Gilles Perret et son film « La Sociale » au ciné Saint-Leu

Le cinéaste et documentariste a présenté ce film essentiel sur l’histoire de notre belle institution, tant malmenée, ces derniers temps, par les options libérales de la droite et des gauche.

Il y a 70 ans, les ordonnances promulguant les champs d’application de la Sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Un vieux rêve séculaire émanant des peuples à vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humanistes qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connait aujourd’hui? Selon Gilles Perret, « soixante-dix ans plus tard, il est temps de raconter cette belle histoire de «  la sécu ». D’où elle vient, comment elle a pu devenir possible, quels sont ses principes de base, qui en sont ses bâtisseurs et qu’est-elle devenue au fil des décennies ? » Au final, se dresseront en parallèle le portrait d’un homme, l’histoire d’une longue lutte vers la dignité et le portrait d’une institution incarnée par ses acteurs du quotidien. Le réalisateur Gilles Perret répond à nos questions.

Votre film, La Sociale, est sorti le 9 novembre dernier. Il recueille un excellent accueil tant auprès de la critique que du public. Comment expliquez-vous cela ?

C’est un film qui est assez humain, touchant, émouvant. De plus, l’histoire de la Sécurité sociale est fort méconnue ; la Sécu n’est pas arrivée là par hasard. Il a fallu se battre pour l’installer car tout le monde était contre. Donc, les gens ont envie de se replonger dans cette histoire-là mais avec une forme cinématographique. Résultat : le bouche à oreille marche bien ; il y a ainsi du monde dans les salles. La Sécurité sociale nous concerne tous, de la naissance à la mort. La santé pour tous, la famille, la retraite jusqu’à la fin de notre vie… Il est donc normal que les gens s’intéressent à cette histoire. C’est dommage qu’elle ne soit pas enseignée dans les écoles.

Votre film est un vrai documentaire. Comment l’avez-vous conçu ? De quoi est-il composé ?

C’est un mélange de témoignages humains et de documents d’archives. Interviennent également des sociologues, des historiens, des spécialistes de la question. Ce n’est pas seulement un film d’histoire ; il met également en perspective cette histoire-là par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui ; à ce que représente aujourd’hui la Sécurité sociale dans notre société.

Vous rendez hommage à cette magnifique personnalité qu’était Ambroise Croizat, l’un des fondateurs de la Sécurité sociale et du système des retraites en France, secrétaire général de la Fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de 1945 à 1947, militant communiste.

C’était l’occasion dans ce film de réhabilité ce personnage qu’était Ambroise Croizat, sachant qu’il a été injustement rayé de l’histoire. Car c’est bien sous la pression des mouvements de gauche, communiste socialiste et de la CGT que le général de Gaulle a dû céder et accepter la création de la Sécurité sociale. C’est une belle histoire de lutte, de combats, une belle histoire humaine. Mon but était donc d’en faire un film de façon à ce que le public soit touché par les acteurs de cette histoire, par les gens de cette époque.

L’avènement de François Fillon et la politique menée par la fausse gauche (Hollande-Valls), sociale-démocrate qui promeut une politique libérale, ne favorisent-ils pas le succès de votre film ?

Si, je pense que la plupart des gens ont compris que la Sécurité sociale rendait service tout au long de notre vie et qu’elle été sacrément efficace. La déclaration de François Fillon a effectivement bousculé les esprits ; ça a questionné et ça a incité les gens venir voir ce film. Si l’on parle de la médecine de ville, cinquante pour cent du budget de la santé serait confié aux complémentaires santé. Sachant que la complémentaire santé – les mutuelles – ça coûte beaucoup plus cher en frais de fonctionnement. Et c’est beaucoup plus inégalitaire. Car on en matière de mutuelles, on se paie ce qu’on est capable de se payer. Alors que pour la Sécu, on cotise en proportion de notre salaire. Ca veut qu’avec la décision de François Fillon, on va engendrer plus de pauvreté. Les gens auront encore plus de mal à avoir accès aux soins. Il y aura donc diminution de l’espérance de vie chez les plus pauvres.

Comment analysez-vous l’action du gouvernement Hollande-Valls sur la Sécurité sociale ? Quelle est votre analyse ?

Une vraie politique ambitieuse en matière de santé, eût été de confier plus de prérogatives à la Sécurité sociale car ça coûte moins cher, c’est plus efficace et c’est plus égalitaire. Alors que les gouvernements de gauche comme de droite n’ont fait que diminuer les remboursements; ils ont fait en sorte de faire de cette Sécu, une grosse machine administrative qu’il fallait rentabiliser. On a complètement oublié la dimension politique et ça on peut leur reprocher.  Pourtant les questions de santé et de retraites devaient être des questions prioritaires.

Ne pensez-vous pas que la gauche avait tout de même les leviers et les outils pour agir en ce sens ?

Si, lorsque la gauche est arrivée au pouvoir, elle avait tout en main pour redonner de la force à la Sécurité sociale.

Et ils ne l’ont pas fait.

Non. Et ce n’est pas le seul domaine dans lequel ils n’ont rien fait. Le problème des socialistes, c’est qu’ils veulent montrer qu’eux aussi, sont de bons gestionnaires. Ils veulent être plus royalistes que le roi ; ils appliquent docilement les directives européennes là et des critères de gestion là où on pourrait appliquer d’autres critères qui, même sur le plan gestionnaire, seraient beaucoup plus efficaces.

D’où les sentiments de presque amour de Pierre Gattaz à l’endroit de cette gauche-là.

Bien sûr. Cette gauche n’a fait que des cadeaux au patronat (CICE); elle a allégé les charges. Ce sera autant qui ne sera pas reversé aux salariés.

Irez-vous voter aux primaires de la Gauche et qui soutiendrez-vous ?

Non, je en crois pas que j’irai voter aux primaires de la Gauche.  D’autant qu’ils vont se battre jusque début février. Pour l’instant, je n’ai pas pris de décision. Que de temps perdu et de perte d’énergie pendant que les autres sont déjà en action !… Ca va se terminer en pugilat du Parti

Gilles Perret est realisateur et documentariste engagé.

socialiste ; il ne faudra pas compter sur moi pour ça…

Et aux présidentielles, savez-vous pour qui vous aller voter ?

Non, pas encore. C’est assez compliqué. On verra.

N’avez-vous pas l’impression que les politiques - quels qu’ils soient - de l’Etablisment, ne veulent plus d’état ? Ou en tout cas, beaucoup moins d’état ?

Oui, exactement ; ils sont les fruits de trente année de politique néo-libérale. Ils ont oublié l’action publique, le bien commun ; du coup, les pontes du Parti socialiste sont complètement dans cette logique-là. Ce qui m’affole toujours de voir que les faibles sont de plus affaiblis ; or, normalement, l’état est là pour les protéger.

Propos recueillis par

                                              PHILIPPE LACOCHE

Patrick Besson fait le Point

Et il fait aussi une sotie, «Dis-moi pourquoi» où il piétine l’esprit étriqué de la bourgeoisie.

Depuis des anné

Patrick Besson, écrivain : une sacrée plume!

Patrick Besson, écrivain : une sacrée plume!

es, Patrick Besson donne à l’hebdomadaire Le Point, à la ligne éditoriale «communément admise comme conservatrice et libérale» selon Wikipédia, une chronique qui, elle, ne l’est pas du tout (conservatrice et libérale). Cela fait du bien quand on la lit. Nous n’avons rien contre la ligne «conservatrice et libérale» du Point qui a le courage de s’afficher comme tel.

On n’a pas le droit de se moquer de l’Allemagne et de la Scandinavie

Ce qui fait du bien, c’est le point de vue de Patrick Besson. Son humour dévastateur, sa plume acerbe, pointue, précise, parfois acidulée comme les bluettes qui fleurissaient sur les transistors des chères années 1956 (son année de naissance et celle d’écrivains tout à fait intéressants et piquants: Éric Neuhoff et Jérôme Garcin, notamment). La plume que l’on retrouve dans ses romans et ses essais. «Les hommes politiques sont nos intimes non désirés: on les voit plus souvent que nos parents morts ou nos enfants partis. Télé, radio, journaux: il faudrait avoir une chambre sans Wifi à Guantanamo pour échapper à leur égotisme républicain», écrit-il en quatrième de couverture de ce recueil. Les chroniques bessonniennes sont succulentes. On se régalera de «Pauvre Amérique» dans laquelle il dresse un terrible constat: «Et si l’Amérique était en train de redevenir, après un bref moment d’éclat mondial, ce qu’elle était au début de son histoire: une puissance secondaire, provinciale, presque anonyme, sujette au fanatisme religieux et au repli sur soi? Plus dure sera la chute du Dow Jones.» Drôle, non? Très juste, en tout cas. Il y a aussi celle, page 33 (nombre symbolique) où il «soigne» Eva Joly en lui attribuant un fichu accent (en fait, le sien) carrément teuton. Cela valut à Besson une vague de protestation des commentateurs bien pensants. Dans notre belle Europe deutsch markisée, on peut assassiner verbalement les Serbes, si francophiles et vrais amis (grands résistants aux nazis), mais on n’a pas le droit de se moquer de l’Allemagne et de la Scandinavie (faut-il rappeler qu’Eva, née Gro Eva Farseth, est norvégienne?). Il y aussi une belle descente en flamme de Stéphane Hessel alors que celui était quasiment sanctifié (il fallait oser) et une autre, toute aussi réjouissante, voire jouissive, de François Hollande, notre cher président porte-parole de la fausse gauche et de la social-traite-démocratie-molle.

Réjouissante est également Dis-moi pourquoi, petit livre avec lequel il réhabilite un genre oublié, voire désuet: la sotie. Dans celle-ci, il piétine l’esprit étriqué de la bourgeoisie décomposée. Il dresse le portrait de Julie, quittée par tous les hommes qu’elle parvient à conquérir. On y découvre une famille égoïste, assez écœurante, sans morale aucune. Répugnante, bête, même pas cynique ni drôle. Les animaux à esprit limité qui continuent à affirmer que Besson est de droite, devraient lire ces deux livres. PHILIPPE LACOCHE

Patrick Besson,

Science politique, Fayard, 185 pages, 13€.

Dis-moi pourquoi, Stock; 152 pages, 17€.

 

 

Loin des bruits du monde capitaliste

Un souhait : me trouver loin des bruits du monde. Du monde capitalisme, s’entend. Le monde tout court, je n’ai rien contre. Bien au contraire : les femmes, les animaux, les arbres, les poissons, la pêche, le rock’n’roll, la sieste, le vin bio (avec modération), quelques Marlboros light… tout ça, ma foi, lectrice fessue, est plutôt agréable. Mais l’ultralibéralisme, franchement ? Est-ce bien raisonnable. D’autant que, depuis quelque temps, celui-ci nous est servi tout chaud par un gouvernement dit de gauche. C’est à se tordre de rire. Emmanuel Macron, dans un gouvernement de gauche ? Mais de qui se moque-t-on ? Cette même espèce de fausse gauche sournoise, reptilienne, insupportable, vient de nous pondre le projet de loi El Khomri. Même Sarkozy n’aurait pas osé. Je pensais à mes oncles, à Tergnier, ma bonne ville cheminote et rouge, qui se souvenaient, tout émus, qu’au sortir de la guerre, les gaullistes et les communistes, anciens résistants pour la plupart, s’étaient donné la main pour tenter de construire un monde meilleur. On oubliait ces saloperies de nazis qui nous avaient pourri la France pendant des années ; on allait de l’avant. L’Etat, bien présent, rayonnait. Les entreprises nationales rayonnaient aussi. Aujourd’hui, il n’y a plus d’état ou presque. Cette espèce de fausse gauche voudrait nous faire croire qu’il n’y a qu’une alternative : l’économie de marché. Tu parles d’un discours de gauche ! De qui se moque-t-on ? Cette société me dégoûte ; ces basses trahisons me dégoûtent. Cet après-midi-là, une fois de plus, j’avais envie de me trouver loin des bruits du monde capitaliste. Je roulais dans ma Peugeot 206 verte. Je rêvais, caressé par une mélodie de Bowie, quand, devant moi, un cortège de lycéens, pancartes et banderoles au bout des bras. Cela me fit chaud au cœur. Je repensais à ma bonne ville de Tergnier, à mes copains, aux bistrots dans lesquels, quand on était bourrés, on chantait « L’Internationale », puis « La Marseillaise », sans manquer de balancer quelques insultes à l’endroit de l’indéfendable - et sournoise, sournoise comme la fausse gauche ultralibérale-, Europe de Maastricht. J’étais content de les voir, ces petits lycéens qui manifestaient contre le projet de loi El Khomri. Loin du monde, je l’étais quelques jours plus tôt, quand je courrai me réfugier au temple protestant de la rue Catelas, à Amiens, où l’excellent Jean-Pierre Menuge (flûte à bec) et son ensemble OrfeO 2000 donnait un concert de musique baroque intitulé Chez Monsieur de La Fontaine. Je fermais les yeux ; tu eusses pu penser que je priais, lectrice pétrie de sacré. J’eusse pu, pourquoi pas ? (Il est préférable de prier que de donner un blanc-seing à Macron.) Non, je faisais le vide. Abstraction du monde capitaliste dans lequel cette espèce de fausse gauche ultralibérale veut nous abandonner. Ca ne lui portera pas chance ; c’est certain. La patience des gens, des gens du peuple, ce peuple qu’elle ne connaît pas, a ses limites. Les indéfendables

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d'Amiens.

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d’Amiens.

du Front national (engendrés par François Mitterrand) ne ricaneront pas toujours. Il y aura un vide, un de ces jours. Le peuple a horreur du vide. Il fonce droit devant car il a faim, car il en a marre qu’on le prenne pour un demeuré. Hollande, Valls, Macron, partez, partez, je vous en prie ! Vous ne nous méritez pas, nous peuple de France.

                                                      Dimanche 13 mars 2016

Les essuie-glaces d’un Français moyen sous le règne de François Hollande

Jérôme Leroy (à gauche) et Jérôme Araujo, rue des Lombards, une nuit d'hiver, à Amiens (Terre).

Jérôme Leroy (à droite) et Jérôme Araujo, rue des Lombards, une nuit d’hiver, à Amiens (Terre).

Il se met à pleuvoir sur le pare-brise de ma Peugeot 206. Mes essuie-glaces font un boucan d’enfer comme ceux des véhicules des gens de la classe dite moyenne sous le règne de François Hollande. On pourrait parler aussi parler des essuie-glaces de la voiture de Columbo mais… Mais non, l’écrivain lillois Jérôme Leroy, qui se trouve à mes côtés, lui, ne parle que du charme de l’hiver picard. Il doit penser à une nouvelle de Pierre Mac Orlan, à un roman d’Emmanuel Bove ou d’un récit d’Henri Calet. Comme c’est un homme modeste, il n’en dit pas plus. Nous descendons Jérôme Araujo, secrétaire général de la Maison de la culture qui, quelques instant plus tôt, avait ouvert les portes de ses locaux à l’Université populaire qui y organisait une conférence avec Jérôme Leroy. Thème : l’impact du roman noir sur la société. Voilà, tu sais à peu près tout, lectrice. Je pourrais m’arrêter là, aller me coucher. Je mettrai ce que dans notre jargon de la presse, il convient d’appeler un bouche-trou pour combler l’espace blanc qui pendouillerait comme un vieux marcel sale en dessous de ces lignes. Mais non : comme j’ai bon cœur, je continue lectrice de chair, ma fée fessue et mamelonnée comme un Maillol. Lors de sa conférence, Jérôme Leroy a d’abord rappelé la différence entre roman policier (anxiolytique et respectueux des institutions) et roman noir (anxiogène et qui se contrefout des institutions). Et, il parla avec bonheur de son excellent roman Le Bloc, sorti il y a quelques années, et qui met en scène Le Bloc Patriotique, un parti d’extrême droite qui ressemble fort à celui qui fut longtemps dirigé par un père avant que sa fille ne reprenne le flambeau. Comme le rappelle non sans humour Leroy, il y décrit une manière de Nuit des petits couteaux. La conférence était suivie de la projection du remarquable film Série noire, d’Alain Corneau, avec notamment Patrick Dewaere, sublime dans sa folie (les coups de tête qu’il donne sur le capot de bagnole sont réels et quand il semble à moitié assommé, il l’est réellement), et l’adorable Marie Trintignant, 16 ans, qui se met nue devant Dewaere, avec son corps velouté, tout en appétissantes rondeurs ; un corps pour lequel n’importe quel mec se damnerait et qui conduirait à ne plus jamais écouter la moindre mélodie de Noir Désir. Le film n’est pas bon ; il est sublime. Ensuite, Jérôme Leroy et moi avons parcouru Saint-Leu pour tenter de trouver un rade d’ouvert afin d’y réaliser une interview. Peine perdue. Il était plus d’une heure et nous étions lundi. Nous nous rabattîmes donc sur le bar de son hôtel où le jeune homme de service se mit à discuter longuement avec nous, nous proposant ses points de vue sur la littérature et la société. C’est passionnant. Passionnant, il l’était aussi le débat mené par Anne Martelle qui recevait Marc Lavoine qui, avec son dernier livre L’homme qui ment (Fayard) raconte sa famille dans les années soixante ; il dresse en particulier un portrait tout en tendresse de son père, communiste de banlieue, hâbleur et coureur de jupons                                                                                                Dimanche 22 février 2015.

Le juge Lambert aime Amiens, les livres et l’écriture

Il n’est pas seulement le juge d’instruction de l’affaire du petit Grégory; il est surtout un excellent écrivain qui se souvient parfaitement d’Amiens où il a passé sa jeunesse.

 

Lorsqu’on évoque le nom de Jean-Michel Lambert, on pense au juge Lambert, juge d’instruction dans l’affaire du petit Grégory, à Épinal, en1984.Mais cela est bien trop réducteur. C’est un magistrat qui a poursuivi sa carrière (il est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance du Mans) mais aussi et surtout un écrivain. Un homme calme, généreux, dont le visage s’illumine souvent d’un bon sourire qui le fait un peu ressembler à Roger Vailland. La comparaison n’est pas anodine car il est passionné d’écriture et de littérature. «L’écriture est pour moi une nécessité absolue», confie-t-il. Ce qu’on sait moins c’est qu’il connaît très bien Amiens où il a passé son enfance et son adolescence. C’est à Jarnac qu’il naît, le 19mai1952, d’un père ouvrier imprimeur et d’une mère secrétaire. Enfance heureuse, au côté de son frère Bruno, né en1958.École privée, puis publique. «De bons souvenirs. J’étais un bon élève, plutôt rêveur.» Sa famille déménage à Limoges. Son père est nommé directeur chez l’afficheur Giraudy. La lecture est sa passion. Il dévore essentiellement des récits de navigateurs solitaires. En1964, son père devient directeur d’Amiens Publicité, dans la capitale picarde. La famille réside au 20 de la rue Saint-Fuscien. J ean-Michel fréquente le CEG de la rue Saint-Fuscien de la 5e à la 3e. «Je me souviens d’un prof d’anglais extraordinaire, M. Jacques Vast; il avait un sens développé de la pédagogie. Je voudrais aussi rendre hommage à un professeur d’histoire-géo de terminale, un homme extraordinaire, Watrin, qui se surnommait lui-même “Plon-Plon” en raison de sa ressemblance avec un membre de la famille impériale. Un sens de la pédagogie, une humanité exceptionnelle…Je garde d’excellent souvenir d’Amiens. J’y suis retourné en1993 pour signer mon roman Le Non lieu, à la librairie Poiret-Choquet.» Il fréquente la bibliothèque municipale, la maison de la culture, se rappelle d’une pièce d’Arrabal: «J’étais parti à l’entracte car je croyais que c’était terminé.» Il voit Brassens sur scène, dans une salle de cinéma de la rue des Trois-Cailloux. «J’aurais pu aller voir Léo Ferré mais, à l’époque, je ne l’aimais pas du tout. Par la suite, j’ai appris à le connaître et je me suis lié d’amitié avec lui, à Bourg-en-Bresse. Je suis resté en contact avec sa femme.» Il se souvient également de mai1968, à Amiens. «On s’enfermait dans une salle de classes avec des copains, dont Jean-Louis Rambour qui deviendra poète et écrivain (N.D.L.R.: notre consœur Anne Despagne a dressé son portrait dans notre édition du dimanche18novembre dernier). » Il effectue sa communion avec Nathalie Bombard, la fille du navigateur, alors médecin à Amiens. Il lui fait même dédicacer son livre Naufragé solitaire. Il fréquente le ciné-club, passe ses week-ends à Quend. Bac à la cité scolaire d’Amiens, intègre la fac de droit commercial, l’un de ses professeurs se nomme Badinter: «Ses cours étaient un vrai bonheur. Il n’avait aucune note devant lui, et truffait ses propos d’anecdotes personnelles. Nous l’avons eu en cours le jour de l’exécution de Buffet et

Jean-Michel lambert (à gauche) et votre serviteur, après l'interview, au restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

Bontemps. Le matin, il n’était pas là car il assurait la défense des condamnés.» Il obtient la licence de droit avec mention bien, prépare à Amiens le concours de l’école de la magistrature, échoue, prépare à nouveau mais à Paris. En décembre1976, il est reçu. Pendant ses années d’études, il distribue des prospectus pour se financer aux États-Unis et au Mexique. Service militaire en1977 à Saint-Cyr Coetquidan où il partage la chambre avec un certain François Hollande. «Je n’ai pas de souvenirs précis de lui, mais, lui, se souvient de moi puisqu’il l’a dit dans une interview accordée à L’Express et l’a écrit dans sa biographie. Il dit que j’étais du genre déconneur, ce que je confirme.» Il est nommé à Épinal comme jeune juge d’instruction.Octobre1984 : l’affaire Grégory le propulse dans l’actualité. «Une expérience très douloureuse», résume-t-il. «Elle a totalement bouleversé mon existence. Mes parents partageaient ma souffrance. Mon regard sur la société a été totalement bouleversé. J’ai découvert des réalités et des mentalités que j’ignorais totalement. Il y a une citation de Michel Audiard dans le film de Verneuil Le Président que j’adore: “Je fus à une certaine période de ma vie l’un des hommes les plus haïs de ce pays. Ça m’a longtemps causé du chagrin. J’en fais aujourd’hui mon orgueil.” Elle me convient parfaitement.»

Il prend une année sabbatique en1987, rencontre, à Épinal, Nicole son épouse, se mariera près de Méricourt, dans les Vosges.En1988 (année de naissance de sa fille Pauline), il est nommé juge du siège à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain.En2003, il est nommé vice-président du TGI du Mans où il exerce toujours. Entre-temps, il s’est mis à écrire: «Une nécessité vitale. J’avais commencé à écrire des nouvelles à Amiens. Je n’ai jamais recherché le succès littéraire.»

PHILIPPE LACOCHE

 

DIMANCHE D’ENFANCE

Il connaissait par coeur des sketches de Fernand Rayneau

Les dimanches d’enfance de Jean-Michel Lambert? Il se souvient des déjeuners en famille, chez ses grands-parents maternels, à Jarnac. «Une ambiance très sympa», sourit-il. Il se souvient aussi des promenades avec sa grand-mère maternelle dans les rues de la ville où François Mitterrand a vu le jour, et des parties de pêche, aux blancs, avec son père, dans la Charente: «La pêche, une passion d’enfance.» Ces dimanches, ces repas l’ont marqué. «C’est certainement de là que vient mon intérêt pour la gastronomie», dit-il.

Autre souvenir marquant : les vacances à Saint-Palais-sur-Mer, «où mes grands-parents maternels, de condition modeste, louaient une maison pendant un mois. C’était au cours des années cinquante. Je les faisais rire en racontant des sketches de Fernand Raynaud que je connaissais par cœur.» Ses dimanches de l’adolescence, il les passe à regarder les films à la télévision. «Il m’arrivait de regarder quatre films dans la journée: à 14heures, à 17heures, à 20h30, puis au ciné-club. C’était à Amiens; j’avais une passion pour le cinéma.» Quatre films l’ont marqué: Ben-Hur, Le Jour le plus long, Spartacus et L’Homme de Rio, de Philippe de Broca. Il lisait également beaucoup et partageait de bons moments de complicité avec son frère, plus jeune de six ans.

 

BIO EXPRESS

19 mai 1952 : naissance de Jean-Michel Lambert, à Jarnac, en Charente maritime.

Septembre1964 : arrive à Amiens.

Septembre1976 : passe l’écrit du concours de la magistrature à la bibliothèque de la Cour d’Appel d’Amiens.

Février 1980 : nommé juge d’instruction à Épinal, dans les Vosges.

Mars 1987 : premier livre, Le petit juge, chez Albin-Michel. Succès. Traduit en russe.

Octobre 2001 : Purgatoire, aux éditions de l’Aube. Prix Polar à Cognac.

Les pruniers, la tulipe de Hollande et la chamelle de Nora

Nora Aceval, à la bibliothèque d'Amiens, lors d'une récente intervention de conteuse.

 Lady Lys, avec son accent birkinien so british, est décidément très distrayante. Comme elle habite en plein centre ville d’Amiens et que je suis souvent chez elle, j’étais occupé, il y a peu, à surveiller ma voiture, de peur qu’elle ne fût verbalisée par la maréchaussée car je n’avais pas mis assez d’argent dans l’horodatrice.

- Tou a peur des pruniers? me lança-t-elle en secouant son casque blond digne du Brian Jones de la pochette de «Jumpin’Jack Flash».

- Les pruniers?

- Oui, ceux qui mettent des prunes.

Il y avait les pervenches, les aubergines; il y aura dorénavant les pruniers dans mon vocabulaire, moi qui en suis était quasiment resté aux hirondelles avec leurs pèlerines et leurs bicyclettes antédiluviennes. Les choses vont trop vite pour moi, lectrice, mon amour, ma fée ravie, mon jouet soumis. On passe d’un mot à l’autre, d’une fille à l’autre, d’un quinquennat à l’autre sans crier gare. Je digérais tranquillement les épines anticommunistes de la rose de François Mitterrand, et vlan, je vais devoir m’habituer à la tulipe de Hollande moi qui n’apprécie que très moyennement la ville de La Haye et sa Cour internationale de justice depuis qu’elle a été si injuste avec nos amis Serbes, francophiles et anti nazis. Le lendemain de la victoire de François Hollande, des copains de la sociale démocratie venaient vers moi, la mine réjouie. Je ne pouvais m’empêcher de leur demander: «Et Marx, dans tout ça?» La question qui fâche. Je vais encore me faire des amis. À dire vrai, la politique me fatigue. Je préfère la littérature; elle est moins décevante et ses sourires sont moins factices. Celui de Nora Aceval, conteuse et écrivain, est rayonnant. Nora, je l’ai entendu conter avec talent, au Salon du livre de Creil, ville où elle réside. Depuis des années, Nora collecte avec patience et attention des légendes, poèmes et chansons libertins du Maghreb. Elle nous donne à lire aujourd’hui La chamelle et autres contes libertins du Maghreb qu’elle a publié aux éditions Alain Gorius (coll.Al Manar, 128 pages, 19 euros). On y croise des maris naïfs ou jaloux, des femmes délicieusement coquines, délurées, sensuelles à qui on a envie de tout pardonner. Nora écrit bien, avec sobriété, netteté et poésie. Ses contes libertins nous réconcilient avec la vie.

Dimanche 13 mai 2012