Précieux présents d’un passé si lointain

       

Le chanteur Bogdan et David Catel, au Café, Chez Pierre, à Amiens.

Une chronique, pour quoi faire? Évoquer le présent, l’immédiat, l’air du temps? Certainement. Exprimer ce qui n’est plus, ce qui fuit, tout ce que nous avons sous les yeux à l’instant présent, et qui s’use, s’abîme, se détruit lentement, et qui, un jour, sous peu, ne sera plus le même, sera détruit. Ce clavier d’ordinateur sur lequel je frappe (comme un sourd) ce texte, se détruit à petit feu. C’est ça une chronique: un habile mélange entre ce qu’on a sous les yeux, et ce qu’on a dans le crâne. Tous ces souvenirs, frais ou lointains. Un souvenir frais, mais un concert déjà lointain. Celui du chanteur Bogdan, d’origine roumaine mais aujourd’hui Picard d’adoption, accompagné par David Catel au piano. Ils forment le groupe Bodgan and The Froggs. Ils se sont produits au Café, chez Pierre, à Amiens, il y a plusieurs semaines. Leur style? Une manière de soul douce, mâtiné de rhythm’n’blues, mais surtout des hits des crooners, dont Frank Sinatra. Bogdan a une voix qui s’y prête. Des souvenirs lointains: ceux que m’apportèrent, précieux présents d’un passé si lointain, au cours du Salon du livre de Chauny, au marché couvert, un octogénaire et sa sœur, anciens habitants de ma chère cité Roosevelt, à Tergnier. Ils y résidèrent dès sa construction, vers 1948, et y passèrent leur enfance et leur adolescence. Moi, mes souvenirs ne remontent qu’au début des années soixante. C’est te dire, lectrice, que les propos de ces deux personnes n’étaient chers. Ils me parlèrent des deux ou trois pavillons qui se trouvaient presque en face de la maison de mes parents, la bien nommée rue des Pavillons, petites maisons que je n’ai jamais connues puisqu’elles furent les premières détruites quand il fut question de raser la cité provisoire pour y construire des immeubles. Dans ces pavillons, résidaient une résistante, Suzanne B., assistante sociale à la SNCF, mariée à un ancien déporté de Buchenwald. Elle diffusait L’Écho des Françaises, puis Les Heures Claires de l’Union des femmes françaises, proche de la CGT et du Parti communiste. Mes interlocuteurs pensaient même qu’elle y écrivait, de temps à autre, des articles. Qu’est-elle devenue, Suzanne B.? Dans le pavillon voisin, tout près du vieux transformateur électrique, vivaient celui qu’on surnommait «le taulard», qui n’avait pas peur de grand-chose, mais titulaire de vraies valeurs humaines. Pourquoi s’était-il retrouvé en prison? Personne ne le savait exactement. Il avait fondé famille, s’était retrouvé, dans une minuscule maison des contreforts de la cité Roosevelt. Un soir, il avait surpris celui qu’on surnommait «le voyeur», un type qui matait les filles à travers les fenêtres sans rideaux. Le voyeur était en train d’observer l’une de filles du taulard. Ce dernier avait bondi pour lui casser la tête. Le voyeur avait pu prendre la fuite. Quelques mois plus tard, il fut interpellé. Il s’agissait d’un habitant de la cité, un roulant. Tous ces bouts de vies minuscules disparus dans la nuit des temps…

Dimanche 29 mai 2016

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