Merci François !

        Etait-ce le fait que, cette nuit-là, il avait gelé blanc ? J’avais dormi comme une bête, comme un ours qui hiberne. Pas ou peu de rêves ; en tout cas, je ne m’en souvenais plus moi qui ne cesse de rêver que je pêche dans la Vesle, à Sept-Saulx (Marne), avec mon regretté cousin Guy, le Pêcheur de nuages, au cœur des sixties, dans la douceur moite des étés champenois. Les nuits, je redeviens enfant ou adolescent. On ne devrait jamais vieillir, jamais grandir, rester à hauteur des animaux, des fourrés, des jupes des filles. Enfant et adolescent, on reste dans le lit rassurant de la rivière, du fleuve ; adulte, on est projeté dans un océan de responsabilités, et, bientôt, c’est l’inévitable naufrage. Je pense alors au comédien Robert Le Vigan, dans Le Quai des brumes (d’après le roman du fantastique – social !- Pierre Mac Orlan ; dialogues – sur paroles -  de Jacques Prévert) qui disait, la voix portée par son regard halluciné : « Quand je peins un baigneur, je vois déjà un noyé.  » Voilà, lectrice, tu l’as compris : comme l’exprime Patrick Besson à la faveur du titre de l’un de ses meilleurs romans et l’émission de la délicieuse Eva Bester, sur  France Inter (Remède à la mélancolie), je suis accessible à une certaine mélancolie. Ça ne m’empêche pas d’aimer rire. Ce matin-là, donc, devant ma glace, en me rasant, je regarde ma tronche et éclate de rire : au niveau de mes tempes, deux toupets de cheveux. Je ressemble au chanteur M. ; je sifflote « La Seine », me coupe la joue. Le sang sur la mousse à raser ressemble à un coulis de framboise sur la crème Chantilly. Ça pourrait donner faim ; ça ne fait que mal. Et ce n’est déjà pas mal. Je souffre ; je suis vivant. Dehors, il fait froid ; je suis au chaud. Je vais en découdre avec le monde. Il n’y a plus que ça à faire ; on n’a pas le choix. En découdre avec ce monde de brutes jusqu’au naufrage final. François Ruffin se trouvait-il dans cet état d’esprit quand il conçut le synopsis de Merci patron !, son premier film ? Je suis allé à la projection de l’avant-première, l’autre soir, au ciné Saint-Leu, à Amiens. Quel bonheur ! Quelle joie ! Quel plaisir ! Le fondateur du journal Fakir n’a pas manqué son coup. Mais l’expression est malheureuse. François Ruffin n’a pas voulu faire « de coup » ; il s’est simplement laissé aller à ses inclinations. François est un marxiste authentique. Un type de gauche à l’ancienne. Ça fait du bien en ces périodes de gauche molle, ultralibérale, sociétale. Lui s’intéresse au grand capital et au sort des prolos, des chômeurs, des gens de peu. D’autres l’ont fait avant lui ; c’est vrai. Mais comme il est surtout un artiste, il a bardé son film d’un humour décapant qui fait penser à celui d’un Michael Moore, d’un Benoît Delépine ou d’un Gustave Kervern. L’inénarrable Bernard Arnault

L'excellent François Ruffin à l'occasion de l'avant-première, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’excellent François Ruffin à l’occasion de l’avant-première, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

, l’un des mecs les plus riches d’Europe, en prend plein à la tronche. Mais Ruffin l’aligne avec élégance et humour. Sans une pointe de haine. (La haine cette gastro-entérite du cerveau.) De même qu’il fait de son couple de chômeurs (les Klur) des héros, ce sans une goutte de démagogie. Merci patron ! est un film remarquable. J’ai adoré.

                                                        Dimanche 21 février 2016

                  Yvan Stefanovitch : « J’étais le roi du pétrole »

Yvan Stefanovitch est l’auteur du livre « Un assassin au-dessus de tout soupçon » qui a inspiré le film « La prochaine fois je viserai le cœur », avec Guillaume Canet, mercredi sur les écrans.

Pourriez-vous restituer le contexte dans lequel s’inscrit l’affaire du gendarme Alain Lamare ?

Ivan Stefanovitch : De 1969 à 1979, vos lecteurs des anciennes générations se souviendront que dans l’Oise, il y eut cette période complètement folle. Marcel Barbeault qui a aujourd’hui 73 ans, et qui se trouve à la prison centrale de Saint-Maur, dans l’Indre (le plus vieux détenu français : il est en prison depuis 38 ans).  Lui, avait tué sept femmes et un homme. Et puis il y avait Lamare, de son prénom Alain, qui sévit pendant sept mois ; son modèle était ce Marcel Barbeault. Mais ce fut un héritier un peu déficient puisqu’il n’a tenu que sept mois et tua une femme. Aujourd’hui, il n’est pas permanent de la prison, mais c’est un intermittent d’un hôpital psychiatrique,

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l'époque journaliste à l'AFP.

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l’époque journaliste à l’AFP.

dans le Pas-de-Calais, ce depuis plus de trente ans.  Il est très bien noté ; il doit souffrir d’une sorte de schizophrénie. Il est tellement bien vu qu’il est devenu éducateur en milieu fermé, en hôpital psychiatrique. Il donne un coup de main aux éducateurs. Il prend des médicaments ; il est très bien. Tous les week-ends, il retourne dans son village, dans le Pas-de-Calais ; il va voir son frère, puis sa mère qui réside un peu plus loin.  Une rumeur dit qu’il revient de temps en temps à Clermont, dans l’Oise, où se trouve l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe. Et le troisième, c’est Jacques Mesrine qui a emmené un journaliste de Minute, Jacques Tillier, dans une grotte, car il le soupçonnait d’être poisson pilote pour la police. Mesrine, lui, est devenu un permanent du cimetière, contrairement à Marcel Barbeault (qui est un permanent de la prison) et à Lamare (qui est intermittent de l’hôpital psychiatrique). Ces trois personnages ont défrayé la chronique ; c’est pour cela que j’ai fait ce livre.  J’étais correspondant de l’AFP ; tout ça m’a passionné.

Quel a été votre parcours de journaliste ?

A cette époque, j’étais le correspondant de l’AFP pour l’Oise et le Val d’Oise.  J’avais fait Sciences Po. Mais comme j’étais un être un peu pervers, je me suis passionné pour le fait divers.  J’ai commencé à travailler pendant un an à Détective (je ne préfère pas en parler car c’était très très bizarre. On gagnait très bien notre vie mais nous avions des méthodes un peu… particulières.) Ensuite, j’ai travaillé deux ans à Paris Normandie, au Havre et à Rouen ; c’est là que j’ai appris mon métier avec les faits diversiers de Paris Normandie, notamment avec les séances d’autopsies, etc. Ensuite, je suis allé deux ans à L’Alsace, à Mulhouse pour couvrir les faits divers. Je me suis fait virer par le préfet car j’ai fait un truc, un grand papier sur deux pages :  « Mulhouse, la nuit, 200 000 habitants menacés, quinze policiers débordés ». Ca n’a pas plu au préfet ; je suis rentré à l’AFP. J’ai couvert l’affaire Lamare ; j’ai annoncé qu’il s’agissait d’un gendarme ou d’un policier trois mois avant qu’il ne soit arrêté.  Ca ne m’a valu que des ennuis et à mes deux principaux informateurs : l’inspecteur Daniel Neveu, de la PJ de Creil, et le capitaine Jean Pineau, de la brigade de Clermont.  Neveu s’est installé à Toulouse. Il est devenu un fana de la natation. Il s’est acheté une petite maison au bord de l’eau, dans l’Hérault, et il se baigne tous les jours.

A l’époque de l’affaire Lamare, où habitiez-vous ?

J’habitais à Chantilly. Alain Lamare détestait ses collègues et ne pensait qu’à les ridiculiser ; il détestait aussi les femmes. (…) Finalement, les gens courageux qui essaient d’arrêter les assassins, ils n’ont que des ennuis, ils sont cassés ; en revanche ceux qui ne font rien, qui restent dans leurs charentaises, qui font en sorte qu’il n’y ait pas de vagues.  Le capitaine Pineau, lui, s’est retrouvé à Bergerac, et moi je me suis retrouvé à Paris. Et Neveu, il n’a jamais été commissaire.

Comment avez-vous mené votre travail de journaliste autour de cette affaire Lamare ?

Mon travail de journaliste… Je travaillais beaucoup avec Jean-Marc Rocca-Serra, du Courrier picard à Compiègne ; on avait fait venir des scanners du Japon. On était devenu des fous ; nos femmes devenaient complètement folles. On avait les scanners sous les lits et dans nos voitures pour écouter la police. A l’époque, on écoutait encore en clair.  La technique était simple : je prêchais le faux pour savoir le vrai. Comme la police et la gendarmerie se cachaient tout, dès que j’apprenais quelque chose grâce à mon scanner, j’allais le dire à la gendarmerie ; donc ils étaient furieux contre la police. Et que les gendarmes me disaient un truc, j’allais le dire à la police. J’étais au milieu du jeu ; j’étais le roi du pétrole. Je les montais les uns contre les autres. Et j’avais de l’information. Dès août 1978, j’avais déjà cette thèse : pour moi c’était un gendarme ou un policier. Il parlait d’une Renault R 12. Il écrivait le nombre de kilomètres. Il échappe à toutes les couvertures en surface et aux mobilisations des flics.  La police et la gendarmerie n’ont surtout pas voulu qu’on popularise cette thèse.  Quand je fais ma dépêche, quand on ouvre les huîtres, le 31 décembre 78, le champagne coule. Le jour-même, le ministère de l’Intérieur fait un communiqué en disant que c’est faux, que le tueur de l’Oise ne peut pas être un gendarme ou un policier. Quand il a été arrêté, un chef de service m’a félicité, mais entre-temps le directeur général de l’AFP m’avait appelé pour me passer un savon, et deux ans plus tard, je fus rappelé à Paris. Il ne faut jamais avoir raison trop tôt. Mais moi je suis fier, avec l’inspecteur Daniel Neveu  (à Creil) et le commandant Jean Pineau (grâce à ceux j’ai écrit cette dépêche). Grâce à ça que le gendarme Lamare (du PSIG de Chantilly)  n’a pas continué à tuer car il voulait être reconnu.  Entre le 31 décembre et la date de son arrestation, il n’a pas tué. En fait, avec le policier et le gendarme, on faisait  le travail de la police. On se rendait dans un café qui nous servait de lieu de rendez-vous ; on se rendait compte que toutes les voitures étaient retrouvées entre Creil et Orry-la-Ville. On demandait au patron du bistrot de subtiliser les verres quand il y  avait des gendarmes ou des flics afin de comparer les empreintes avec celles du tueur. Car Lamare, à chaque fois qu’il volait une voiture, il mettait son empreinte sur le rétroviseur gauche. Donc il signait ses actes.

A l’issue de l’enquête, il a donc été déclaré non responsable de ses actes.

Oui. Il a été diagnostiqué qu’il souffrait d’hébéphrénie, c’est une forme de schizophrénie. Je ne sais pas s’il était fou, mais en tout cas il était très intelligent ; il est passé à travers tout. Exemple : il surveille – en compagnie d’un camarade gendarme – une voiture qu’il a volée lui-même. Il la place devant la gare de Chantilly. Ils sont en patrouille ; ils la repèrent. Il voit son collègue qui s’endort à côté de lui. Il dit à son collègue : « Si tu veux, comme tu es fatigué, on va interrompre la planque pour aller dormir un peu… » Pendant que son collègue va dormir, il retourne à la voiture, la déplace à  Orry-la-Ville. Il retourne avec son collègue qui n’en revient pas car la voiture n’est plus là. Lamare dit à son collègue : « Si tu veux, on peut simuler une poursuite… ». Ils simulent la poursuite, mais moi j’écoute sur mon scanner. Et on entend les autres gendarmes qui disent par radio : « C’est bizarre. Le Psig a pris en chasse une voiture mais nous, on ne l’a jamais vue la voiture. » Là, je comprends que la poursuite est inventée. Qu’est-ce que je fais : je me précipite à la police judiciaire de Creil et je leur file cette information.  Ca a fait un pataquès .

Votre livre sort en 1984. Comment avez-vous travaillé pour l’écrire ?

C’est simple : Mme Marie Brossy-Patin, juge d’instruction à Senlis, m’a donné la procédure ; elle me devait bien ça  car elle n’avait pas voulu m’entendre. Je l’aime beaucoup cette dame. A l’époque, elle avait sur son bureau, le bouquin de Michel Foucault, Surveiller et punir. Elle préside aujourd’hui l’un des plus grandes associations de réinsertion des détenus.  Moi, je l’aimais bien car c’est elle qui, grâce à Neveu, a arrêté le premier tueur, Barbeault qui avait tué sept femmes et un homme.  Elle aimait beaucoup Neveu. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle n’a jamais voulu entendre notre piste qui disait que le tueur pouvait être un policier ou un gendarme.  Et quand toute l’affaire était finie, elle a fait amende honorable et m’a filé toute la procédure ; c’était la moindre des choses.  Lamare, c’est moi qui lui ai trouvé son avocat, car je suis devenu ami avec son frère (qui avait été complètement traumatisé car il se doutait de quelque chose ; Lamare changeait de voiture à chaque fois qu’il allait le voir dans le Pas-de-Calais). Cela m’a permis d’avoir un portrait d’Alain Lamare assez juste et de savoir dans quelle atmosphère il a vécu.

Est-ce qu’ensuite vous avez rencontré Alain Lamare, après son arrestation ?

J’aurais pu, mais non ; mais là, je vais peut-être essayer de le rencontrer parce qu’il est comme un condamné qui a fait sa peine ; il a le droit d’être éducateur. Il a le droit de sortir. Et moi j’ai le droit de le voir (si il a envie de me voir).  Je crois qu’il a tourné la page. Il est un peu fier car il ridiculisé toute la police française et la gendarmerie. Et il a montré que ça ne marchait pas très bien.  Aujourd’hui, ça ne marche pas beaucoup mieux : quand on voit comment Merah est par venu à assassiner les petits enfants de l’école juive.

Quel est votre point de vue sur le film « La prochaine fois je viserai le cœur » ?

Je l’ai vu, mais je laisse les spectateurs le découvrir.  Ce film est arrivé grâce à Cédric Anger, le réalisateur, et Thomas Klotz, le producteur (mon fils, qui a 16 ans, avait fait du cinéma avec eux ; des petits films). Un jour, il a donné mon bouquin à Cédric Anger ; il s’est passionné pour cette affaire et il a un énorme mérite d’avoir fait ce film. Un film c’est un film ; un bouquin, c’est un bouquin. Un film ce sont des images, des émotions, des impressions. Un bouquin, c’est autre chose. Le film a le mérite d’exister.  Il n’existe que grâce à mon livre, même s’il y a des choses qui ne correspondent pas à mon livre.  C’est une adaptation ; le metteur en scène a tous les droits.

Un procès de Lamare eût-il été souhaitable ?

Alain Lamare aurait pu raconter comment il a joué aux gendarmes et aux voleurs avec ses propres collègues, et comme il les avait ridiculisés.

                                         Propos recueillis par

                                         Philippe LACOCHE

 

 

 

Emmanuel Bove et Johnny Thunders me poursuivent

       

Laurent (à gauche) et Pierrot Margerin, au Relais du Campus, à Amiens.

     Je suis allé voir Laurent Margerin en concert, au Bar du Campus où je n’étais pas allé au moins depuis six ans. L’endroit n’a pas changé ; Laurent non plus. Moi, si. C’est regrettable. J’avais plus de cheveux, moins de poches sous les yeux, moins de rides. La vieillesse est un naufrage. Laurent, équipé de sa guitare, a interprété ses belles chansons, douces balades, d’autres plus rock. Les textes sont bien écrits, nuancés. Jamais démagogiques. C’est agréable d’écouter un concert de Laurent Margerin. Peu de temps avant la fermeture, son frère Pierrot Margerin, lui aussi artiste émérite et joyeux drille, est venu le saluer, en compagnie de son batteur, le précis et talentueux Benjamin Nail. Je n’ai pas résisté au plaisir de prendre les deux frères en photo. Dans dix ans, si Dieu ou Marx me prêtent vie, je regarderai cette photographie et me rappellerai de ce moment. De mon départ dans la nuit humide, picarde, bovienne, sous les arbres maigrelets du boulevard de Chateaudun à Amiens. Bove, parlons-en. Je suis allé à Paris pour assister à la projection en avant-première de La prochaine fois je viserai le cœur, film remarquable de Cédric Anger, avec Guillaume Canet et Ana Girardot. L’œuvre s’inspire de l’affaire du gendarme Alain Lamare, gendarme de 22 ans, au PSIG (Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) de Chantilly qui, entre 1978 et 1979, va tuer une jeune fille et en blesser d’autres. Jeune journaliste à l’Agence France Presse dans l’Oise, Yvan Stefanovitch enquête sur l’affaire et en tirera un livre très réussi Un assassin au-dessus de tout soupçon, chez Balland, en 1985. Ce dernier – que J’ai lu vient de rééditer – a servi de base au film La prochaine fois je viserai le cœur. Cédric Anger a donné le nom de Franck Neuhart, au personnage de Lamare joué par Canet. Neuhart : mon sang de lecteur n’a fait qu’un tour. J’ai tout de suite pensé au roman, L’Amour de Pierre Neuhart,  d’Emmanuel Bove. « Bove ? C’est mon écrivain préféré ! » m’a répondu tout de go Anger. Et quand, dans le film, une chanson de Johnny Thunders (chanteur des Heartbreakers, mon groupe préféré de la fin des seventies), s’échappe de l’autoradio de la voiture volée par Lamare, il me confie aussi qu’il adore ce combo et Thunders tout particulièrement. Que de coïncidences ! L’après-midi, je suis allé rendre visite à mon éditeur Emmanuel Bluteau - qui publiera, sous peu, un recueil des chroniques Les Dessous chics que tu dévores tous les dimanches, lectrice adulée – au Raincy, dans l’Est parisien, je me suis dit que Bove eût pu habiter dans cette ville faite de maison en meulière, avec des jardinets proprets. Une atmosphère un peu grise, à la tristesse acidulée. Comme la mélancolie de Pierre Neuhart et celle de Thunders.

                                             Dimanche 2 novembre 2014

 

Comme un lièvre, Jacques Darras regarde la Picardie

 

Le poète et écrivain picard sort un livre, « Voyage dans la couleur verte, Un parcours en Picardie », en compagnie de la photographe Chantal Delacroix.

Pouvez-vous nous présenter ce livre ?

Jacques Darras : C’est un livre de deux cents pages environ qui est le fruit d’un travail d’équipe : la photographe Chantal Delacroix, une Amiénoise pure sucre, a travaillé à partir de textes qui étaient dans mes tiroirs, qui ont mûri très longtemps, qui étaient dans le secret. Elle les a lus; elle les a compris, décryptés; avec son compagnon, Jean, elle est partie sur les routes de la Picardie; ils ont fait un travail de photographe extraordinaire; il y a une complicité, une complémentarité, entre les textes et les photos. Mon écriture est un peu chantournée; c’est une écriture d’il y a quelques années. Ses photos sont très simples, très directes, très claires; ça produit un travail qui fonctionne bien. Elle éclaire par ses photos ce qui, dans ma phrase, peut donner l’impression d’aller dans les coins, de tourner. J’ai une vision de la Picardie qui est une vision de lièvre. Un lièvre, ça court à l’oblique; ça zigzague, ça revient, ça dresse les oreilles. Je suis dans un vision animale de la plaine. Il est surtout question de la plaine dans ce livre. La Picardie, c’est pour moi la plaine plus que les vallées, moi qui suis pourtant l’homme des fleuves et des rivières, pour un coup, c’est essentiellement la plaine. J’adore les nuances de la plaine au printemps et à l’été. C’est une lecture de la Picardie par la couleur.

Est-ce que les textes ont été directement influencés par les photos ou sont-ce les photos qui ont été influencées par les textes?

C’est le travail photographique qui a été réalisé d’après les textes. J’ai un oeil photographique moi-même; j’ai un oeil de peintre (c’est un bien grand mot!). J’aime la couleur; dans une autre vie, j’aurais été un peintre. Si une autre vie m’est accordée, je me réincarnerai en peintre parce que je trouve que la Picardie, c’est la lumière, comme le disait Manessier à propos de la baie de Somme; c’est la couleur et la nuance. La Picardie est un nuancier absolument fabuleux. Les plantes donnent au ciel une réciprocité qui, je trouve, est unique en France; la Picardie ressemble un peu aux polders de la Flandre et des Pays-Bas. Nous sommes une annexe des Pays-Bas et de la Flandre pour la couleur. Il y a eu un grand peintre, Manessier. On peut imaginer qu’il y en ait d’autres. Moi, je suis peintre avec les mots.

Ce livre est destiné à qui ?

La librairie ne désemplit pas depuis quatre heures. Je le destine à tous les gens qui sont dans cette librairie. C’est un livre grand public, un cadeau de Noël. A la fin du livre, il y a un cd avec mes lectures. J’ai lu des extraits. J’explique, je commente; c’est un parcours multiple. Il y a des photos, les paysages, mes textes et la voix. C’est un livre stéréoscopique.

Votre travail photographique a consisté en quoi?

Chantal Delacroix : Tout a commencé lorsque j’ai découvert ces textes. C’est Jacques qui, un jour, m’en a parlé. Je lui ai dit que j’étais intéressé pour travailler à partir d’eux, de faire un itinéraire photographique. J’ai commencé par les lire attentivement. Ensuite, j’ai fait de petites fiches, les lieux, les noms des personnages; je ne savais pas ce que j’allais faire. Comme j’ai la chance d’être mariée avec un homme très curieux, je lui ai proposé de m’accompagner au cours de mes voyages; nous sommes partis comme ça. Lui est du Sud-Ouest, mais c’est l’homme du Sud-Ouest qui connaît le mieux la Picardie parce que nous l’avons sillonnée de long en large. Les trois départements. Et des lieux autres.

J.D. : Elle a photographié la plaine avec toute ses douceurs. Les seigles qui prennent des couleur argentées. C’est de la danse; elle a photographié en dansant.

C.D. : Je suis née à Domart-sur-La Luce. J’ai une longue carrière dans l’informatique derrière moi. Au moment de l’arrêter, j’ai suivi une formation en photo; j’ai passé le diplôme. J ‘ai fait un premier livre avec mon mari , Entre ciel et terre, la baie de Somme, grâce aux poèmes de Jacques Darras et d’Yvon Le Men; c’est comme ça que ça a démarré. A partir de là, l’aventure a commencé; j’ai fait une exposition. L’aventure ne s’est plus arrêtée. J’ai fait quelques autres expositions, notamment à Chantilly, et à Achères, dans les Yvelines. J’ai également réalisé des photos lors de très longs voyages. Nous avons voyagé en Mauritanie avec Jean, mon mari. J’ai fait beaucoup de photos. On est toujours un peu à travers le monde.

Propos recueillis par

Jacques Darras, poète et écrivain. Amiens. Décembre 2013.

Philippe LACOCHE

« Voyage dans la couleur vertes, Un parcours en Picardie », Jacques Darras et Chantal Delacroix, éditions du Labyrinthe. 214 p.; 25 euros.