Sous la neige de la pensée unique, le sang des morts

Jean-Luc Manet, journaliste, critique rock, écrivain

Il neigeait sur Amiens, comme il devait neiger sur Berlin, ou sur Göttingen. Sur France Inter, on ne parlait plus que de ça: l’amitié franco-allemande, le cinquantième anniversaire du Traité signé par deux géants: Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, résistants au nazisme. Rien à redire. C’était beau; c’était fort. Bien sûr que je suis pour le rapprochement entre nos deux peuples dans le cadre d’une Europe fraternelle. Et sociale. De tout ça, camarades, on en est si loin. Cette Europe-là ne vaut pas grand-chose. Bêtement capitaliste, ultralibérale, basée sur la jungle économique, la compétition, les délocalisations. La rigueur. Toujours pour les mêmes. De qui se moque-t-on? Je n’ai rien contre le rapprochement franco-allemand, mais, comme pour l’Europe, je suis agacé par la façon dont on voudrait nous l’imposer. Une manière de nous faire culpabiliser. Ça s’appelle la pensée unique. Oui, j’ai le droit de me souvenir des horreurs inégalées du nazisme. La destruction froide, intelligente, industrielle des camps. J’ai le droit de ne pas vouloir oublier. Oui, j’ai le droit d’avoir préféré apprendre l’espagnol en seconde plutôt qu’allemand sans qu’on vienne me faire la leçon et le procès du revanchard. Oui, j’ai le droit d’apprécier moyennement Wagner pour la simple et bonne raison que c’était un compositeur génial mais un sale type. Oui, j’ai le droit d’aimer Nietzsche car il se fichait de la poire de l’ordre teuton et qu’il appréciait les Latins, et Peter Handke car il a toujours aimé nos amis Serbes (les plus antinazis de la terre, les plus francophiles aussi), que c’est un grand écrivain et que ce qui s’est passé du côté de chez lui entre1940 et1945 lui donne - sincèrement - envie de vomir au quotidien. J’adore France Inter, mais j’avoue qu’au bout d’un moment, je me suis mis à écouter Radio Nostalgie. Devrais-je, pour me faire pardonner, chanter L’Internationale en allemand sur l’autel de la pensée unique? Un détail pour finir: je déteste les culottes de peau. C’est comme une obsession. Pour finir sur une note gaie, j’étais ravi de retrouver mes copains écrivains Pierre Mikaïloff, Jean-Luc Manet, Thierry Criffo, Philippe Barbeau et quelques autres au salon du livre de Péronne, écourté à cause de la neige. Neige qui recouvrait les cimetières militaires de 14-18 du Santerre. Sous le beau duvet blanc, le rouge du sang des morts. De tous les morts. Français, britanniques. Allemands.

Dimanche 27 janvier 2013

Une réflexion au sujet de « Sous la neige de la pensée unique, le sang des morts »

  1. Comme vous, Monsieur Lacoche, j’ai le droit de me souvenir. Le droit de me souvenir de la France de Pétain et des colonisations. Le droit de me rappeler qu’aucune nation n’est bonne ou mauvaise et surtout que derrière les mouvements de masse se cachent des hommes. Vous auriez pu nommer Thomas Bernhard comme écrivain autrichien antinazi, mais non, vous avez choisi Peter Handke. Cet homme qui s’est rendu aux obsèques de Milosevic pour lui rendre hommage bien que l’ancien président serbe ait été jugé pour crimes de guerre. J’aime la Serbie de Djokovic, mais pas celle de Srebrenica. Or vous arrêtez le cours de l’histoire en 1945. Alors je vous apprends que des hommes continuent de mourir, tandis que d’autre, ailleurs, essayent de reconstruire. La pensée unique c’est encore penser, évidemment de la mauvaise manière, mais c’est toujours mieux que d’arrêter de la faire. Il ne suffit pas de se souvenir, Monsieur Lacoche. Lorsqu’il neige sur le mémorial de Péronne pour certains le cœur devient froid et l’âme plus morte que les héros sous terre.

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