Le désir d’être Viviant

« Une mise à nu littéraire et politique, où tout conflue vers le désir d’être vivant », est-il écrit en quatrième de couverture du roman d’Arnaud Viviant.

Arnaud Viviant, journaliste, écrivain. 2013.

C’est un livre souvent drôle, parfois noir, même très noir. À l’image de la vie. C’est un vrai roman et c’est bien. Même si l’on sent, au fil des pages, qu’Arnaud Viviant y a mis beaucoup de lui. Beaucoup. Un récit? Non. Belfond, son éditeur, a écrit Roman sur le livre. C’est qu’il devait être d’accord avec ça, Arnaud Viviant. Et, si c’est le cas, il a eu raison. Car grâce à sa construction, son ton, son rythme, ce texte est un vrai roman. Après tout, quand Céline écrit Voyage au bout de la nuit, c’est sa vie qu’il triture, qu’il malaxe, qu’il reconstruit parfois, souvent. On s’en fiche, au fond. La vie de Viviant? L’intérêt c’est que l’Arnaud soit parvenu à faire un beau petit objet littéraire, vif comme un lapin à l’ouverture de la chasse, nerveux. Assez cinglé. Que nous conte-t-il? La vie d’un drôle de zigue, d’abord passionné de rock (il le fut Arnaud Viviant, ancien critique à Best, à Libération, aux Inrockuptibles, etc.), puis de littérature. Le narrateur devient critique littéraire au fil des rencontres. Au Masque et la Plume, notamment. (Comme l’est l’auteur.) Il se promène dans Paris à scooter, file, rapide, boit sec. Et lit. Énormément. Et c’est bien là le mérite de ce roman: c’est un hymne, mine de rien, à la littérature. On y apprend que François Bon s’était acheté sa machine à écrire un samedi après-midi de novembre1977, une machine Olympia rouge vif pour 340francs, «geste par lequel l’ingénieur qu’il était encore passait la main à l’écrivain».On y croise Sébastien Lapaque, «bon catholique, bon, critique, œnologue, père de six enfants, élevé chez les curés»; un Sébastien Lapaque que le narrateur admire. On y croise aussi Sartre («à l’ombre duquel vous pouviez timidement vous inventer une vie», Debord, Bayon qui «écrivait de magnifiques articles-fleuves sur le rock qu’il peaufinait des jours durant avant de les envoyer au desk d’un geste rageur et dépité». Et quelques autres. Il se souvient même que le 9avril1978, à Tours, le pont Wilson, «que tous les Tourangeaux appelaient avec révérence le Pont de pierre», s’écroulait. Viviant devait être dans cette ville à ce moment-là. Il devait écouter les punks. Et déjà lire comme un fou. Ce livre, oui, est un bel hymne à la littérature; il est servi par un rythme rock’n’roll. C’est très agréable.

PHILIPPE LACOCHE

«La vie critique», Belfond, 188 p.; 17,50 euros.

« Chacun fait, fait, fait, Ce qu’il lui plaît, plaît, plaît… »

Frédéric Beigbeder à la terrasse ensoleillée du cercle La Société, place Saint-Germain. Il me parle du lancement du retour du magazine Lui. Suis en compagnie de mon copain Cyril Montana qui, lui aussi, découvre la revue. Entretien.

Pourquoi « Lui »? On est venu vous chercher?

J’étais à l’hôtel Montana, en compagnie de Jean-Yves Le Fur, l’homme qui racheté cet établissement. Il devait être 2 heures et demi du matin; il m’a dit : « Lui est à vendre! ». Là-dessus. Le titre « Lui » est à vendre, insiste-t-il. Je reprends un verre. On se dit : « On ne va laisser passer une chose pareille. On pourrait être les patrons de Lui. » Quand on te propose des choses comme ça, on ne peut pas dire non. Mais je ne savais pas que ce serait autant de travail depuis avril et jusqu’à maintenant. Et je n’aime pas le travail. Et fondamentalement je pense que c’est une fausse valeur, et qu’on sous-estime l’honneur qu’est le chômage. C’est vrai, on culpabilise les chômeurs comme si c’était horrible d’être au chômage; moi, je suis un gros paresseux. Là, Lui, c’était trop marrant, trop séduisant. Pouvoir faire écrire des écrivains que j’aime : Liberati, Nicolas Rey, Patrick Besson, Arnaud Viviant, Gaspard Proust, etc.

Je me souviens des filles magnifiquement dessinées dans la première version de Lui. Est-ce que ça va continuer?

Bien sûr, mais c’est compliqué de trouver de nouveaux dessinateurs. J’étais très heureux d’avoir pu convaincre Voutch, que j’adore; il y a Louise Bourgoin qui a fait un dessin assez amusant. Il y a un jeune homme qui s’appelle Jonathan Bey qui est un peu notre nouvel Aslan.

Vous avez gardé le côté littéraire.

Oui; à l’époque, c’était Jacques Lanzmann qui avait monté la rédaction. Il y avait des analyses et des entretiens; Truffaut faisait le cinéma.

Vous allez donc préserver cet esprit éditorial?

Oui, bien sûr; c’est une revue entrecoupée de photos de filles nues. Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit : il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelque quelle soit.

Cyril Montana, écrivain, découvre Lui à la terrasse du Rouquet, boulevard Saint-Germain, où nous avons fait une petite pause.

On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

Pour lui, pour elle et pour Lui

Frédéric Beigbeder présente Lui, nouvelle version.L'ami Cyril Montana découvre Lui à la terrasse du Rouquet où nous venons de faire une pause.

Mardi 3 septembre, il coule une lumière de miel sur la rue des Moulins des Prés, à Paris. Je vais interviewer Philippe Gloaguen, fondateur du Guide du Routard, dont la dernière livraison s’intitule Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial. Tu liras, lectrice curieuse et fidèle (au Courrier picard, à ton mari et à moi-même), l’interview qu’il m’a accordée dans ce même numéro (L’entretien du dimanche). J’ai confié à Philippe que j’avais emporté le Guide du Routard quand je me suis rendu en Grèce, pour la première fois, en train, avec mon pote Gaëtan, dit le Petit Prince de Vouël, en août1975.Le Cyclades. Le bleu aigue-marine des yeux d’une petite Londonienne, le soir, dans la touffeur des soirées de Syros. Le retsina. Puis, j’ai foncé au cercle La Société, place Saint-Germain, où m’attendaient mon copain Cyril Montana et le lancement du retour en kiosque de Lui, qui ressort après neuf ans d’absence. Le résultat est magnifique: «C’est une revue entrecoupée de photos de filles nues», m’a expliqué Frédéric Beigbeder, directeur de la rédaction. «Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit: il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelle qu’elle soit. On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…» Il nous a invités, le Cyril et moi, au raout du soir, avenue Foch. Il y avait tout le gratin. J’ai retrouvé avec plaisir Arnaud Viviant que je n’avais pas recroisé depuis nos années Best. J’ai fait la connaissance de Fabrice Gaignault, rédacteur en chef Culture et Célébrités à Marie Claire (qui prépare un livre sur Vince Taylor) et d’un type épatant, Julien Millanvoye, rédacteur en chef du site Lui.fr. Vers deux heures du matin, en quittant les lieux, une dame très élégante, 65 ans environ, complètement ivre, s’apprête à remonter sur son scooter pour regagner sa banlieue dorée. Devant moi, un type tente de l’en dissuader. Elle refuse. Il insiste pendant cinq minutes. Elle accepte de le suivre; il la dépose dans un taxi. Il lui a certainement sauvé la vie. Je l’en félicite. Lui demande son nom. C’est le photographe Denis Rouvre (auteur de la superbe photo de Tahar Rahim, p.207, dans Lui). Cette chronique est pour lui, pour elle et pour Lui.

Dimanche 8 septembre 2013