gangrené par le consumérisme, les multinationales et l’individualisme. Et quand l’Europe était encore une belle idée pensée par de courageux résistants qui songeaient à la fraternité, et pas cette jungle des marchés surveillés par les miradors du mark. Têtu, Leroy enfonce le clou au fil de ses excellents livres (romans, nouvelles, poèmes, essais, anthologies, etc.).Il ne faut passer à côté de l’un de ses meilleurs romans, le fascinant Le Bloc, paru en 2011, en Série noire (prix Michel-Lebrun 2012). Ces idées, on les retrouve bien sûr dans le présent recueil d’une cinquantaine de très courtes nouvelles, sobrement intitulé Dernières nouvelles de l’enfer. Des textes uppercut, vifs, taillés dans la pierre brute de la révolte. Il puise également son inspiration dans la littérature de genres; son livre est peuplé de psychopathes, fantômes, vampires, zombies. On est souvent dans la science fiction mais aussi dans le fantastique, l’épouvante. Et même l’horreur. Exemple dans l’excellente nouvelle «Utilité publique», sous-titrée «Aux anthropophages qui sont l’avenir de l’homme», un boucher est embauché pour travailler sur… la chair humaine. C’est affreux! On se croirait dans une pièce de Copi. Et ça marche. On est pris dans le tourbillon. C’est ça, l’effet Leroy. Un grand écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

«Dernières nouvelles de l’enfer», Jérôme Leroy. 283 p.; l’Archipel.17,95 euros.

Un champagne de l’Aube par un après-midi de pluie

 

Lou-Mary en duo avec Chris Evans.

J’ai toujours adoré les bars d’hôtels. Ils ont un côté à la fois intime et impersonnel qui me séduit. On y passe comme des ombres, nous, les hommes, en compagnie de femmes qui sont les nôtres.Ou pas. On y boit des champagnes improbables, rares, délicats; les conversations y sont feutrées comme les coussinets des pattes félines. À ce propos, je me souviens des longues après-midi pluvieuses que je passais avec Féline, mon ex-épouse, au bar de ce bel établissement qui se nommait encore Hôtel de France (quel joli nom, éminemment plus beau que ceux des chaînes mondiales ou européennes qui ne veulent plus rien dire), à Abbeville. Elle y buvait un champagne de l’Aube, non pas le matin, comme ce nom du breuvage délicat eût dû l’y conduire, mais vers 16heures; j’y savourais une bière pression aussi fraîche que la pluie de ces printemps incessants, dont les grosses gouttes molles s’écrasaient contre les vitrines comme des larmes. L’odeur poivrée de l’osier des fauteuil m’invitait à des rêves coloniaux. L’autre soir, Lys et moi étions au nouveau bar de l’Hôtel du Carlton, à Amiens, au premier étage. Le maître, des lieux, sympathique, a eu la bonne idée d’y installer un vaste salon fumeur ce qui prouve qu’il existe encore des gens qui savent vivre et qui résistent aux furies hygiénistes de lois frigides au nom viticole. Nous n’étions pas d’accord sur le film Hôtel Normandy, que nous venions de voir au Gaumont, œuvrette que je trouvais délicieuse (à l’image d’Helena Noguerra), charmante et légère, digne d’un Jacques Laurent ou d’un Félicien Marceau, et que Lys trouvait facile et convenue. En revanche, nous étions tout à faire d’accord pour dire que Mud est un chef-d’œuvre. Mud, c’est l’économie efficace du style de Steinbeck et l’universalité poignante de Mark Twain. Sublime. J’ai également adoré, la soirée d’anniversaire (60 ans) de Daniel Grardel, au Lucullus. Mon peintre préféré avait convié l’excellent rocker Chris Evans, élégant, intelligent et sympathique, à distiller son répertoire. Et quel plaisir le duo qu’il nous proposa en compagnie de mon ex-grande sauterelle, l’adorable Lou-Mary de retour en terres picardes. Lou était accompagnée d’Athos, son Westie, qui, après m’avoir reconnu, m’embrassa et me donna des nouvelles de son frère, le chat Bébert, resté à Montreuil.

Dimanche 19 mai 2013

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre - comme votre vie - , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

Musique au Point : le bon son de Patrick Besson

 Il y a un ton Besson, une sorte de rythme indicible dans son style. Avec ce recueil des chroniques données au Point, c’est le bretteur qu’on retrouve. Avec délice.

 Il y a une musique Besson, comme il y a une musique Modiano. Pas la même, bien sûr, bien que, dans certains de ses romans les plus intimes, les plus nostalgiques (Ah! Berlin, Lettre à un ami perdu, Accessible à certaine mélancolie, La Maison du jeune homme seul, etc.), il y développe une manière de mélancolie (d’où l’un de ses titres), toute en retenue et très pudique, qui pourrait l’apparenter au créateur de Villa triste. Comme les plus grands du siècle dernier (Roger Nimier, Kléber Haedens, Jacques Laurent, Roger Vailland, etc.), l’inspiration de Patrick Besson est double: celle du désenchantement et du détachement léger d’une part; et celle de la polémique du bretteur, mâtinée d’un humour inouï, rarement égalé et d’un sens aigu de l’autodérision d’autre part.(La force de Besson, c’est qu’il sait aussi se moquer de lui-même.) La première inspiration nous dévoile le romancier; la seconde, le chroniqueur, le journaliste percutant qui rythme sa prose de formules décapantes, sortes de beats irrésistibles. Besson est rock’n’roll. Style sec, souvent très marrant comme un riff de Keith Richards sur une adaptation de Leiber-Stoller. Et ça sonne. Il faut goûter à son dernier livre Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique, recueil de ses chroniques données au célèbre journal. C’est un régal.

«Vicieux comme des vieilles filles»

Il y a deux façons de lire cet ouvrage: de la première à la dernière ligne (ce qui nécessite du temps car c’est un pavé de 953 pages!), pour percevoir l’Histoire qui s’insinue entre les lignes, la geste littéraire et les aventures bessonniennes plus personnelles; ou picorer comme dans un paquet de bonbons. Dans les deux cas, le plaisir sera au rendez-vous. Et on rigole. Quelques formules: Noël Mamère qui devient Noël Samère «car il a un nom trop lacanien. Ce n’est pas possible qu’un type pareil s’appelle ma mère. C’est une insulte à toutes les mères»; sur l’Irak, à l’endroit des Anglais et des Américains: «Quand on aime, on ne compte pas les morts»; sur la télévision et particulièrement sur Karl Zéro: «Sur les barricades de l’Audimat, ils ont conquis le droit de payer l’impôt sur la fortune»; sur les auteurs: «les écrivains, c’est vicieux comme des vieilles filles». On peut aussi apprécier la chronique qu’il nous donne à lire sur le magnifique album de Carla Bruni, Quelqu’un m’a dit (depuis qu’elle est devenue la première dame de France, plus personne n’ose dire que c’est un excellent disque), ses pages sur Limonov, si justes, si vraies. Et ce portrait touchant de Raffarin, si éclairant et, sous le rire, si sensible: «Ce qui me touche chez lui, c’est ce qui me touchait chez mon père: il invente ses gestes, force sa voix, improvise ses mouvements. On dirait qu’il cherche à vivre.» Qu’importe Raffarin; c’est la voix de Patrick Besson qui sourd ici. C’est drôle et triste comme du Bove ou du Calet.

PHILIPPE LACOCHE

 

«Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique»,

Patrick Besson, Fayard, 953 pages, 26 euros.

Coïncidences, jolie chanteuse, cheveux salés et Martin Nimier

Gaëlle Martin, charmante chanteuse de The Branks, sur la scène du Grand Wazoo, à Amiens.

J’aime les coïncidences. C’est mon côté André Breton, Nadja, sublime roman du pape totalitaire du Surréalisme. L’été dernier, alors que mon histoire amoureuse présentait déjà quelques signes de faiblesse, j’avais invité une très jolie dame blonde - de mon âge cette fois-ci, c’est-à-dire encore jeune - sur la côte picarde. C’était août. Il pleuvait à seau. Nous étions bien, trempés comme des soupes. Observateur, je contemplais, intrigué, les gouttes s’incruster dans son épaisse chevelure claire. e trouvais ça émouvant. J’avais envie d’y introduire ma langue, là, entre deux mèches, afin d’y recueillir cette sève que je pressentais salée. (Je retrouve ma sensualité d’étalon; c’est bon signe.) Je l’entraînais donc à l’Hôtel des Tourelles, au Crotoy. Et, comme à mon habitude - «Ta sale habitude!», finissent par me dire mes femmes, mes maîtresses lorsqu’elles me quittent- je tentais de l’éblouir en lui sortant ma science littéraire sur les Hussards que j’adore: Déon, Laurent, Haedens, Nimier. J’étais en train de prononcer le nom de Roger Nimier, quand un monsieur à la table d’à-côté se retourne, se présente à nous. «Je suis Martin Nimier, le fils de Roger Nimier.» «Vous êtes donc le frère de Marie», demandais-je, pataud. «Oui.», Incroyable. Nous parlâmes. Il pleuvait. La dame blonde aux cheveux salés me regardait différemment. J’étais bien. Coïncidence encore, il y a peu, à la maison de la presse de la galerie des Jacobins, à Amiens, où je dédicaçais mon dernier roman. J’étais absorbé par la lecture des Cahiers de l’Herne consacré à Patrick Modiano. L’ami Jean-Paul Baronnet, fou de littérature, arrive, me dit qu’il a connu un vieux médecin qui a soigné le grand Patrick et son regretté petit frère, Rudy, dans les années cinquante, à Jouy-en-Josas. «Ne serait-ce pas le Dr Poucet ?», tentai-je. «Je viens de lire un texte, il y a dix minutes, dans la revue, écrit par le Dr Poucet que je ne connaissais pas.» Jean-Paul, lui aussi, me regarde différemment. L’autre soir, au Grand Wazoo, aucune coïncidence, mais le plaisir d’écouter le groupe Branks, portée par la très jolie, appétissante et flamboyante Gaëlle Martin.Vu également le bon groupe de funk Tchiklala, du chanteur François-Jean, graphiste, qui, au début de mes amours avec Lou-Mary, l’avait prise nue, en photo, dans sa baignoire pour la pochette de son premier album. Nostalgie.

Dimanche 12 février 2012

Le Tour d’Obaldia en quatre-vingts jours

René de Obaldia a passé son enfance à Boves, près d'Amiens.

 

Lectrice, tu as lu l’interview que l’académicien René de Obaldia (qui a passé son enfance dans notre département)  m’a accordée, dimanche dernier (page 6), dans les colonnes du Courrier picard. Il donne son avis sur le nom (Samarien) dont viennent de se doter les habitants de la Somme. Voici une suite inédite de cet entretien fleuve.

- Que faisiez-vous à Boves, près d’Amiens, lorsque vous étiez enfant? Etiez-vous un élèves studieux?

- J’étais studieux. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère est revenue en France avec ses trois enfants, dans des conditions difficiles. Elle travaillait de son côté, à Paris. Elle venait de temps en temps nous voir à Boves. Je restais seul avec cette vieille dame qui était ma grand-mère paternelle et qui, par bonheur, était une femme épatante. Elle était souriante, plein d’humour. Une autorité dans le village. Une femme remarquable. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir été élevé par ma grand-mère Honorine. Je lui dois beaucoup.

-Vous a-t-elle donné le goût de la lecture?

Oui. Je peux vous raconter une anecdote. A cette époque, les gens prenaient des bains de pieds. Ma grand-mère avait les pieds sensibles. Une fois par semaine, elle prenait un bain de pieds; c’était rituel. Dans une grande bassine, elle mettait du gros sel pour rafermir les chairs. Elle me demandait de lui faire la lecture pendant ses bains de pieds. Ca durait une vingtaine de minutes. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Jules Verne. J’ai lu Le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Ce tour du monde, je l’ai fait autour de la bassine de ma grand-mère. J’ai un souvenir précis de ça. Elle me faisait lire des textes à haute voix. Le Tour du monde en quatre-vingts jours m’a absolument passionné. Puis il y a eu Voyage au centre de la terre. Jules Verne m’a emballé. Peut-être que mon goût pour lire m’est venu de là.

-Vous était-il venu l’idée qu’il était nécessaire de trouver un nom aux habitants de la Somme?

- Non, je n’y pensais pas du tout.

- Revenez-vous dans la Somme régulièrement ?

- Cela m’arrive peu souvent, mais j’ai emmené ma femme dans les lieux de la Somme où j’ai vécu, à Boves. Je me souviens du chemin du Paradis. On montait sur les ruines de Boves et on dominait tout le village. La maison de ma grand-mère se situait dans la grand-rue; elle existe encore. Nous avons d’abord habité rue des Ecluses, puis on a pris une maison plus vaste, dans la grand-rue qui, je crois, s’appelait le boulevard Victor-Hugo. Tout au bout, il y avait l’église, et il y a avait le pont. Il y avait un hôtel agréable dans lequel on allait de temps en temps manger. J’ai un souvenir très précis de tout ça.

- Quelle est votre actualité littéraire, poétique ou théâtrale?

- Vous savez il m’est arrivé une très belle aventure puisqu’au théâtre du Ranelagh, à Paris, du 9 septembre au 19 novembre derniers, un Festival René de Obaldia a été organisé. Pendant deux mois et demi, certaines de mes pièces ont été jouées par de grands interprètes. Certains de mes textes ont été lus. C’était un très bel événement empreint de chaleur. D’autant qu’en général, on honore les auteur quand ils sont morts. J’étais donc très content d’être encore vivant pour pouvoir assister à ces merveilleux spectacles. Ont été repris Du vent dans les branches de Sassafras, Fantasmes de demoiselles (avec une musique très jolie) dans une mise en scène de Pierre Jacquemont qui avait également mis en scène Les innocentines (avec des musiques de Gérard Calvi) et ce fut une très grande réussite. Des comédiens sont venus lire mes textes : Judith Magre, Jacques Séreys, etc. Ils sont venus lire mes textes pour mes beaux yeux. J’ai été extrêmement gâté. Des amis venaient me voir; certains venaient même de l’étranger. J’ai été joyeusement accaparé. J’ai même calculé : ça faisait 80 jours. A la fin, ce fut une explosion, la fête. J’ai donc fait un compliment; c’était la moindre des choses. J’ai dit qu’ils avaient fait « Le Tour d’Obaldia  en 80 jours ». Je suis donc revenu à notre Jules Verne. C’est drôle.

- Pourriez-vous citer quelques romans qui ont retenu votre attention en cette rentrée littéraire de janvier, et qui pourraient, peut-être, figurer sur les premières listes des prix de l’Académie française et en particulier sur celle du Grand prix de l’Académie française?

D’abord, j’accuse mon âge (j’ai quand même 93 ans), et je reçois énormément de livres car je fais également partie du jury de la Fondation Monaco, du prix Maurice-Genevoix, etc., et j’ai parfois quelques confusions. Et d’autre part, beaucoup d’amis m’envoient leurs livres et je voudrais citer un livre plutôt qu’un autre, ce serait indélicat. Donc, je ne répondrai pas à cette question. Ce que je peux dire c’est qu’aujourd’hui tout le monde écrit. Les surréalistes avaient demandé : « Pourquoi écrivez-vous? » On pourrait retourner la question : « Pourquoi n’écrivez-vous pas? » Tout le monde écrit un peu de tout de nos jours. Tout le monde peint aussi. Ce qui me frappe, c’est que dans tous ces livres que je reçois, c’est souvent de l’égocentrisme. C’est l’histoire de sa petite personne : j’ai été privé de confiture pendant toute mon enfance, c’est pourquoi j’ai assassiné mon voisin de palier. Quand j’avais 17 ans, c’est ma tante qui m’a défloré… des choses passionnantes. Les écrivains d’aujourd’hui, la plupart, ne disent que ce qu’ils disent. Il n’y a plus d’imaginaire. Jamais on a publié autant de livre, et jamais on a aussi peu achetés.

- Vos goûts vous portent vers les écrivains fictionnistes comme Marcel Aymé, par exemple…

Bien sûr. Je suis nourri de toute une culture. Les romans russes m’ont passionnés : Gogol, Dostovieski, etc. Les philosophes russes… La littérature anglo-saxonne est fantastique. Melville, c’est un monument. Les écrivains espagnols, les sud-américains. Je suis alimenté par toutes ces grandes cultures. Bien sûr qu’il y a les classiques français.

- Je suppose que vous préférez lire Dumas à Robbe-Grillet ou Claude Simon?

C’est une autre époque, mais vous avez devinez…

- Avez-vous lu la correspondance de Félicien Marceau et Michel Déon?

Bien sûr. J’aime beaucoup Félicien Marceau car c’est un de ceux qui m’ont poussé à entrer à l’Académie. Il a été mon parrain pour entrer à l’Académie et ce avec beaucoup de générosité.

- Creezy est un roman magnifique.

Je suis tout à fait d’accord. De toute manière, l’époque a changé. Avant il y avait une continuité dans la culture, avec une opposition car c’est normal que le fils veuille tuer le père. De nos jours, il y a rupture. Tous les grands écrivains du XIXe, de Jules Romains à Georges Duhamel, à Roger Martin du Gard, etc. c’est fini. On parle d’eux aux jeunes, ils ne savent plus du tout de qui il s’agit. C’est la technologie qui a fait ça. Moi, à mon âge, j’ai l’impression de rentrer dans un autre monde. C’est passionnant du reste. Vous et moi, nous sommes du monde d’avant. J’ai des enfants, des petits enfants; en naissant, ils savent taper sur un ordinateur. C’est ainsi. Moi, j’en suis incapable; c’est normal à mon âge. Nous entrons dans une autre époque, et d’une façon très violente, très brutale.

 - Avez-vous connu Jacques Laurent à l’Académie?

- Non, je ne l’ai pas connu. Il a eu une fin de vie très difficile; c’était un esprit très brillant. Il a fondé la Parisienne, je crois. C’était un homme d’exception, mais je ne l’ai pas connu à l’Académie; je suis arrivé plus tard.

  • Propos recueillis par Philippe Lacoche