Le plus français des chanteurs anglais sur la terre de nos amis alliés

Murray Head sera à Chaulnes, demain samedi.

Murray Head sera la tête d’affiche de l’Overdrive Festival, ce samedi 15 octobre, à l’espace socioculturel de Chaulnes, dans l’Est du département où nos amis alliés, britanniques, australiens, etc.,  se sont si courageusement battus contre les hordes teutonnes. Il a répondu à nos questions.

Le chanteur britannique Murray Head occupera le devant de la scène samedi 15 octobre pour l’Overdrive Festival, à l’espace socioculturel de Chaulnes (près de la gare TGV Haute-Picardie). Il interprétera ses tubes « Say It Ain’t So » ou encore « One Night in Bangkok ». Il partagera l’affiche avec l’Irlandaise Grainne Duffy,  dont la voix rappelle parfois celle de Janis Joplin, selon les spécialistes. Les Bordelais d’Eros seront également à l’affiche. Les groupes locaux seront aussi présents : les Chaulnois de Libido, vainqueur du tremplin cette année, de même que le groupe Etté, originaire de Bayonvillers.

L’année 2015 a marqué les 40 ans de la sortie du célèbre album « Say it ain’t so Joe », porteur de la chanson éponyme. Si vous deviez résumer cette carrière en quelques phrases, que diriez-vous ?

Murray Head : je pense que j’ai été influencé par mon intuition, plus que tout. C’est l’intuition qui me prévient, qui me fait tenir la vie comme je la vis, avec des précédents et des priorités en tête. Ca veut dire que c’est seulement récemment, en regardant en arrière, que j’ai pris conscience de cette intuition (cet instinct en français, mais j’associe plus ce nom aux animaux) ; en fait, la célébrité est une chose assez dangereuse, car à partir d’un certain moment, on a du mal à la contrôler. Or, aujourd’hui, les gens cherchent plus la célébrité que la joie qui peut provenir simplement de ce qu’on fait pour tenter de gagner cette célébrité. Je fais partie d’une génération qui avait du mal à s’exprimer parmi nos parents. La musique c’était donc l’un des moyens de s’exprimer, plus que l’écriture. On a donc sauté sur le blues, sur les bluesmen avec toute l’inquiétude que portent leurs chansons. Les intellectuels bourgeois étaient assez intelligents pour apprendre dans le style perroquet sans vraiment comprendre que le blues recèle une certaine spontanéité. On a aucun problème à piquer les paroles d’un autre bluesman, piquer les mêmes accords. Mais joué par un individu, ça devient unique. On pensait alors qu’il ne s’agissait de chansons qui comportaient douze mesures. Mais parfois, il y avait onze ou treize mesures… ces petits trucs qui donnent ce truc unique au blues. Je n’ai pas compris ça quand j’étais jeune, mais plus tard on se dit : « Cette chanson est différente… il faut chercher pour la comprendre ; c’est subtile… » Les producteurs de l’époque sont allés en Amérique quand la vague du blues était déjà terminée. Elle était remplacée par le jazz moderne. Les bluesmen de l’époque travaillaient, réparaient des ascenseurs, tournaient des manivelles, ou bossaient dans les chiottes publiques… et les producteurs les ont trouvés, ces grands bluesmen. Ca ne coûtait rien. Ils les ont ramenés dans de grands festivals, dès 1961 et 1962.

C’était le British blues boom.

Exactement. C’était au moment où la bourgeoisie atteignait sa apogée, enfin presque… Nous, on était encore des teenagers. C’était exactement ce qu’il fallait : prendre la misère des autres, parce qu’on avait été élevés dans le coton. On ressentait peu d’émotions ; on ne savait pas qui étaient les filles, et les filles ne savaient pas qui étaient les garçons car on était élevés dans des écoles séparées, non mixtes. Ca explique que cette génération a sauté sur le blues et que cela a influencé toute la musique depuis.

Quand vous dites que vous avez été élevés dans le coton, vous êtes très modeste. Vous êtes né en 1946, l’écho des bombes allemandes résonnaient presque encore sur Londres…

C’est vrai. Mais les parents ont tout fait pour qu’on oublie la misère et l’horreur de la guerre. C’est seulement quand j’ai écrit mon autobiographie que j’ai posé des questions à mes parents. Je suis parvenu à comprendre… Il faut atteindre un certain âge pour comprendre ce qui s’est réellement passé. On réfléchit. J’ai réalisé que mes parents, à leur majorité, avait la guerre qui pesait sur eux. Ils commençaient à gagner un peu d’indépendance, et juste à ce moment-là, la guerre s’est déclarée. Ils n’avaient plus aucun contrôle sur leurs propres vies ; ils vivaient au jour le jour. Ca explique pourquoi, ils ont eu quand même une retraite bien organisée. Je pensais, moi aussi, pouvoir, comme eux,  jouir d’une calme retraite. Ce fut impossible. Nos parents savaient qu’à leurs fins de leurs vies, ils pourraient léguer un héritage à leurs proches. Ils avaient de quoi passer une vie calme ; aujourd’hui, on n’aura pas d’héritage car, ce qui se passe, c’est que les parents arrivent  à des âges où ils sont contraints d’aller dans des maisons de retraite. Ca coûte cher et ils sont maintenus en vie dans ces établissements, et au final, il n’y a plus d’argent. Et, comme par miracle, au moment où il n’y a plus d’argent, ils meurent. L’argent des héritages est bouffé par des maisons de retraite. C’est l’Etat qui récupère… Tout ça pour dire, que finalement, je n’ai pas grand-chose en commun avec mes enfants ; et je n’avais pas grand-chose en commun avec mes parents… Finalement, on naît dans une génération ; c’est avec la génération qu’on appartient qu’on doit s’amuser et se comprendre. Tout ça pour dire que si j’ai pu mener à bien une aussi longue carrière, c’est en évitant des excès de célébrité, je suis parvenu à éviter certaines choses. On me disait que ce n’était pas sage de faire ci ou ça ; je n’ai jamais cherché à avoir des tubes ; beaucoup de gens de mon âge recherchaient les tubes. Ca ne m’intéressait pas. De même, je n’ai jamais chassé le cachet en tant que comédien. Aujourd’hui, c’est incroyable comme les comédiens chassent le cachet.  Moi, ce qui m’intéressait, c’est ce qu’on faisait. La musique qu’on faisait. Quand j’étais plus jeune, la musique était ma maîtresse et j’étais marié. Dès que j’ai divorcé, la musique est devenue ma femme, et ma femme est devenue ma maîtresse.

En 1966, vous obtenez votre premier contrat en tant que comédien, auprès d’EMI. C’était l’époque du Swinging London et du British Blues Boom. Quelle était l’ambiance à l’époque ? Alliez-vous au Marquee club ? Connaissiez-vous Chicken Shack, John Mayall, Jeff Beck, Graham Bond ?

Oui, bien sûr; j’étais spectateur. Lorsque j’avais huit ans, j’ai été influencé par Ray Charles. J’aimais le jazz traditionnel. La musique, c’était ma vie, mon monde. L’autre façon de s’exprimer, c’était grâce à la peinture. Il y avait de nombreux collèges d’art où se formaient les groupes. Je suis allé à l’école avec les Yardbirds. J’ai vu Rod Stewart jouer de l’harmonica à ses débuts. Il ne chantait même pas; il remplaçait Cyril Davies. J’étais au premier concert d’Hendrix, à Londres. J’ai vu les Stones jouer à Richmond. Il y avait de nombreux clubs (le Speakeasy, etc.) où les musiciens ne faisaient que des bœufs. Je me souviens qu’un soir Johnny Hallyday est venu dans un club ; il a voulu jouer la carte de la célébrité, mais malheureusement la première chose à apprendre avec la célébrité, c’est qu’il y a des frontières, et qu’on est moins célèbre… Ils n’ont pas laissé rentrer Johnny ; il avait enlevé ses lunettes noires, mais la femme à l’entrée n’a rien voulu savoir. Elle ne l’a pas reconnu. La célébrité, à l’époque, ce n’était pas important. C’était même un handicap. On voyait Clapton, Pete Townshend et d’autres jouer dans le même club ; c’était habituel. Tout le monde jouait avec tout le monde parce personne ne pensait à l’argent. A cette époque, tout était possible. On était de nombreux musiciens mais on trouvait le travail qu’on voulait. Ce n’était pas réglementé comme aujourd’hui.

C’était un peu comme lors de la Nouvelle vague en France, de la Beat generation aux Etats-Unis, du mouvement punk en Angleterre… La société de consommation baissait un peu son caquet. La poésie, l’intuition reprenaient le dessus…

Oui, ça respirait… C’est comme quand la première fois que l’Angleterre a su comment vivait les riches, à travers le fameux procès de Christine Keeller, la prostituée qui avait baisé avec la plupart des aristocrates anglais. Quand le public a vu ce qui se passait parmi ces gens, ça a changé tout… J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec des gens très très riches qui nous employaient comme musiciens. J’étais dans un groupe de gens qui fréquentaient les grandes écoles privées (publics schools).  J’ai joué avec des gens qui étaient tous à Oxford. J’étais traité comme un caniche. J’étais le petit chouchou ; mais on n’avait aucun respect pour moi. On me traitait comme le petit animal qu’on touche de temps en temps. C’était bien de maintenir une certaine objectivité car ça me montrait des modes de vies que je n’aurais pas soupçonnés.

Vous avez participé à la célèbre musicale Hair. Comment cela s’est-il produit ?

Ca s’est passé dans des conditions tout à fait normales. Je venais de réparer une guitare ; je l’avais sur mon dos. Quelqu’un m’a fait savoir qu’il y avait une audition. Je lui ai demandé de quoi il s’agissait. On m’a dit que c’était pour la comédie musicale Hair qui venait de commencer quatre semaines plus tôt. Je n’avais pas la moindre idée de quoi ça parlait. Je me suis trouvé en concurrence avec une quarantaine de personnes qui étaient mortes de peur car, toutes, voulaient avoir un rôle. Moi, ça m’amusait de voir comment ça se passait pour les auditions. A part ça, je n’avais rien à perdre. Je n’avais aucune appréhension. Ils m’ont appelé sur scène. Il y avait un vieux piano. Ils m’ont proposé de chanter une reprise ; je leur ai répondu non, et leur ai proposé de jouer des chansons à moi. J’ai commencé à chanter. Ils m’ont proposé de chanter une chanson au tempo plus vif. J’ai dit OK. Leur façon de parler était pleine de dédain. J’ai fait une deuxième chanson. Ils m’ont encore réclamé une chanson connue. Je leur ai dit que je ne connaissais que mes chansons. Je leur ai dit : « Je ne sais pas qui vous êtes ! ». Je suis descendu de la scène, et j’ai marché dans le noir, dans la salle, pour rencontrer ces gens. Je leur ai dit : « Je m’appelle Murray Head. Et vous, vous êtes qui ? » C’était une façon de casser la façon hautaine que développaient ces producteur et metteurs en scène.

Cette arrogance.

Oui, cette arrogance. Naturellement, ils ont aimé ma façon de les aborder. Mon audace. Ils m’ont donc choisi pour ça. J’ai fait inscrire dans le contrat que si j’écrivais un tube ou si j’avais un rôle dans un film, il me serait possible de quitter le spectacle. Après quatre mois de spectacle, j’ai écrit un tube, et j’ai décroché un rôle important dans Un Dimanche comme les autres  (N.D.L.R. : Un dimanche comme les autres - Sunday Bloody Sunday - est un film britannique réalisé par John Schlesinger, sorti en 1971.) ; donc j’avais toutes les raisons de pouvoir partir ; j’aurais bien voulu rester, mais Hair, c’était basé sur une sorte de spontanéité, mais en même temps c’était un conflit ; on  nous disait : on veut que vous soyez vous-mêmes. Tentez de devenir uniques, et en même temps, vous devriez jouer des gens qui étaient sur le point de partir pour le Vietnam et brûlaient leurs cartes d’électeurs… or, on n’avait pas le Vietnam en Angleterre. On était dans l’hédonisme pur. Le Vietnam, pour nous, c‘était loin. Mais ce n’est pas ça qui m’a fait quitter Hair. Par un hasard incroyable, ils avaient un problème avec le théâtre. Ils ne pouvaient accéder au théâtre à cause d’une grève. Ils ont donc  préféré répéter pendant trois mois. Pendant ces trois mois, ils ont utilisé de nouveaux comédiens-chanteurs. Tout était basé sur la confiance, sur le groupe ; c’était fabuleux. Nous étions 24 personnes sur scène et nous étions tous uniques ; on arrivait à être une vraie famille sur scène. Malheureusement, après six mois, quelqu’un a crié, parmi les spectateurs, que Sammy Davis , Jr. était dans la salle. Tout à coup, 24 égos se sont découverts afin de montrer à Sammy à quel point ils étaient bons artistes… L’esprit de famille s’est écroulé comme un château de cartes. Tout s’est cassé la gueule  en une soirée. Retour à la compétition.

Vous avez enregistré « India Song », la chanson du film de Marguerite Duras. Pourquoi avoir interprété cette chanson ?

Quand je suis arrivé en France pour faire un film de Molinaro qui s’appelait La Mandarine (1972), ils ont décidé de faire un hommage à Jeanne Moreau. Ils m’ont demandé de choisir une chanson que chantait Jeanne; je suis tombé sur celle-là. J’ai trouvé les paroles magnifiques. Je l’ai apprise ; j’ai participé à cet hommage qui avait lieu au studio de la Maison de la Radio. Après trois heures, je n’avais toujours pas chanté. Elle-même, Jeanne Moreau, est discrètement partie. Vers 16 heures, le metteur en scène est venu me dire : « Je ne pense pas que vous allez chanter… » Un jour, en 1995, j’ai trouvé l’occasion de l’enregistrer. Des gens autour de moi me disaient que je ne devais pas chanter en français ; je me disais : si, si… Je me disais : « Je m’en tape. » J’étais sûr que le public ne pensait pas comme ça. J’ai fait des chansons en français. J’ai même fait une compilation sur laquelle j’ai pu chanter cinq ou six chansons en français. Un voisin, un jour, a joué le disque et il favorisait les chansons en français. Je me suis dit que j’avais eu raison.

Vous habitez en France.

Oui, c’est ça l’idée ; je suis chez moi dans le Béarn, entre Pau et Biarritz. Je fais beaucoup de bricolage ; je remets la maison en état.

Comme beaucoup d’Anglais (Kevin Ayers, Lawrence Durrell, etc.) vous aimez la France.

Effectivement, je suis tombé amoureux de ce pays ; je n’ai aucune envie de jouer en Allemagne ou en Hollande ou en Belgique. J’ai même fait une tournée en Scandinavie ; ce n’est pas mon truc. C’est ici que je veux gagner ma vie. La seule chose un peu triste, c’est que je ne suis pas fermier et que je ne peux pas gagner ma vie ici, dans le Béarn… (Rires.) Donc, je suis contraint de voyager pour faire des concerts ailleurs.

Vous avez beaucoup travaillé sur la correspondance entre George Sand et Alfred de Musset. Cela vous a servi à la co-écriture du scénario du film Les enfants du siècle (1999). Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette passion très littéraire ?

Je venais de rompre avec une amie et je l’ai rencontrée à nouveau un an plus tard ; on commençait à tenter de nous souvenir de ce que nous avions vécu ensemble ; j’ai remarqué qu’elle avait retenu des choses complètement différentes des miennes. (A ce propos, je conseille à tous les couples de tenter de se souvenir des moments qu’ils ont passés ensemble, ce un ou deux ans plus tard, pour voir ce qu’on en a retenu.) A l’époque, on m’a demandé de faire une  interview sur M6 ; ils m’ont demandé le dernier livre français que j’avais, lu. C’était un livre de Philippe Djian, ce n’était pas tout à fait représentatif de la littérature français (ça ressemble plus à Brautigan). J’ai donc demandé à ma copine de me conseiller un livre français ; elle m’a filé Les confessions d’un enfant du siècle. J’ai trouvé ça fabuleux ; l’histoire correspond à celle de n’importe quel enfant d’après-guerre. Cette histoire eût pu se dérouler après la deuxième guerre mondiale. Le narrateur tombe ensuite amoureux d’une femme qu’il essaie de séduire pendant deux ; dès qu’elle lui cède, il la laisse tomber. Il a fait comme tous les mecs : ils laissent tomber quand ils ont gagné. Cette histoire était écrite pour George Sand. C’était écrit en 1835, trois ans après leur passion de Venise. Ca a commencé à m’intéresser. George Sand a attendu la mort d’Alfred afin d’écrire sa version de leur même histoire d’amour. Ca s’appelait Elle et lui. Et le frère de Musset était si fâché qu’il a essayé de prouver à l’Académie française qu’elle avait fait du plagiat en utilisant les lettres d’amour qu’ils avaient échangées. (Ils étaient vraiment radins avec leurs lettres d’amour.) Paul de Musset n’est pas parvenu à prouver le plagiat ; alors, il a écrit un pamphlet qui s’appelait Lui et elle. Dix ans plus tard, une proche de Vigny a écrit une pièce de théâtre qui s’appelait Eux. Ca a commencé à m’intéresser que personne n’ait vraiment su ce qui s’était réellement passé entre ces deux amoureux. Ils furent un peu les Burton et Taylor de l’époque. Dans Fantasio, qu’ils ont écrit ensemble, on voit les deux styles d’écriture. On se rend compte à quel point ils ont partagé leur vie.

Etes-vous actuellement en tournée ?

Non, je fais actuellement environ deux concerts par mois. Une tournée, aujourd’hui sert aux artistes qui veulent gagner énormément d’argent.

Vous venez à Chaulnes, dans l’Est du département de la Somme, où vous compatriotes, nos alliés, se sont battus au cours de la Grande Guerre pour repousser l’envahisseur teuton. Donc, vous venez pour le plaisir, et non pas dans le cadre d’un plan de carrière.

Oui, je viens juste pour le plaisir. Je ne cherche pas les concerts ; j’attends qu’on me sollicite. Et en général, j’accepte. Je vais donc regarder le Wikipédia pour avoir des informations sur Chaulnes. Je vais venir un peu plus tôt, rentrer dans les magasins. Je vais voir la proportion de coiffeurs et de pharmacies, afin d’estimer l’âge moyen de la population de Chaulnes. Avec tout ça, je déciderai quelles chansons j’interpréterai, ou celles que je laisserai tomber. Ce sera une sorte de communion (sans l’aspect religieux). C’est une chance incroyable de pouvoir rencontrer son public, rencontrer des gens qui aiment ce qu’on fait. Ce sera une soirée unique qui n’appartiendra qu’à Chaulnes ; on ne pourra pas comparer aux autres concerts. Il n’y aura pas de format. Je déteste les concepts écrits par un directeur musical. Chaque concert est différent ; on fait des échanges de notes et d’accords ; on suit les idées qui se promènent entre nous. Ca restera une soirée totalement spontanée et vive. Je ne fais pas partie d’une génération qui n’a pas fait du spectacle pour l’argent ; grâce à ça, on n’a pas le poids du besoin de célébrité qui pèse si lourd sur le dos des jeunes artistes d’aujourd’hui. Célèbres à n’importe quel prix. Nous, nous évitions la célébrité car elle influait sur notre art. Cet état d’esprit m’a permis de mener une longue carrière. Au début de nos carrières, nous étions influencés par d’autres artistes, mais on abandonnait ces influences le plus vite possible afin de nous trouver nous-mêmes. Aujourd’hui, ceux qui réussissent ce sont des gens qui ont des voix uniques. On les entend une fois à la radio et on se dit : « Je sais qui c’est… » Ce qui est une sorte de mensonge car les gens qui dominent dans ce monde bizarre de la compétition (Star Academy, Nouvelle star, etc.) n’ont aucun lien avec la réalité du vrai talent ; c’est fait pour des gens qui veulent recycler leurs anciennes chansons : on force les jeunes à chanter des reprises qui ne sont jamais aussi bien que les originaux. C’est fait pour recycler le catalogue. Il y a un cynisme incroyable là-dedans. Après, trois cycles, on balaie tous les jeunes chanteurs pour en faire venir des nouveaux. Ce sont des fausses pistes. Il faut aller à un concert de Star Ac, pour se rendre compte que les gens du public sont là pour voir leur proche, leur enfant sur scène ; ils se contrefichent des autres concurrents. Ils se tiennent comme ils se tiennent chez eux : ils mangent, ils amènent des pique-niques sur place. C’est une toute autre forme de concert où des gens n’écoutent pas mais bouffent… Ca n’a pas grand-chose à voir avec ce que font les artistes de ma génération.

                                                       Propos recueillis par

                                                       PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman - ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon - , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.