La belle analyse marxiste de Marguerite Duras

On est en droit de ne pas apprécier le ton, le style et les engagements de Marguerite Duras. Une bonne partie de sa vie, elle a agacé nombre de lecteurs et de critiques qui ne se sont pas gênés pour la brocarder, la pasticher. Qu’importe: indéniablement, c’était un grand écrivain. Un grand cinéaste aussi, même si elle n’a pas suffisamment utilisé ce mode d’expression. Le sublime film India Song en est la preuve. Œuvre à la lenteur moite, à la mélancolie sensuelle. Bouleversante. Et le fait que dans Écrire, en1993, elle rédige cette analyse, pourrait, au fond, l’exempter de toute critique: «Ce qui dominera toujours, et ça nous fait pleurer, c’est l’enfer et l’injustice du monde du travail. L’enfer des usines, les exactions du mépris, de l’injustice du patronat, de son horreur, de l’horreur du régime capitaliste, de tout le malheur qui en découle, du droit des riches à disposer du prolétariat et d’en faire la raison même de son échec et jamais de sa réussite.» C’est l’une des phrases les plus marxistes de la littérature française. Laure Adler a la délicatesse de la placer en exergue de la page168 du très bel ouvrage qu’elle consacre à l’écrivain. En ces temps de grandes difficultés sociales, qu’elles en soient, toutes deux, remerciées.

PHILIPPE LACOCHE

«Marguerite Duras», Flammarion, Laure Adler, 247 p.; 39 euros.

Lucy in the Sky et de déhanchement d’une blonde nue

 

Pierre Pikaïloff a écrit avec Jean-Eric Perrin et Gilles Verlant, un bon livre sur les Beatles.

Un matin sur France Inter: trois copains (Pierre Mikaïloff, Jean-Éric Perrin et Gilles Verlant) sont à l’antenne pour évoquer leur dernier - excellent - livre: Les Beatles pour les Nuls (First éditions).Voilà comment surgissent les bouffées de souvenirs. Les Beatles: quelle histoire! J’ai commencé à ne point les aimer. Il le fallait. Ma petite amie du moment - qui jouait au tennis et faisait allemand première langue, malgré sa maman animatrice de la cellule locale du Parti communiste - les vénérait. À Tergnier, il y avait deux clans. Les pro-Beatles et les pro-Rolling Stones. Je militais dans ce dernier camp depuis que mon beau-frère, Bernard, m’avait ramené de Londres un magnifique EP avec notamment «She said yeah!» (une torpille de rock’n’roll; une rafale d’eau de vie de rock!), «I’m free» (nonchalant et pervers avec l’accent nasillard de Jagger). Sur la pochette: leurs gueules sur la photo de la pochette de December’s Children. Les Fab Four, avec leurs têtes proprettes, ne faisaient pas le poids. Pour taquiner ma petite amie, je les brocardais. On est bête quand on a dix-sept ans. Et puis, une nuit où je m’étais attardé entre ses draps, elle avait passé Sgt. Pepper’s sur l’électrophone. Elle s’était relevée vivement du lit. J’avais regardé ses adorables fesses de blonde avec, dans les oreilles, «Lucy in the sky with diamonds».Alors, je me dis que ma vie ne serait plus jamais tout à fait pareille. Quand je réécoute cet album, je revois le balancement des hanches de ma blonde. J’étais devenu aussi fou des Stones que des Beatles. L’autre soir, au cinéma Orson-Welles, à Amiens, suis allé voir La saga des Conti, en présence du réalisateur Jérôme Palteau et de Roland Szpirko, porte-parole de Lutte ouvrière et impresario spirituel du leader du mouvement: Xavier Mathieu. C’est un beau film, émouvant, sur des ouvriers en lutte. Roland m’inspire confiance, certainement parce qu’il ressemble à Raphaël Sorin, un bon camarade qui fut mon éditeur chez Flammarion il y a des lustres. Roland a beaucoup parlé après le film. J’étais en grande partie d’accord avec lui sur ses critiques de cet indéfendable système capitaliste. En revanche, je ne le suis plus quand il critique la patrie et qu’il dit du mal des coopératives ouvrières. Tu as a compris pourquoi, lectrice, mon amour?

Dimanche 12 mai 2013

Le joyau de Patrick Eudeline : le roman d’une rupture

Un romancier n’est jamais aussi bon que lorsque son coeur est brisé. Avec « Vénéneuse », le dandy du rock nous donne un texte de haute volée. Sincère et émouvant.

 

C’est certainement le plus rock’n’roll des écrivains français actuels. C’est aussi un dandy à Ray-Bans, à chemise à jabot, en costume anthracite qui, depuis des lustres, hante les soirées parisiennes de sa silhouette chaloupée. Patrick Eudeline a une démarche de loup. Ou de lion. Selon ses humeurs; selon le temps. Il a commencé à la revue de rock, Best, 23, rue d’Antin, Paris (IIe), sixième étage, s’arrêter au cinquième, puis monter l’escalier recouvert d’une moquette incarnat, si mes souvenirs sont bons. Nous pourrions être en mai1977.Le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef, dans son bureau demande à Eudeline quand il va rendre son papier. La ponctualité n’était, alors, pas la qualité cardinale du Patrick. Christian se retient d’élever le ton. Il sait bien qu’Eudeline est fort occupé par son groupe de rock, Asphalt Jungle; en bon rédacteur en chef, il sait déjà qu’avant d’être un rock-critic éclairé, un journaliste étonnant, l’Eudeline est un écrivain. Un type qui, lorsqu’il parle de Johnny Thunders, des Sex Pistols ou de Keith Richards est capable de citer Joris-Karl Huysmans ou Jules Barbey d’Aurevilly. Christian est mort, noyé accidentellement sur une plage de Granville, le 14juillet1989 (cet éminent républicain, homme de gauche authentique, méritait bien ce symbole-là). Patrick Eudeline a continué la critique rock, la musique; il a beaucoup chanté, et a écrit des paroles de chansons. Et, il fallait s’y attendre, il est devenu romancier, avec, notamment Ce siècle aura ta peau (Florent Massot, 1997; J’ai lu, 2002), Dansons sous les bombes (Grasset, 2002), et surtout, l’excellent Rue des Martyrs (Grasset, 2009). La fiction lui va bien au teint. On le sait, les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils sont sincères, lâchent tout, s’abandonnent. Pour cela, il faut une rupture. Le narrateur de Vénéneuse, son dernier roman, vient d’en connaître une. Sévère; très sévère. La fille qu’il aimait, sa Bardot, sa blonde en trench, élégante panthère aux yeux clairs, l’a lâché sous la pression de sa famille, des notables d’une ville du Sud de la France.Descente aux enfers pour le narrateur, Antoine. Car «cette fille était le paradis. Et l’enfer.» Ce roman sent la coke, le rock’n’roll, l’alcool, le sexe, la jalousie, la fumée des cigarettes du Patrick. Mais c’est avant tout un vrai roman d’amour. Dur, désespéré, sincère, violent, hérissé de dialogues, d’atmosphères, imbibé de ce Paris qu’il aime tant. Peter, rival du narrateur, autre dandy sulfureux, bien qu’anglais ressemble comme deux gouttes de sang à un chanteur français talentueux et torturé. La part d’autobiographie et de vérité dans ce roman? Finalement peu importe. Eudeline, avec sa vie, sa dégaine, ses convictions, son cœur blessé nous donne à lire une littérature de haute volée, inclassable et singulière comme un millésime de vin noir. Ne le ratez pas; c’est un joyau.

PHILIPPE LACOCHE

«Vénéneuse», Patrick Eudeline, Flammarion, 240 p.; 19 euros.

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain. Mars 2010. Ici, un dimanche matin frileux, devant la Lune des Pirates, à Amiens.