Comme un frère d’innocence

Benoît Duteurtre et son double, Jérôme, musicien de 20 ans qui quitte Dieppe pour arriver à Paris.

 Dans ce roman subtil, Benoît Duteurtre rappelle comment les petits soldats d’une certaine gauche libertaire firent le lit d’une certaine droite libérale.

 Les livres de Benoît Duteurtre ont un charme fou. Ce mélange d’écriture douce, pastel, parfois classique, et de modernité - et d’audace - dans les sujets traités. Il est toujours là où on ne l’attend pas. C’est l’une des qualités essentielles qu’il faut posséder quand on veut devenir un bon écrivain. À nous deux, Paris! est un peu la suite de ses précédents récits assez autobiographiques (Les pieds dans l’eau et L’été 76).Son double, Jérôme, musicien de vingt ans, son frère d’innocence et, parfois, de tristesse, quitte Dieppe et monte à Paris avec la ferme intention de se faire un nom. Nous sommes en1980; c’est l’époque de la new wave, du Forum des Halles, des bars dits branchés et de la cocaïne. Jérôme a soif; il goûte à tout. Il découvre Jacno et son disque Rectangle («Il avait goûté ces rengaines mécaniques et sucrées comme une dérision de la musique commerciale.»), zone aux Bains Douches, à la Chapelle des Lombards. Il lit la revue Façade, écoute B52 et Père Ubu, apprécie les Olivensteins, manières de cousins normands, et se remplit les narines de coke. Il fait la connaissance d’une chanteuse hystérique derrière laquelle on pourrait apercevoir une ou deux artistes de cette époque (roman à clés?).Elle ne pense qu’à elle, perdue sur les sommets de son égo démesuré; elle l’utilise et le jette. Elle tentera de se rapprocher. Il prendra la fuite et ne le regrettera pas. Une vie de débauche? Il a parfois l’impression. Ses parents lui rendent visite de temps à autre. Son père, qui tente d’être moderne, lui fait d’étranges confessions sur sa vie sentimentale. Benoît Duteurtre décrit avec talent et délicatesse ce monde de noctambules où nombreux furent ceux qui y laissèrent leur santé ou leur vie. À la veille de la victoire de la gauche, en1981, c’est la montée d’un nouveau monde qu’il nous donne à voir. Un monde de modernité, d’individualisme, de libéralisme, voire d’ultralibéralisme par acteurs qui, souvent, ne se rendaient pas compte qu’ils faisaient le jeu des pouvoirs de l’argent, de communicants branchés et de la futilité festive; celle des petits soldats d’une certaine gauche dite libertaire qui fit le lit d’une certaine droite réellement libérale. On en mange encore aujourd’hui de ces années quatre-vingt bien pourries. Ce beau roman de Duteurtre nous le rappelle avec vigueur et subtilité.

PHILIPPE LACOCHE

«À nous deux, Paris!», Benoît Duteurtre, Fayard, 333 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>