Animaux, roucoulades et musiques anciennes

      Les animaux d’abord. Depuis que je me suis rendu dans le Vaugandy (pays que j’ai imaginé dans mon prochain roman et qui ressemble un peu à la Thiérache), les animaux m’interpellent. Me hantent. Là-bas, j’avais pu observer un rapace attraper un mulot et l’emporter dans son vol. Les pattes minuscules du rongeur patinaient dans le vide. C’était à la fois horrible et fascinant. Chez moi, il y a peu, alors que je venais de me lever, je jetai un coup d’œil sur la terrasse qui donne sur le jardin. Sur la rambarde, un pigeon, énorme, gorge gonflée couleur d’ardoise, était en train de faire une sérénade, une roucoulade plutôt. C’était un garçon, à n’en point douter, vue la corpulence, l’allure. Je me dis que la pigeonne convoitée devait se trouver dans les parages. Je m’avançai, risquant que l’oiseau ne prît la fuite. Point. Il me regarda droit dans les yeux, lui avec ses petits yeux entourés d’une peau blanchâtre, moi avec mes yeux globuleux de mec pas réveillé. Non seulement, il ne se cassait pas, mais il reprit de plus belle sa roucoulade. Animaux encore. Alors que j’étais en résidence d’écriture au centre culturel de l’abbaye royale de Saint-Riquier, mon appartement donnait sur une pâture magnifique. Des dizaines de lapins y faisaient des galipettes; des pigeons venaient y picorer avec force et vigueur. J’imaginais que

Une très jolie voix.

le pigeon de ma rambarde eût pu se trouver parmi eux. Musique (autre que celle du pigeon) ensuite. Suis allé écouter le concert de la classe du département de musique ancienne du Conservatoire à rayonnement régional d’Amiens (CRR). Des élèves – épaulés par leurs enseignants – interprétèrent une sélection de pièces musicales dans le cadre de l’exposition «Heures italiennes». Clavecin, violon, alto, flûte, chant, etc., et œuvres de Joseph Bodin de Boismortier, Scarlatti, Telemann, Bach, etc., étaient au programme. Une cantatrice et sa très belle voix firent notamment merveille. Très agréable moment. Des merveilles, c’est le CD de compilation de Kevin Ayers qui en fait dans ma voiture. Je ne cesse d’écouter ce disque. J’adore. Les mélodies sont fraîches, fruitées, belles, émouvantes, empreintes de nostalgie, de mélancolie. C’est carrément délicieux. Alors que je suis en train de taper cette chronique et qu’une averse orageuse s’abat sur Amiens, je n’ai qu’une hâte: reprendre ma vieille 206 (qui n’ira plus très loin) pour réécouter la voix de Kevin. Et entendre les solos lumineux de son guitariste Ollie Halsall, l’un des meilleurs solistes que cette fichue terre ait portés. Le 29 mai 1992, il succombait à une overdose de dope. Il s’envolait définitivement dans les nuages, comme s’envolaient les notes qui s’échappaient de son amplificateur pour s’évaporer dans l’Éternité, dans les cieux où volent les pigeons amoureux. Il nous manque.

                                     Dimanche 2 juillet 2017.

 

Notre Géant est grand

 Exit Bertrand & ; il s’appelle dorénavant Ton Géant et sort un album du même nom. C’est magnifiquement écrit, réalisé et interprété.

Bertrand & ne cessera de nous étonner. On le sait : c’est l’un des chanteurs-compositeurs-interprètes les plus doués de la capitale picarde. Mais là, il dépasse les bornes : il excelle. Son Ton géant est un petit bijou. Ecriture précise, limpide, poétique et littéraire ; arrangements superbes (avec cordes, cuivres, etc.) ; interprétation pleine d’émotion. Cet album mérite, sans conteste, une reconnaissance nationale. Il a répondu à nos questions.

Le titre de cet album est Ton géant. Mais sous quel nom avez-vous enregistré ce disque ? Bertrand &, Bertrand, Bertrand Devendeville ?

C’est le nom du disque, et désormais mon nom d’artiste. C’est bien sûr un surnom qu’on m’a donné. Comme je mesure 1,92m… Et puis il arrive toujours des choses incroyables aux géants. Ça ramène à l’enfance aussi.

Quand, où et avec qui avez-vous enregistré ce disque ?

Le plus gros de l’album a été composé, écrit et enregistré en six mois, depuis fin octobre dernier. J’ai d’abord composé des maquettes d’une vingtaine de titres en moins d’un mois. J’ai fait le tri des chans

Bertrand & est devenu Ton Géant.

ons les plus abouties, et arrangé les morceaux pour qu’ils puissent être joués par un quatuor à cordes composé de Caroline Mambou, Bertrand Blandin, Marwen Kammarti, Adrien Noble et Romain Dubuis, au piano. L’enregistrement des instruments acoustiques s’est fait au Théâtre des poissons, un lieu magique près de Beauvais.

Quelle tonalité, quelles ambiances, souhaitiez-vous lui donner ?

 

Cet album est comme une photo proposée à la caisse des montagnes russes sentimentales. J’ai longtemps nié que c’était un exutoire, alors que c’est pourtant le cas. Sur le moment, je n’avais pas d’autre objectif que d’aller au bout du projet. Et plus les chansons prenaient corps, plus je retrouvais le plaisir de faire des arrangements, comme au temps de Bertrand et sa Groovebox, il y a 15 ans.  C’est aussi un retour aux textes, à la chanson, avec une volonté de remettre le propos au premier plan. Il y a aussi un peu de défi. Composer pour cinq musiciens, sur un format assez classique, alors que je ne lis pas la musique, c’est grisant.

Vos textes sont remarquablement écrits, très poétiques et simples à la fois. Les travaillez-vous beaucoup ?

Merci pour le compliment ! Cela dépend des chansons. « Heureux » a été écrit en un jet. « Bételgeuse » est un long aller-retour. Ces derniers mois, j’écrivais beaucoup, et je jette aussi pas mal. Je ne serais pas surpris que certains textes se modifient aussi au gré des concerts. J’ai souvent changé ma manière d’aborder l’écriture de chansons. Comme pour le sport, c’est un entraînement : on s’améliore à force de pratiquer. Il faut de bonnes raisons d’écrire, aussi.

Ils sont souvent empreints d’une certaine mélancolie, et parlent souvent de rupture. Etait-ce voulu et répondiez-vous à votre état d’esprit du moment ?

Bien entendu, une rupture m’a fait écrire. Les muses les plus efficaces sont celles qui se cassent. C’était le moment pour ça. Depuis, j’ai grandi, un peu. J’ai volontairement pris peu de distances au moment de l‘écriture entre ce que je ressentais et ce que j’écrivais. En concert, je prends du recul désormais.

 

A quel chanteur, à quel artiste, à quel groupe avez-vous pensé en composant cet album ?

Jolene, mais c’est peu diffusé.

 Sinon, quels sont les artistes qui vous ont influencé ?

C’est assez dur, surtout maintenant que nous avons accès à tant d’oeuvres musicales, graphiques… En ce moment, je vénère Chilly Gonzales et ses projets avec le Kaiser Quartet. Feu ! Chatterton, même si ça ne doit pas beaucoup s’entendre. Alexis HK, pour sa justesse d’écriture. François Glineur aussi, le peintre amiénois aux tableaux très colorés. Il avait son atelier presque au-dessus de mon studio il y a des années. J’aimerais avoir sa force de travail. Christophe Flers, un photographe amiénois, a guidé sans s’en rendre compte le début de mon projet. Grâce à lui, j’ai simplifié. J’ai vu Albin de la Simone en concert dernièrement. Je connais peu son travail, sinon, il m’aurait influencé aussi.

A quand remonte votre dernier album et pouvez-vous nous parler de vos autres anciennes productions ?

J’ai fait trois albums entre 2004 et 2009, sous le nom de Bertrand &… , et un live enregistré dans les rues. Jusqu’à l’année dernière, j’ai fait pas mal de spectacles de rue, et d’ateliers d’écriture. Un nouvel album n’était pas dans mes prévisions. J’avais plus ou moins tourné la page. Maintenant, c’est sûr, j’en referais.

Votre disque est-il une autoproduction ? Il bénéficie, en tout cas, d’une distribution. Parlez-nous de cet aspect logistique et bizness (où peut-on le trouver, par exemple ?).

C’est une auto-prod, avec le soutien de y’a comme un Lézard, qui sera distribué en France par InOuïe distrib. Le 6 octobre, et sur les plateformes de streaming. En attendant, il est disponible à la malle à disque et à la librairie les racines du monde dès à présent.

 

Quels sont vos projets ?

Un concert est prévu au Théâtre des Poissons le 6 octobre. D’autres dates sont en cours. J’ai aussi un spectacle de rue, et je travaille sur un livre. Cet album m’a redonné envie de composer. Depuis quelques années, j’avais mis la chanson un peu en stand by. J’espère changer ça. L’envie est revenue.

Pourquoi, sur la pochette de votre disque, toutes les chansons sont censées durer 3’30 alors qu’il n’en est rien ?

Il paraît que le bon format pour une chanson est 3’30’’. Ainsi, sur le papier, c’est respecté… Ou c’est une erreur. Ou ça faisait joli. À vrai dire, je n’en sais rien. Elles auraient dû faire 22’22, ça aurait duré plus longtemps…

« Je souhaiterais qu’hier soit remis à demain. » Comment trouve-t-on une phrase aussi sublime ?

En regardant derrière soi.  C’était de bien belles journées.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE