Fusillés de 14-18 : Frédéric Mathieu fait sauter les scellés

Dans « 14-18, les fusillés », un livre remarquable et passionnant, Frédéric Mathieu, un chercheur indépendant donne noms, vies et parfois visages à des pauvres bougres qui ont eu la malchance de servir d’exemple.

Quel a été votre parcours?

Je suis scientifique de formation. Je viens de Châlons-en-Champagne. Je suis arrivé à l’histoire par passion. J’ai mené de recherches de façon indépendante, essentiellement sur les combattants des XIXe et XXe siècles. J’ai travaillé sur les derniers survivants des guerres napoléoniennes, un travail qui n’avait jamais été entrepris jusqu’à présent. J’ai également travaillé sur les derniers survivants de la guerre de 14-18.

Pourquoi avoir écrit ce livre?

En fait, il existait beaucoup de chose écrites sur une cinquantaine de fusillés de la Grande Guerre, fusillés qui avaient été réhabilités. Lors de mes recherches au service historique de Vincennes, j’ai vu que le nombre des fusillés était beaucoup plus important que cette cinquantaine de cas. Je me suis dit qu’il y avait un travail à faire pour apporter quelque chose à la communauté scientifique; c’est ce qui m’a motivé. Quand j’ai mis le nez dans ces archives, j’ai vu des cas très intéressants.

La cinquantaine de cas que vous évoquiez, qui étaient-ils?

Il s’agissait de soldats réhabilités ou dont la procédure de réhabilitation avait échoué.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre?

J’ai lu les travaux du général Bach et de Nicolas Offenstadt qui sont vraiment très intéressants. J’ai utilisé un certain nombre d’éléments de ces travaux qui sont cités dans mon ouvrage. Mais j’ai voulu travailler de façon indépendante, uniquement avec les archives, grâce à une dizaine de sources différentes, dont les fameux dossiers des conseils qui, depuis peu, sont accessibles au grand public et aux historiens. Ils se trouvent à Vincennes. Je me suis rendu compte qu’un grand nombre n’avaient jamais été ouverts; j’ai enlevé les scellés sur les trois quarts des dossiers que j’ai consultés. C’est là que j’ai vu qu’il y avait vraiment du travail à faire. Je me suis rendu compte que je n’étais pas un pionnier, mais pas loin! Et j’ai profité de toutes les archives qui arrivent sur internet. Archives du Ministère de la Défense (les fiches des soldats morts pour la France), les actes de naissance, de décès, les registres matricules… J’ai recopié toutes ces informations, avec les témoignages des soldats qui avaient assisté à ces exécutions et qui avaient témoigné soit dans une lettre, soit dans un carnet de guerre. J’ai essayé d’utiliser toutes ces archives pour retrouver le plus grand nombre de combattants fusillés par l’armée française.

Selon vous, faut-il réhabiliter les fusillés de la Grande Guerre, et de quelle manière?

Je n’ai pas fait ce travail dans l’optique d’une réhabilitation, mais dans l’optique d’apporter le plus grand nombre d’informations par le biais de plus de sources possibles, ce pour mieux les connaître, et ensuite pour mener à bien une étude qui constitue la dernière partie de mon ouvrage. Mon but était de mettre ces informations à disposition du grand public ou des politiques pour qu’ils puissent se prononcer pour une réhabilitation individuelle ou collective. A titre personnel, tous les cas que j’ai rencontrés ne méritaient pas de mourir pour des motifs la plupart du temps futiles. Il faut trouver une façon de les réhabiliter… Je ne suis pas spécialiste; j’émets diverses possibilités. J’ai fait mon travail les sortant ces soldats de l’oubli, en les nommant; c’est déjà une forme de réhabilitation. Ensuite, si un grand nombre d’entre eux étaient réhabilités, je serais personnellement très content. Sous quelle forme? Ce n’est à moi d’en décider. Je pense mon ouvrage fait bouger les lignes en ce moment. Personnellement, je ne suis pas favorable à faire une distinction entre ceux qui sont récidivistes ou non récidivistes. Récidivistes ou non, ils ne méritaient pas d’être fusillés.

Les exécutions ont été nombreuses en Picardie, importante zone de fronts avec les batailles de la Somme et celles du Chemin des Dames. Comment analysez-vous ce phénomène?

J’ai remarqué que l’armée française exécute au moment où les batailles sont les plus intenses et dans les lieux où les combats sont les plus terribles. On retrouve exactement les mêmes distinctions que quand on analyse les morts aux combats de la guerre 14-18. Sur le front de l’ouest, la Marne arrive en tête et représente 26% des exécutions. Ensuite la Meuse avec 18% (essentiellement dû aux combats de Verdun), arrivent ensuite le Pas-de-Calais et l’Aisne avec 8%, puis la Somme avec 6%. L’Oise arrive avec 5% des exécutions. L’armée française exécute là où elle pense qu’elle doit appliquer une discipline de fer en exécutant des soldats pour servir d’exemples.

Quels sont les motifs les plus nombreux (abandons de poste, désertions, rébellions, refus d’obéissance, etc.)?

La très large majorité des motifs sont des refus d’obéissance en présence de l’ennemi, et l’abandon de poste. Concrètement, il peut s’agit de personnes qui désertent, qui quittent la ligne de front et tentent de partir. Il y a aussi des soldats qui ont été exécutés car ils n’avaient pas fait une corvée, ou qui traînaient des pieds à l’infirmerie. D’autres ont été victimes de l’obusite, évacués vers l’arrière. Les gradés n’ont plus de nouvelles; ils décident d’en faire des exemples. Il y a aussi un grand nombre de mutilations volontaires. J’ai dénombré plus de 80 cas. Ce sont des soldats qui, soit volontairement, soit involontairement, se blessent sur la ligne de front. Ils sont accusés d’abandon de poste et d’automutilation. Certains le reconnaissent; d’autres nient mais sont tout de même exécutés.

Les exécutions sommaires ont-elles été nombreuses?

L’exécution sommaire, c’est un gradé qui, dans l’instant, tue un soldat qui quitte son poste. C’est impossible à quantifier car, bien évidemment, il n’y a pas de procès. Il n’y pas eu de conseils de guerre. On a des traces par les témoignages de soldats. J’ai dénombré soixante-dix cas environ, mais je pense que ce chiffre est en réalité bien plus important. Il y a aussi l’exécution sommaire plus organisée. Tel haut gradé qui décide, sans passer par un conseil de guerre, d’exécuter le soldat fautif. Il souhaite agir dans l’urgence. Il met en place un peloton d’exécution. Les choses sont faites en règles, sauf qu’il n’y a pas de conseil de guerre. Par exemple, Pétain reconnaît avoir fait exécuter sommairement (devant un peloton) le soldat Henri Burgund (N.D.L.R. : page 205, 206 du livre). C’était un parisien d’origine; il a été exécuté à Sainte-Catherine, dans le Pas-de-Calais, pour désertion.

Comment réagissaient les autres soldats qui étaient contraints d’assister à l’exécution de l’un ou de plusieurs de leurs camarades?

A l’unanimité, ils étaient choqués. On a beaucoup de témoignages à travers des lettres écrites aux familles, ce malgré la censure. Des témoignages sont parvenus. Le choc était parfois tel que des soldats s’évanouissaient. On a des exécutions où trois ou quatre soldats qui assistaient perdaient connaissance. Même des arrêts cardiaques.

Avez-vous retrouvé des éléments sur les gradés qui ont perpétré des exécutions sommaires? Ont-ils été découverts? Ont-ils été jugés après coup?

Un petit nombre de famille de soldats exécutés ont obtenu des procès en réhabilitation après la guerre. Certains hauts gradés ont été interrogés, mais ce n’est jamais allé au-delà; il n’y a jamais eu de sanctions.

Les exécutions pour espionnages ont-elles été nombreuses?

Les cas d’espionnages qui ont donné lieu à une exécution de la condamnation à mort sont minimes. Une poignée. Ce ne sont jamais des espions d’envergure. Ce sont de pauvres bougres qui se sont faits avoir. Et le procès s’est mal passé pour eux. Même le capitaine Paul Antoine Estève (N.D.L.R. : pages 355 et 356 de l’ouvrage) qui serait allé en Espagne, qui aurait rencontré des Allemands pour proposer ses services, n’aurait jamais fait d’activités d’espionnage. Il se serait fait rejeter par les Allemands. Il s’est fait prendre par un courrier adressé aux Allemands. Il faut savoir que les cas d’espionnages sont minimes.

Parlez-nous des mutineries du Chemin des Dames.

On a longtemps cru, par méconnaissance, que les fusillés de la Grande Guerre étaient tous des mutins. Or, c’est faux. Car le nombre des fusillés au printemps 17 sur le Chemin des Dames est de l’ordre d’une trentaine. A titre de comparaison, j’ai retrouvé 668 combattants fusillés par l’armée française suite à un conseil de guerre (sans compter les exécutions sommaires). Mais ça reste un épisode intense ce qui s’est produit sur le Chemin des Dames sur une durée d’un mois. Pétain était parvenu à obtenir l’autorisation d’appliquer une justice militaire d’exception comme celle qui existait au début de la guerre. C’est pour cela, appliquant cette justice d’exception, il a pu fusiller une trentaine de soldats. Pétain à l’origine de nombreuses exécutions. Quand il dirigeait le 33e corps d’armée, il en a fait procéder en grand nombre au début de la guerre.

Y a-t-il eu des cas révélés d’exécutions sommaires lors de la dernière guerre mondiale?

Par l’armée française, je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’au cours de la guerre de 1870, il a eu des cas d’exécutions sommaires et dans les armées napoléoniennes.

Quelles idée maîtresse, quelle philosophie, retirez-vous de vos recherches sur ce douloureux sujet?

Ce qui apparaît c’est qu’une très grande majorité des fusillés de la Grande Guerre, l’a été pour des abandons de poste, des refus d’obéissance, qui étaient extrêmement courants dans les régiments à cette époque; les victimes des exécutions n’ont pas eu de chance : c’est tombé sur eux. Il fallait faire des exemples. Il ne méritaient pas d’être exécutés pour de tels motifs. Je retiens le côté arbitraire des exécutions. On pense maintenant qu’il y a plus de 700 exécutions. On commence à rattraper l’Italie qui compte 735 exécutions. Un siècle plus tard, il me semble nécessaire de réhabiliter la mémoire de plupart d’entre eux. Après, se pose la question de ceux - très très rares – qui ont commis des crimes de sang; là, c’est à chacun de voir ce qu’il pense…

Avez-vous trouvé des cas de soldats qui ont refusé de participer aux pelotons d’exécution?

C’est rarement mentionné dans les procédures. Il y a sûrement eu des arrangements. Il est sûr que certains ont refusé; ils étaient envoyés au bagne. L’exécution est codifiée au niveau de la justice militaire. Le pelotons devaient appartenir au même régiment que le fusillé pour l’exemple. Parfois, c’était des soldats de la même compagnie. Il y a quelques rares témoignages des personnes qui ont participé aux pelotons d’exécution. C’est un drame que la personne porte toute sa vie. Déjà c’est drame pour les personnes qui assistent… Les soldats acceptaient car ils avaient peur d’être exécutés eux-mêmes en cas de refus.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« 14-18, les fusillés », Frédéric Mathieu.

Frédéric Mathieu, écrivain, auteur du livre "14-18, les fusillés". Paris, L'Aquarium, boulevard Voltaire,. Octobre 2013

(2, rue Raymond-Fassin, 92240 Malakoff). 905 p.; 29 .

« C’est un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18 »

 

Directeur de la collection Le Guide du Routard, Philippe Gloaguen explique pourquoi et comment il consacre une publicatio

Philippe Gloaguen présente le Guide du Routard.

n sur le centenaire du conflit mondial dans notre région. Sortie du guide : mercredi 11 septembre.

Pourquoi avoir édité ce guide du « Routard Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial »?

C’est une demande de la Région Picardie. Nous avions sorti, avec l’aide du Comité régional du tourisme (CRT), il y a quelques années, le premier Routard Picardie qui fut un succès, puisqu’il fut épuisé en quelques semaines. Le Guide du Routard est le seul guide qui fait une édition annuelle sur la Picardie. Face au succès et les amitiés liées avec des gens de la région, on nous a demandé de le faire. Je pense aussi que les valeurs que nous défendons au Guide du routard sont proches de ce que la Picardie voulait démontrer à travers ces lieux et ces événements. Je considère comme un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18. Je suis allé personnellement sur place, en Picardie, pour visiter les sites essentiels (la caverne du Dragon, l’Historial de Péronne, etc.). Je voulais m’imprégner des lieux. Je suis allé voir un avocat, l’un des grands spécialistes de la guerre de 14, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, qui a acheté une maison dans l’Aisne, près du Chemin des Dames. J’ai passé un weekend avec lui. On fait des visites. Le site qui m’a énormément ému, c’est la caverne du Dragon car il y a eu une sorte de pacification entre les soldats. Il n’y avait pas de haine. On ne se connaissait pas. Mon père m’a confié qu’à l’époque, on apprenait à l’école que les Allemands kidnappaient les enfants. En pays Bigouden, on n’avait jamais vu un Allemand. Pour inciter les gens aller combattre, il fallait bien trouver des arguments qui étaient enseignés. C’était un mensonge d’état pour la chair à canon. Par ailleurs, ce guide comprend des adresses de restaurants, etc. Je suis très fier de ce guide.

Quelle a été la genèse du projet et comment a-t-il élaboré dans le temps?

Comme je le disais, c’était une demande du CRT de Picardie. C’est à la fois un guide historique et touristique. L’idée était de faire découvrir aux nouvelles générations tous ces lieux de mémoire parce que la Picardie a été un terrain de souffrance. Et c’est en Picardie qu’on a pris conscience qu’on vivait une guerre mondiale avec la présence de soldats de très nombreuses nations : les Anglais, les Néo-Zélandais, les Australiens, les Chinois, etc. Le projet du guide a pris naissance il y a un an et demi. En ce qui me concerne, je ne vous cache pas que le Guide du routard est très sollicité. J’ai accepté de faire ce guide après réflexion d’une part parce que – en tant que fils d’instituteur – je trouve qu’il s’agit-là d’une guide d’enseignement sur la réalité, la bêtise des commandements, la chair à canons (une expression qui est née dans les tranchées), les fusillés pour l’exemple, etc. Autre raison de ma décision : à ce moment-là j’ai appris – je ne le savais pas – que mon père avait été un grand résistant (personne ne le savait dans la famille; il y a même un moment en Bretagne… -) C’est donc aussi pour rendre hommage à mon père que j’ai fait ce guide; il était né en 1909 et il a avait des souvenirs de la Première Guerre mondiale, tout gamin… L’autre raison : j’avais demandé l’ouverture des archives de Beauvais; nous avons eu une rencontre formidable avec le directeur des archives de Beauvais. On nous a mis en contact avec l’un des collaborateurs, Franck Viltart, historien, chargé de mission pour l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco des paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre. C’est avec lui que l’on a fait ce guide. Il a été absolument génial et surtout très proche de ce qu’on voulait transmettre. Ce n’est pas qu’un historien érudit; c’est aussi quelqu’un qui raconte une histoire. Son but était de raconter cette guerre de souffrance dans laquelle s’affrontaient des égos.

Comme il est indiqué dans le communiqué de présentation, « cet ouvrage propose une lecture contemporaine des événements à travers dix itinéraires inédits « . Parlez-nous de cette démarche.

C’est un guide qui se veut aussi touristique; on propose effectivement dix itinéraires marqués dans le temps et à la fois historiques et géographiques.

Vous parlez aussi de rencontres avec « des passeurs d’histoire ».

Aux archives, ont été recueillis des témoignages de gens qui se trouvaient sur le terrain. Ce sont des témoignages réels, aux tripes, sur la vérité de ce qu’ils ont vécu.

Vous avez l’intention d’apporter un autre regard sur la Grande Guerre et particulièrement sur les batailles de la Somme et celles qui se sont déroulées en Picardie. Expliquez-nous cet « autre regard »?

En partant sur le constat que les Histoires ont été écrites par les vainqueurs, on a essayé de se dégager de ça de façon à ne pas avoir que des visions de morts et de cimetières. On s’est dit : « Les Français qui sont enterrés sur les champs de bataille, est-ce que ce sont des vainqueurs? » Ils ont d’abord souffert au premier chef.. Dès qu’il y a une guerre, je pense que c’est un échec de part et d’autre. C’est la preuve de l’incompétence des politiques. Par ailleurs, personne n’a évoqué la mentalité de Guillaume II. Est-ce que vous saviez que Guillaume II était handicapé? Il avait un bras atrophié; quand on est chef des armées c’est un énorme inconvénient. On ne peut plus tirer au fusil et on ne peut plus monter seul sur un cheval. C’était quelqu’un de très militariste, très agressif et emporté, à cause de ce handicap qui l’humiliait. Il n’écoutait personne; il était ingérable. La gare de Metz qui a été construite par Guillaume II, on trouve un quai haut et un quai bas. Les Allemands avaient fait un quai bas parce que quand Guillaume II arrivait, son cheval était amené et, du marche pied du train, il montait directement sur son cheval. Avec le passage du TGV Strasbourg, ils ont gardé le quai bas. J’ai demandé à l’un des responsables de la SNCF, il m’a répondu : « Parce que c’est historique. » Il y a très peu de gens qui connaissent cette anecdote. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas eu que l’attentat de Sarajevo; il y a eu d’autres raisons comme ce handicap de Guillaume II qui a contribué à la déclaration de guerre. Résultat : on a signé la triple entente.

Il est indiqué que ce Guide du routard Picardie 14-18 est truffé d’anecdotes inédites.

Comme je vous le disais, je suis fils d’instituteur, et comme il y a souvent des textes un peu ardus, l’anecdote permet de raconter plus facilement l’Histoire. Et c’est une ouverture, une invitation pour aller se pencher dans des textes plus longs, plus établis. Est-ce que vous connaissez l’origine du mot baragouiner qui signifie parler d’une façon incompréhensible. Bara veut dire pain; gwin, le vin. Comme a beaucoup en première ligne les Corses, les Tirailleurs sénégalais et les Bretons en première ligne (non pas parce que les généraux étaient racistes mais simplement car ces soldats ne parlaient pas français; donc, ils ne pouvaient pas se révolter, et dire à leur copains : « Quelle connerie, la guerre! On n’y va pas… » Ils étaient isolés et n’avaient pas la possibilité de s’unir contre les officiers). La seule chose que les Bretons disaient sur le front : bara, du pain, et gwin, du vin.

Y a-t-il d’autres Guides du Routard consacrés à des événements historiques ou guerriers?

Il y en aura un autre. Celui-ci, Picardie 14-18 a été connu dans le monde de l’édition; on nous a donc demandé d’éditer le guide des 70 ans de la bataille de Normandie qui sortira l’an prochain. Historiquement, c’était quelque chose de fou. C’était la première fois qu’on voyait des Américains arriver dans cette région. On se souvient de leur puissance. On apprend que les Américains avaient une armée raciste dans laquelle les Noirs et les Blancs étaient séparés, ce qui a eu des conséquences énormes sur les champs de bataille.

Et dans le passé, y a-t-il eu des guides historiques ou consacrés à la guerre?

J’ai fait un tout petit bouquin pour la Normandie sur le Débarquement à l’occasion du cinquantenaire, en 1994. Ils nous ont demandé de le refaire mais d’une manière beaucoup plus étayée.

Ce guide Picardie 14-18 est donc, en quelque sorte le vrai premier de la série.

Oui, c’est le premier guide d’un événement historique majeur.

Consacrer un ouvrage à la plus grande boucherie de tous les temps, n’est-ce pas singulier pour le Guide du routard né dans la mouvance pacifiste soixante-huitarde?

Justement, c’est un honneur qu’on pense à nous car nous avons un angle de vue différent. Comme mon père, j’ai refusé deux fois la Légion d’honneur. On est assez sensible à la souffrance; j’ai eu la chance de beaucoup voyager dans ma vie. En 1992, j’ai été l’un des premiers journalistes à me trouver au Cambodge; première année d’ouverture. J’étais avec l’ONU; on a vu les exactions de Pol Pot. On ne peut pas aimer la guerre quand on voit des horreurs pareilles. Le message de ce guide Picardie 14-18 est étayé par des preuves. On prouve l’absurdité de la guerre, l’incompétence des généraux, les dérapages qu’il y a eus chez les politiques de tous bords. Autre anecdote : Bismarck, à la fin du XIXe siècle, passait ses vacances à Biarritz. Il a failli se noyer, et c’est un Basque, très costaud, maître-nageur, qui est allé récupérer Bismarck dans la mer. Il l’a sauvé; je m’interroge sur les conséquences du fait qu’on eût pu le laisser mourir. On aurait gardé l’Alsace-Lorraine. Or, l’une des raisons majeures de la Grande Guerre, c’était de récupérer l’Alsace-Lorraine qui nous avait été spoliée de façon abusive. L’histoire aurait pu être réécrite de façon beaucoup plus douce.

Quel est le tirage de ce guide?

Environ 30 000 exemplaires. Mais un guide comme celui-là, qui sera le premier du centenaire, il sera réimprimé en trois semaines.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Le Guide du routard, Picardie 14-18, centenaire d’un conflit mondial ». Hachette. 143 p.; 14,95 euros.