Mes coups de coeurs

Dictionnaire

Le Père Albert fait Tintin

Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la voix du pervers Père Albert et du complètement fou maréchal Ganache dans l’émission de Nagui sur France Inter, La bande originale. Il est aussi un tintinophile émérite. À ce titre, il nous donne à lire le Dictionnaire amoureux de Tintin. «Depuis l’enfance, les aventures de Tintin n’ont cessé de m’accompagner.» Respectant le principe du dictionnaire (des entrées de A à Z), il consacre, page 511, un beau texte à la Picardie dans laquelle il raconte ses vacances d’été à Ault-Onival. Il rend également hommage à Ivar Ch’Vavar, «poète de grand talent, ardent défenseur et rénovateur de la langue et de la littérature picardes» qui l’invita à écrire dans un ouvrage collectif intitulé Tintins (éd. Les Trois-Cailloux, 1984). Il n’oublie pas la traduction en picard des Pinderleots de l’Castafiore. Un dictionnaire délicieux. Ph.L.

Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud, Plon; 785 p.; 25 €. (Sortie: le 6 octobre 2016.)

Essai

Paucard et l’avant

Auteur de 35 livres, Alain Paucard est l’une des meilleures plumes de la littérature française. Son style vif, piquant, fait mouche. Il n’a pas la langue dans sa poche et ne pratique pas le politiquement correct; on est en droit de l’en féliciter. Avec son Oui, c’était mieux avant, il ne se fera pas que des amis. Il s’en fiche; nous aussi. «Qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVe république?» s’interroge-t-il. «Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication.» On peut ne pas être d’accord mais on ne pourra pas s’empêcher de rire car Paucard est doté d’un sacré sens de l’humour. Très réussi. Ph.L.

Oui, c’était mieux avant, Alain Paucard; éd. Jean-Cyrille Godefroy; 119 p.; 12 €.

 

Poésie

L’élégant Chemin d’Eau de Guillier

Fou de littérature, de poésie et d’art en général, l’Amiénois Vincent Guillier est l’auteur de cinq livres (dont le remarquable Jean Colin d’Amiens, peintre écrivain, éd. Encrage en 2015) et de nombreuses traductions de l’allemand et du portugais. Il a participé à la redécouverte de Maurice Blanchard (Maurice Blanchard L’avant-garde solitaire, L’Harmattan, 2007). Il est également un poète inspiré et talentueux, titulaire d’une langue à la fois imagée et précise qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud de la première période. Son Chemin d’Eau, le présent recueil, superbement illustré par Isabelle Valdelièvre, convainc et envoûte par sa grâce élégante. En témoigne cet extrait du poème éponyme: «Où ton crin fouettait le visage/ Épaisses étaient les boucles de ta crinière autochtone/ Quelle race de sœurs aux traits communs est-ce/ Avec une fréquence inaccoutumée tu étais/ Partout licorne de ton état/». Un recueil tissé d’atmosphères et d’émotions. À découvrir. Ph.L.

Chemin d’eau, Vincent Guillier; illustrations Isabelle Valdelièvre; éd. des Vanneaux; 15 €.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Seventies

L'éditeur Alain Fuzelier (à gauche) des éditions Encrage, et l'historien-écrivain Alain Trogneux.

L’éditeur Alain Fuzelier (à gauche) des éditions Encrage, et l’historien-écrivain Alain Trogneux.

   Les seventies. Elles me suivent. Comme les Trente glorieuses, comme le sixties. Je suis un homme du passé, de la nostalgie, de la mélancolie. Le présent m’ennuie ; le futur m’effraie. Il n’y a que le passé qui soit supportable et même, parfois, délectable. « C’était mieux avant ! », eussent pu dire Audiard et Blondin, devant des verres de Chablis, accoudés au comptoir du Bar Bac. Les seventies, j’en discutais, l’autre jour, à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins, avec Alain Trogneux, historien et excellent écrivain qui signait, à mes côtés, son dernier opus Amiens, années 70, La fin des Trente glorieuses (éditions Encrage ; son créateur, l’éditeur Alain Fuzelier, était à nos côtés). C’est un livre édifiant, passionnant, très bien illustré avec des photographies étonnantes. Alain nous avait donné à lire, dans la même série Amiens, années 50, De la Libération à la Ve République, puis Amiens, années 60, Naissance d’une capitale régionale. Et voici nos chères seventies. Que signifiaient-elles, pour moi, dans mon intime subjectivité dont tu raffoles, lectrice consommée, adorée, convoitée, soumise, subjectivité intime qui agace tant ton mari ou ton amant ? Me viennent à l’esprit le rock progressif (King Crimson, Gong, Kevin Ayers), des petites Ternoises ou Saint-Quentinoises qui sentent le patchouli et dont certaines portent encore des Clarks. Elles se prénomment Fabienne (taches de rousseur, poitrine opulente malgré ses quinze ans ; premiers baisers dans une ruelle de la cité Hoche qui n’existe plus à Tergnier, Aisne ; elle restait assise sur la selle de son pli-cyclette tandis que je l’embrassais à pleine bouche dans les brumes de novembre ; on entendait les trains de marchandises, tout proches, qui filaient vers des villes étrangères et inconnues), Régine (mon premier amour ; no comment), Catherine (RIP), Florence (RIP), Béatrice (Ah, Béatrice !… coiffée comme Brian Jones, avec ses pulls shetland orange). Les odeurs rances de bière surie dans les salles des fêtes où nous allions cueillir nos petites amies sur les slows de Michel Delpech ou de Mike Brandt. Alain me parle de ses recherches incessantes aux archives départementales, municipales, de ses interviews de quelques témoins capitaux. « Ce fut une grande période d’insouciance, l’apogée de Trente glorieuses », finit-il par lâcher. J’acquiesce. A cette époque, je n’avais pas encore été convaincu des bienfaits de la nourriture bio. Je ne connaissais pas encore Lys, la dame de mon cœur qui m’a initié à la chose. C’est elle qui m’a entraîné, il y a peu, au cocktail de Noël et de fin d’année donné par le magasin Rayon vert, à Amiens. Il y avait deux excellents champagnes bio (dont l’un, de l’Aube, succulent), des fruits à volonté et des toasts divers. J’en ai profité pour acheter du kombucha. Je me demandais si cette boisson désaltérante était déjà commercialisée au cœur des seventies ?

                                               Dimanche 28 décembre 2014