CINEMA « Je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan »

Benoît Delépine.

Benoît Delépine.

Fils de l’ancien maire-agriculteur d’Holnon, près de Saint-Quentin, Benoît Delépine vient de réaliser, avec son complice Gustave Kervern, le film « Saint Amour », avec Depardieu et Poelvoorde.

 

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

En tant que cinéastes, on en est à notre septième film ; on essaie de ne pas se répéter. On a essayé de ne pas faire un road movie ; on cherchait un lieu clos. L’idée, c’était de le faire au Salon de l’agriculture, entièrement. Et puis, on avait écrit un film très dramatique qui se terminait par le suicide du père agriculteur qui avait un cancer dû aux pesticides. Il se suicidait en plein salon. On a proposé cette idée aux organisateurs du salon qui n’ont pas vraiment été enthousiastes. On a donc abandonné cette idée de film. Du coup, on a tourné un autre film qui était Near Death Experience, tourné dans la montagne Sainte-Victoire, avec Michel Houellebecq. En revanche, l’idée de tourner quelque chose dans cet endroit unique qu’est le Salon de l’agriculture est restée. On a changé notre scenario pour en sortir, car il était impossible de tourner pendant les quinze jours du salon. De fil en aiguille, on en est venu à cette idée. Du suicide, on est parti vers quelques chose de plus gai ; d’où ce film. De plus, en février 2015, on sortait des attentats de Charlie Hebdo.

Quel regard portez-vous sur les difficultés du monde agricole ?

En tant que fils d’agriculteur (à Holnon, près de Saint-Quentin), j’ai constaté les mutations qui étaient déjà à l’oeuvre du temps de mon père.  Il y a eu des concentrations et une industrialisation du monde agricole. Il y a encore des choix d’investissement à faire, toujours plus importants. (Ils peuvent aller sur plusieurs dizaines de millions d’euros sur des dizaines, des vingtaines d’années.). On ne demande plus aux agriculteurs d’aimer la nature, mais d’être des chefs d’entreprises qui gèrent des budgets. C’est aussi pour ça que ça nous a intéressés de faire ce film, même si c’est arrière-plan car ça reste une comédie. Dès qu’il y a un changement de subventions ou que les marchés s’écroulent, tout est fichu par terre. Ca peut provoquer des suicides chez les agriculteurs. Comme chez tous les gens endettés. Cette problématique, est aussi à l’œuvre quand on évoque le chauffeur de taxi (N.D.L.R. : Vincent Lacoste, dans le film) qui a dû débourser 200 000 euros pour sa licence…

Votre père avait une exploitation de quelle dimension ?

Mon père avait à l’origine une ferme d’une quarantaine d’hectares. Il avait dû s’endetter pour acheter les terres en questions. Il a eu l’intelligence de penser qu’on n’aurait jamais envie de reprendre la ferme ; il ne m’a jamais obligé de monter sur un tracteur. En même temps, je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan ; j’ai beaucoup d’amis paysans. Et j’aime la campagne. Dès que j’ai eu 18 ans, je suis allé vivre à la campagne, en Charente. Au moment où je vous parle, je suis dans la nature.

Le film La Vache se déroule également en parti au Salon de l’agriculture. Pourrait-on dire que le salon, et le monde agricole (et ses difficultés) inspireraient beaucoup les cinéastes ces derniers temps ?

On était verts car, pendant que nous tournions, nous avons appris qu’un autre film se tournait et traitait à peu près du même thème. Visiblement, c’est un film très différent. Je n’ai pas encore pu voir La Vache.

Initialement, le film devait réunir Jean-Roger Milo et Grégory Gadebois. On ne les retrouve plus au générique. Pourquoi ?

Ils étaient prévus pour la version dramatique du film. La version huis-clos. Un film ça évolue. Comme des enfants. Jean-Roger Milo n’a pas senti de faire Near Death Experience. On a donc fait appel à Michel Houellebecq. Ce film terminé, on a vraiment eu envie de faire une comédie ; du coup, on l’a fait avec d’autres acteurs. De toute façon, je ne voyais pas du tout Jean-Roger Milo incarner le rôle du père joué, dans le film, par Gérard Depardieu.

A l’origine, l’idée de faire appel à Jean-Roger Milo était-elle venue de notre ami picard, le regretté Raymond Défossé. Car Milo et lui se connaissaient bien.

Non, pas du tout. Je sais que Raymond et Jean-Roger se connaissaient. En fait, c’est en voyant Germinal qu’on a pensé à Jean-Roger. Mais aujourd’hui, il n’est plus du tout dans l’univers du cinéma. Aujourd’hui, il marche ; il marche dans la campagne en France. On avait déjà eu du mal à le convaincre pour jouer dans notre première version.

Il marche ?

Oui, aux dernières nouvelles, il marchait. C’est un poète, Milo.

Oui, c’est un poète, un grand artiste. Pour revenir à notre ami Raymond qui joue – subrepticement – le rôle de Follin, copain de Jean (Depardieu), quelques mois plus tard, il quittait ce monde. Comment appréhendait-il de jouer dans ce film ? Etait-il heureux de jouer dans ce film ? Etait-ce vous qui l’aviez  sollicité ?

Raymond avait eu un accident cardiaque un an et demi avant. Il était en train de s’en remettre. Il avait déjà joué dans notre film Le Grand Soir dans lequel il avait été vraiment très très bon. On a donc eu l’idée de lui proposer ce nouveau rôle, également pour lui donner un but alors qu’il venait de se retrouver à la retraite. C’est vrai qu’il était fatigué ; je ne suis pas certain que c’était une bonne idée de le faire jouer en plein Salon de l’agriculture car il y avait plein de monde ; les acteurs et tout le monde étaient en panique. En tout cas, il l’a fait. Nous tenions absolument au fait qu’il figure dans le montage final. Raymond, c’était notre guide.

Si la mort n’en avait pas décidé autrement, il aurait pu poursuivre cette carrière naissante de comédien dans vos futurs films.

Si tant est que nous en fassions d’autres… Il nous avait surpris en bien en tant que comédien. On fait souvent appel aux gens qu’on aime. On voulait que Raymond figure dans nos films. On avait donc tenté l’expérience dans Le Grand Soir. Avec ce genre d’expérience, une fois sur deux ça peut mal se passer. Il se trouve que Raymond a vraiment été parfait. On a toujours des conditions de tournage assez raides. On tourne un film entier en un mois. On a souvent le droit à trois prises au grand maximum. Il faut donc que les comédiens soient bons tout de suite ; sinon, c’est une cata pour le reste ! Et lui, Raymond, il a vraiment été bon tout de suite. Avec Dupontel, il prenait son temps ; il était calme. Il a été impeccable, malgré le fait, qu’au salon, on était tous au bord de la rupture, vu qu’on avait tourné en deux jours et midi, vingt minutes de film, ce qui est impossible ! Le tout en caméra cachée ; c’était de la folie furieuse. Tout le monde sautait sur Depardieu qui, du coup, était très énervé.

Réunir Depardieu et Poelvoorde, ça devait être épatant ? On a l’impression qu’ils picolent réellement dans les scènes…

Depardieu, il ne boit plus une goutte. Je ne l’ai vu qu’une fois bourré, et hors d’un tournage. En tout cas sur Mammouth et sur ce film, il ne picolait pas du tout. Mais peut-être que sur d’autres films, avec d’autres personnes, il picole. Il a eu un quadruple pontage, donc il fait gaffe. En revanche, Benoît, lui, c’est différent… Pour les dix scènes de l’ivresse, il essayait de les faire en condition du réel. (Rires.)

C’était le naturel qui revenait au galop ?

Oui… mais il ne pouvait pas faire ça tous les jours non plus. Il fallait quand même ramener un film ! Ces dix scènes de l’ivresse, on a mis une journée pour les tourner ; il arrivait à jeun le matin, et se retrouvait totalement ivre le soir. C’était bien. Au Salon de l’agriculture, il était un peu attaqué ; sinon, pour le reste, ça allait.

Depardieu-Poelvoorde constituent-ils un duo d’acteurs qu’il faut « tenir », diriger, ou, au contraire, qu’on peut laisser improviser ?

Ils sont indépendants, mais nous aussi. On n’a pas peur d’eux non plus. C’est bien qu’ils s’amusent ; ils sont très complices tous les deux. C’est grâce à cette complicité qu’ils parviennent à obtenir ce naturel. En tant que metteurs  en scène, les gens peuvent avoir l’impression qu’on les a forcés à venir ; ce n’est pas le cas du tout. Ils sont venus tout seul. Lors des tournages, on leur dit simplement quand ils sont mauvais. Ca peut arriver qu’ils soient dans l’outrance de temps en temps, mais c’est rare.

Michel Houellebecq, vous lui a donné un très beau rôle. Ce directeur de gîte totalement allumé… C’est un plaisir…

Il est extraordinaire ; c’est un homme extraordinaire. Il n’a pas peur des silences. Il est inouï… Avec lui, dans notre film Near Dearh Experience, ce fut une rencontre folle. C’est un acteur né. On pourrait écrire une comédie entière avec lui ; je ne sais pas si on aura le temps de faire ça… Il est trop bon…

Le jeune Vincent Lacoste est également remarquable. Vous vous connaissiez depuis longtemps ? Comment s’est faite votre rencontre ?

Non… à l’origine c’était Michel Houellebecq qui devait jouer le chauffeur de taxi. Mais il y a eu les attentats. C’est donc devenu impossible. On a donc dû rechercher un autre acteur ; on s’est dit qu’il fallait trouver un acteur qui ne ressemblait pas du tout à Michel Houellebecq. On a voulu prendre un jeune. On a changé notre scénario pour que ça puisse coller. On s’est dit que Vincent Lacoste, ce serait génial. Nous l’avions rencontré deux fois au préalable. On l’avait bien aimé. Il a un vrai caractère. Ce n’est pas un bourgeois ; il est parisien. Son grand-père était paysan ; il en parle bien. Il a été choisi, à ses débuts, lors d’un casting de beaux gosses ; il était encore au lycée. C’est un gars extraordinaire ; c’est une pépite.

Cécile Sallette, dans le rôle de Vénus, crève, elle aussi, l’écran !

Elle jouait dans Mon âme par toi guérie, du regretté Dupeyron, mort il y a quelques jours ; dans ce film, elle était excellente ; elle jouait le rôle d’une alcoolique. Extraordinaire ! On avait flashé sur elle ; elle incarnait tout à fait, pour nous, Vénus.

Quels sont les premiers chiffres en salles ?

On n’y connaît rien, mais c’est vrai que notre distributeur nous a communiqué les premiers chiffres de la toute première séance du matin, aux Halles : 67 entrées ; il était archi contents car on arrivait en tête des chiffres qui sortaient cette semaine-là. Celui derrière, il faisait 32 ; c’est pour ça, que notre distributeur était content. Sur le film Michael Kael contre la World News Company, on avait fait dix entrées ; le même distributeur m’avait dit : « C’est mort ! ». 67, il m’a dit que c’était un succès. Dès 9h05, on sait déjà si ça allait être un échec ou un succès. On sait, en tout cas, que ce ne sera, pas un bide. On était content car sur le Near Death Experience, on avait très peu d’entrées : 20 000. Si on veut continuer à faire des films, c’est tout de même mieux de ne pas faire un bide.

Propos recueillis par

                                 PHILIPPE LACOCHE

 

Les faits

  • Le Saint-Quentinois Benoît Delépine a réalisé, en compagnie de son complice Gustave Kervern, l’excellent film «Saint Amour», sorti le 2 mars.
  • Il présentera l’oeuvre, en après-première, au cinéma Cinéquai 02, à Saint-Quentin, le jeudi 10 mars, à 20 heures.
  • Le père de Benoît était maire d’Holnon (Aisne) et agriculteur.

 

Tout ce cinéma

 

J’ai regardé une à une toutes les places de séances de cinéma que j’avais accumulées depuis un an. Des noms de salles (Gaumont, Ciné Saint-Leu, Orson Welles); des noms de films souvent atrophiés, mutilés, faute de place sur les tickets (Les Invinc, Pour une F, Lein soleil, Les parapluies, etc.). Je me demandais ce que j’avais retenu de toutes ces heures à coller mes jeans élimés sur les fauteuils de velours incarnat? Des films vite oubliés. D’autres pas. Au contraire. Des belles émotions. Exemples: la trilogie de Bill Douglas (My Childhood -1972 - My Ain Folk-1973-

Tout ce cinéma; toutes ces places... qu'en reste-t-il?

My way home - 1978). J’ai adoré. Bouleversé. Trois chefs-d’oeuvres. Les deux premiers films retracent l’enfance et l’adolescence du cinéaste à Newcraighall, village de mineurs du sud de l’Écosse. Bill Douglas avait une gueule de rocker. Son enfance a été broyée par des maltraitances, par un capitalisme impitoyable. Par les mines. Il raconte tout ça dans sa trilogie. Ce besoin de fraternité qu’il éprouve. Et cette main qui se tend, un copain d’une famille riche et cultivée, au service militaire. Douglas réalise son rêve: il devient cinéaste. Sa façon de filmer relève de l’épure. C’est une beauté magique. Son écriture est totalement nouvelle sans être chiante, intello. Bill Douglas est mort d’un cancer à 57 ans. Mon âge aujourd’hui. J’ai adoré également Tabou, film magnifique de Miguel Gomes. Une œuvre lente, bizarre. On se croirait dans India Song, de Duras. C’est beau à pleurer. J’ai également aimé Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron. Émouvant. Et Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières, film étonnant, fascinant, violent (pas d’une violence gratuite, of course) avec Mads Mikkelsen. Plein soleil, de René Clément. Ce film de1960 avec Marie Laforêt, Alain Delon, Maurice Ronet ne pouvait que me plaire. C’est un film de hussards. Paul Gégauff a scénarisé. Nimier, Déon et Vailland eussent pu l’écrire. Aimé aussi Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, avec la sexy sexa Catherine Deneuve, tellement épanouie dans sa soixantaine baba révoltée. Je me suis également rendu compte que je n’aimerais jamais Jour de fête, de Tati, que je trouve surestimé et, pour tout dire, totalement idiot. J’ai également détesté L’histoire de ma mort, d’Albert Serra, film bêtement violent, morbide, vulgaire, scatologique. Aussi crétin de Sade. Je préfère décidément les doux et sensuels badinages de Laclos.

Dimanche 22 décembre 2013