J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

Jean-Claude Michaux, mi-bête, jamais tiède

Jean-Claude Michaux propose «Alphabêtes», des poèmes consacrés aux animaux. C’est succulent!

On connaissait Henri; il est nécessaire de connaître Jean-Claude. Cela relèverait presque de l’utilité publique. Ancien enseignant, comédien, et surtout heureux retraité lettré sensible et fraternel, J

Jean-Claude Michaux.

ean-Claude Michaux avait publié, il y a peu, un premier court recueil de brefs poèmes, Courir le coquillage, prometteur, frais et audacieux. Le voilà qui récidive avec autant de bonheur en nous donnant à lire Alphabêtes, une vingtaine de poèmes où il décrit et «portraitise» avec une pétillante subjectivité nos amis les animaux. Dans le bestiaire de Jean-Claude Michaux – l’arche de Liomer, comme d’autres bretteurs, moins pacifistes, créèrent la botte de Nevers –: l’araignée, le boa, le caïman, le chat, le chien, l’escargot, la fourmi, le gnou, la grenouille, le hibou, le coucou, le kangourou, le koala, le loup, le moustique, l’ours, les oies, le poisson rouge, la poule, les poux, les puces, la souris, la vache, le taureau le yack-zébu. Ne cherchez pas là d’absconses et rêches recherches qui vont à la pêche à la nouveauté comme d’autres vous cherchent des poux dans la tête. Michaux a l’élégance de faire simple, juste et bon; jamais il n’assomme, jamais il ne prend de haut, jamais il ne professe ou intellectualise. Ce garçon-là a le verbe gai; l’intelligence à portée de verres. On est chez Prévert, chez Cendrars, chez Desnos. Pas chez les professeurs du «isme» qui se poussent du col dans les chapelles austères des savantes universités. Jean-Claude Michaux appelle un chat un chat, un gnou un gnou, fut-il bi comme soixante-neuf cornemuses bretonnes. On s’amuse souvent; on rit beaucoup. On savoure ces mots légers comme des bulles, comme les gaz tourbeux de tanches romantiques. Il n’oublie pas l’émotion. Exemple quand il confie à propos du chat: «Il cultiva la paresse rêveuse et le ronron quelque peu distant. L’an dernier, un peu avant Pâques, il s’allongea pour la sieste sur un massif de fleurs et ne réveilla pas.» Rires encore, du boa: «Il m’invite parfois à partager cette rencontre, à entrer en contact comme il dit. Jamais, j’ai bien trop peur! Avec les serpents je manque de sang-froid.» Ou à propos du caïman: «Comme s’ils pressentaient aussi leur destin: finir sac au bras d’une vieille élégante!». Et au sujet du taureau: «Dans une arène/ Madrilène/ Les cris font relâche/ Qui oserait sombre bravache/ Souhaiter encore/ La mort aux vaches.» Réveillez la bête qui est en vous; lisez Jean-Claude Michaux!

PHILIPPE LACOCHE

Alphabêtes, Jean-Claude Michaux; La Vague verte; 47 p.

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

POESIE Dans le noir

 

Murielle Compère-Demarcy, auteur d'un long et magnifique poème.

Murielle Compère-Demarcy, auteur d’un long et magnifique poème.

Quel beau poème! Quel beau petit objet littéraire! Coupure d’électricité est le nom du petit livre, œuvre de Murielle Compère-Demarcy, que vient de publier Jacques Lucchesi, des éditions du Port d’Attache, à Marseille. Un seul poème constitue l’opus, comme au temps des éditions de la Sirène, de Cendrars, des Dadaïstes, des Surréalistes. De la Beat Generation. C’est tout de suite à ce dernier courant littéraire qu’on pense à la lecture de Coupure d’électricité. Murielle Compère-Demarcy possède un rythme, un ton, un style bien à elle; elle joue avec les mots, les froisse, les contraints à se heurter pour mieux figurer le désordre intérieur de la narratrice. Car, il s’agit bien là d’une plongée vers les abîmes d’une grande déprime due, peut-être, au décès d’une mère. Mais ici on n’est pas chez Camus; on est chez Ginsberg ou Brautigan. Ce petit livre est un délice car, comme le souligne Jacques Lucchesi dans la préface, la voix de Murielle «est de celles qui portent haut et loin». Il a raison. Ph.L.

 

Coupure d’électricité, Murielle Compère-Demarcy, éditions du Port d’Attache (7, rue de l’Église Saint-Michel, 13005 Marseille; jlucchesi13@gmail.com); 15 p.; 2,5 €.

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre - comme votre vie - , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

Etait-ce toi, Clara, au Zup Bar, à Saint-Quentin, en mai 1972?

Philippe Seydoux, écrivain. Décembre 2012.

J’aime l’automne et l’hiver, leurs couleurs, leur mélancolie; elles me le rendent mal. Je sors d’une crève carabinée. L’âge certainement. (Oui, lectrice, je vais sur 87 ans, et je travaille toujours pour payer mes dettes contractées lors de ma vie de jeune homme: entretien de poulettes, danseuses, demi-mondaines, cantatrices, etc.) Moi qui, il y a peu, craignais aussi peu le froid que Bukowski la Budweiser, me baignais dans l’océan breton à 13 degrés (c’est vrai qu’une peine de cœur, le Prozac et le Tranxène m’avaient échauffé le sang et les sens), me voici, les frimas revenus, à tousser comme un phtisique et cacochyme écrivain. Léautaud, aigri, entouré de ses chats, Céline, mauvais comme une teigne au retour de Norvège, Cendrars, au coin du poêle à bois à Aix-en-Provence, n’eussent pas fait mieux. Mais un soubresaut de vie m’a repris. Et sur mon destrier blanc, je me suis rendu au salon du livre à l’hôtel de ville de Saint-Quentin. Après avoir salué la délicieuse Cécile, de la librairie Cognet, et Xavier Bertrand, j’ai sympathisé avec mon voisin de table, l’écrivain Philippe Seydoux qui vient se sortir Gentilhommières des pays de l’Aisne, Laonnois, Vermandois, Thiérache, un ouvrage magnifique. Ce livre me fait rêver. En tant que marquis des Dessous chics, rien de plus normal, pourrais-tu penser, lectrice blasée. Bien sûr, mais pas seulement. Quel bonheur de découvrir l’histoire du château de Rouez, près de Viry-Noureuil, où mes grands-parents travaillèrent, et où vécurent ma mère, puis mon père et où j’ai bien failli naître. Mon père me racontait qu’il allait se baigner dans l’étang et qu’il remontait, poissé de vase. Quel bonheur également d’en savoir un peu plus sur l’abbaye de Villequier-Aumont où, adolescent, je me rendais en compagnie de mon beau-frère pour pêcher dans l’étang et remonter de grosses tanches. Tout n’est que subjectivité et c’est bien ainsi. Autre rencontre: celle de l’ami Michel Krauze, rocker dans l’âme, qui me confia qu’il croyait avoir croisé, en mai1972, Clara, l’un des personnages de mon dernier roman Des rires qui s’éteignent. C’était au Zup Bar, à Saint-Quentin. Elle était au volant d’une magnifique voiture «empruntée» à son père, homme fortuné. Ils avaient fait la tournée des bars. Il se souvient d’une fille superbe, manière de Janis Joplin, allumée et gentille. Était-ce bien elle? Je ne le saurais jamais. Clara n’est plus de ce monde pour témoigner.

Dimanche 13 décembre 2012.

Ces livres et ces trains qui me font du bien

 Tu sais, lectrice, amour, poulette, lolita, dame mûre, il n’y a pas que toi qui me fasses du bien. Ça va être dur à encaisser mais il n’y a pas que toi dans ma vie; il y a aussi les livres. Alors que mon train quittait Paris-Nord et qu’il glissait dans l’air hiémal saturé par l’humidité et par l’électricité bleutée des caténaires énervées, je me demandais ce qui faisait que j’aimais tant les trains, les voies, les gares, les ambiances ferroviaires, et les livres. Les trains, je crois comprendre: mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à plusieurs reprises, caporal (car il savait lire et écrire) comme Cendrars, contrôleur dans les Chemins de fer du Cambrésis (grâce à son métier, il s’arrêta, un jour, dans l’estaminet de Bazuel, près de Catillon, son lieu de naissance et près des voies, fit la connaissance de celle qui, une soixantaine d’années plus tard, deviendrait ma grand-mère), puis employé à la SNCF dès1936 où il fera toute sa carrière en gare de Tergnier (Aisne). Mon père, lui, réalisera toute sa carrière au bureau de l’arrondissement, près du cimetière où repose aujourd’hui mon grand-père, où mon père reposera et où j’espère aussi finir mes vieux jours auprès de mes copains, fils de cheminots, comme moi. La boucle est bouclée, lectrice ma dame mûre, ma lolita, ma fée, mon, opium. Venons-en aux livres. Ils n’égaient pas seulement ma vie; ils me l’ont parfois sauvée. Ils furent mes défibrillateurs quand mon cœur, broyé par une lolita, une dame, une fille, ne voulait plus repartir. Ce fut Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, quand Régine avec ses couettes, son K-Way, ses Clarks et sa mère communiste responsable de la cellule locale, refusait de sortir avec moi en quatrième. Ce fut L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars quand elle me quitta par un ignoble mois de mai de1974 après m’avoir accordé six mois d’une vive passion. Ce fut J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller, quand un matin brumeux, en panne de Lexomil, il me prit l’idée de sauter sur le ballast, alors que le Paris-Tours avait pour mission de me conduire vers l’école de journalisme. Ces livres, je les lisais toujours dans le train. La boucle est bouclée, lectrice. Attachez vos ceintures! Attention au départ!

Dimanche 5 février 2012.