Blaireau, Carol et les présidents

 

L'excellent comédien Simon Galand et le très rock'n'roll Eric Sampité.

L’excellent comédien Simon Galand et le très rock’n’roll Eric Sampité.

Ce n’est pas tous les jours que deux présidents de rencontrent. Eric Sampité, vrai président de l’association rock Dockyard, a bu une ( ?) bière, l’autre soir, en compagnie de Simon Galand, faux président de l’association de films ultra-courts, Quatre-vingts Poneys (notre photo). Je n’ai jamais bien su pourquoi, je me suis mis, un jour, à le surnommer président, le Simon. Peut-être parce qu’il m’appelle Monsieur le marquis. Président, ça lui va bien. Ça devait se passer tout au fond de la nuit, dans un bar d’Amiens. Simon est, en fait, le comédien principal de l’excellente série « Simon » que je t’encourage vivement, lectrice adulée, à découvrir sur YouTube. Eric, on se connaît depuis des années. C’est lui qui, grâce à son association, réalisait nos fiches de paie lorsque j’officiais encore comme bassiste au sein du groupe Yé-Yé les Scopytones. C’est si loin tout ça. Quand je ne perds pas dans les bars, je regarde la télévision. Je suis resté tellement longtemps sans m’y intéresser que depuis que je m’y suis remis, j’ai du mal à m’arrêter. Tout m’interpelle ; les images me happent, me fascinent, comme lorsque j’avais quatre ou cinq ans et que je découvrais la première fois cette fameuse télévision en noir et blanc, chez des voisins de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne), la famille Van Missen. J’étais éberlué ; la mire. L’ORTF. Les têtes de Raymond Marcillac, de Roger Couderc, du tout jeune Michel Drucker. Aujourd’hui : même fascination. Même impression de merveilleux. Parfois, je me dis que j’ai dû louper des pépites en la délaissant pendant tout ce temps, cette foutue télé. L’autre soir, je suis tombé sur Ni vu… Ni connu, le film d’Yves Robert (1958), tiré d’un roman d’Alphonse Allais, L’Affaire Blaireau. Le braconnier Blaireau est interprété par l’inénarrable Louis de Funès ; Moustache campe le garde-champêtre Parju. Ça se passe dans la France profonde, dans le Maine-et-Loire. La France comme on l’aime. C’est malicieux, foutraque, excessif, burlesque. J’adore ! Ce film, j’avais dû le découvrir à l’époque de la cité Roosevelt, peut-être sur la télévision des Van Missen. Leur maison se situait près de la ruelle qui sentait le sureau et la feuille d’ortie froissée. Ces odeurs existent-t-elles encore quelque part, dans un coin de Tergnier ? Depuis cinquante ans, elles ont dû s’évaporer dans l’infini du temps qui passe. Dans un tout autre genre, j’ai adoré le film Carol, de Todd Haynes avec la sublime Cate Blanchett et la très mignonne Rooney Mara, vu, il y a peu, au cinéma Le Gaumont d’Amiens. Une superbe histoire d’amour entre deux femmes : la toute jeune Thérèse, employée dans un grand magasin du New York des années cinquante, et Carol, femme mûre et très séduisante. Les images sont superbes. Ces amours saphiques sont filmés avec une exquise pudeur et une discrétion rare. L’amour, le vrai, méritait bien cette délicatesse de haut vol. Magnifique.

Dimanche 24 janvier 2016

Mots passants

Qu’est-ce qu’il est beau ce dernier album de La Maison Tellier. Il se nomme Avalanche. C’est une avalanche de onze délicieuses chansons. Les textes, sobres, efficaces, remarquablement écrits, littéraires mais sans affèterie ni intellectualisme. La voix du chanteur-auteur, Yannick Marais, est aussi limpide que ses mots. Les arrangements convoquent l’épure, ou, quand ils se gonflent, ce sont les vents qui les font avancer, et les cordes qui les tirent, chansons-chalands pour des mots passants. Car ces jeunes gens sont lettrés : le nom de leur groupe n’est-il pas inspiré par Maupassant ? Un disque indispensable.

PHILIPPE LACOCHE

La Maison Tellier.

 

Avalanche, La Maison Tellier. AT(h)OME.

Les coulisses de Michel Drucker sur les planches

Michel Drucker présentera son one-man-show à l’Auditorium d’Amiens, le 12 février prochain. L’une des toutes premières dates de sa première tournée. Interview.

Vous avez édité de nombreux livres de souvenirs. Pourquoi ce one-man-show aujourd’hui ?

Michel Drucker : Il y a très longtemps que je pense à ça. Je veux absolument savoir ce que ressentent les gens que je présente depuis des années. Les gens qui se produisent seuls sur scène. De nombreux copains me disaient qu’il était dommage que je ne raconte pas sur scène ce que je leur raconte souvent à l’issue d’un bon diner. Et le déclencheur – et je le dirai sur les planches – j’ai été assailli de coups de fil de la presse parisienne pour mes cinquante ans de carrière. Et il y a eu fin 2014, les cinquante ans de l’INA. Ils m’ont souhaité bon anniversaire car ils m’ont rappelé que j’avais l’âge de l’ORTF, créée en 1964. A cette occasion, l’INA s’était associé à Télé Magazine pour un grand sondage et une exposition dans un train itinérant, un TGV qui allait dans une dizaine de gares où il restait une journée ou deux. Le but était de revisiter tout ce qui s’était fait à la télévision. L’INA, France télévision, Télé Magazine se sont donc associés pour célébrer ensemble cinquante ans d’ORTF. Il y avait un wagon au milieu. Ce fut à cette occasion qu’ils me confièrent qu’il existait 5 000 heures d’images me concernant. Ca m’a semblé surréaliste ! Ils avaient mis ma photo sur l’un des wagons. Ca faisait un peu nécrologie toutes ces célébrations. Ils m’ont également fait savoir que j’avais été élu figure emblématique de la télévision avec Léon Zitrone, Jacques Martin et Guy Lux. Le président de France Télévision, de l’époque, Rémy Pflimlin, m’a proposé de faire une grande soirée. Subitement, j’ai eu l’impression qu’on célébrait  mon départ. Il y a avait un côté hommage posthume, ça sentait le sapin. Ca avait un côté César d’honneur, l’acteur qui n’a jamais eu de César et auquel on en octroie un en fin  de carrière… J’ai donc dit au président : « Vous êtes gentil, mais il y a déjà eu un film tiré d’un de mes livres. » A peine étais-je rentré chez moi qu’un journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France me dit qu’à l’occasion du Salon des Séniors, le journal sortait un sondage le lendemain ; il m’annonce que je suis le sénior préféré des séniors. J’ai alors ressenti l’impression que ça sentait l’hommage posthume. J’ai dit à ma femme : « Est-ce que tu sais que tu es mariée avec un vieux, car à l’occasion d’un sondage, il apparaît que je suis le sénior auquel les séniors veulent ressembler ? » Je lui dis : « Johnny était l’idole des jeunes ; moi, je serais l’idole des vieux. » Je me suis enfermé tout un week-end et j’ai dit au président de France Télévision : « Non, je ne tiens pas à me regarder le nombril et voir défiler toute ma carrière avec toute une série de gens célèbres que j’ai présentés. » Je me suis dit : il y a mieux à faire ; je vais marquer le coup ; je vais réfléchir. Et puis… je garde chez moi toutes les photos de gens célèbres que j’ai interviewés, je les gardais aussi pour ma mère, et j’ai commencé à m’enfermer dans mon bureau avec ces photos. Et je songeais : « Mais ce n’est pas possible, là, c’est moi en 1964 ?… C’est moi avec bin, c’est moi avec Charles Vanel… avec Michèle Morgan, avec de Funès… C’est moi avec Christine Caron… c’est moi avec Guy Béart… C’est moi avec Anquetil… c’est moi avec Poulidor… » Bref… je me suis dit, j’ai une meilleure idée que ça : « Je vais aller devant le public pour raconter tout ça. » Je vais leur dire : « Pour en avoir le cœur net, on va appuyer sur la touche pause ; on va vider le disque dur. On va voir si on a vécu tout cela ensemble… car mes souvenirs sont les vôtres. Et moi je vais vous raconter ce qu’on a vécu ensemble, mais par l’envers du décor, par la coulisse. »  Le spectacle est né comme ça. Donc pendant une heure et demie  (j’ai du mal à faire tenir tout ça en une heure et demie, donc j’ai choisi les moments importants qui vont rappeler des souvenirs aux gens ; comme un album photos qu’on feuillette ensemble). Derrière moi, seront projetées des photos en noir et blanc qui vont jalonner tout ça… je vais parler de mes années soixante, de mon Zitrone à moi, de mon Couderc à moi, mon Chapatte à moi, mon Hallyday, mon Belmondo… Mon Chirac à moi, mon Mitterrand, mon Giscard… Je survole ainsi cinq décennies avec des photos qui arrivent derrière moi à des moments précis. Et je rends aussi hommage à ceux qui nous manquent, à ceux qui me manquent ; tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus là. Car quand on a autant d’heures de vol, j’ai découvert que mon jardin secret était un cimetière. Il y a un très nombre de personnes qui sont parties, les derniers en date étant Michel Delpech et Michel Galabru. Je vais donc rendre hommage à une quinzaine de gens qui nous manquent. A ma manière ; je dirai un mot à chacun : un mot à Berger, un mot à Poiret, à Serrault, à Balavoine, à Annie Girardot, à Romy Schneider… à tous ces gens-là.

Y aurait-il du son ?

Il y aura quelques extraits mais très peu.

Avez-vous testé ce spectacle dans d’autres villes ?

Non, je n’ai rien testé encore. Une fois, je suis allé à Aix-en-Provence, au salon du livre où là j’ai expliqué pourquoi j’allais faire ce spectacle. Je me suis expliqué pendant une heure ; les gens étaient très attentifs. Je ne suis pas rentré dans le détail car j’avais peur des réseaux sociaux et j’avais peur de retrouver tout mon spectacle sur Internet.

Quand commence votre tournée ?

Elle commence le 29 janvier, à Rennes. Je jouerai mon spectacle dans trente villes.

Rennes, ce n’est pas anodin pour vous.

C’est exact ; c’est là que j’ai passé ma toute petite enfance dans un village, près de Rennes, au côté de ma mère ; nous étions cachés. C’est donc symbolique. Rennes, ce sont les premières années de ma vie. Je jouerai à Rennes les 29 et 30 ; ensuite, j’irai à Tours ; là encore c’est symbolique car c’est à Tours que mon père est arrivé d’Europe centrale dans les années Trente. C’est là que mon frère a fait sa médecine, où il a pris sa retraite ; Tours est aussi une ville qui me tient à cœur. Ensuite, j’irai à Amiens, Lille, La Baule, etc. La tournée se terminera fin avril à Vichy le 30 avril. Ce sont souvent des théâtres à l’italienne qui contiennent 500 à 700 spectateurs. Fin septembre-début octobre, je serai aux Bouffes-Parisiens.

C’est à Rennes que votre mère a été sauvée par le père de Patrick Le Haye.

Ma mère a failli être arrêtée par la Gestapo sur le quai de la gare de Rennes, en 1942. Le père de Patrick Le Haye était un fin lettré ; il comprenait  et parlait l’allemand. Il s’est fait passer pour père ; d’où ma présence à Rennes.

Dans ce spectacle, allez-vous revenir sur vos origines juives ?

Non, pas du tout. Le spectacle évoque ma carrière télé. J’ai beaucoup parlé dans mon livre de mes origines.

Notre région, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, vous a marqué. Vous avez effectué votre service militaire à Compiègne dans la caserne où votre père avait été interné.

J’ai fait mes classes dans cette caserne, dans l’un des baraquements qui sert de mémorial. C’était là que se trouvait l’infirmerie. C’est une histoire folle, dont j’ai parlé dans mon livre. Je suis allé, il y a quelques années, à l’inauguration du mémorial de la Déportation, à Compiègne. C’est très émouvant. Quand j’ai visité le mémorial de la Shoa à Paris, et le mémorial de Drancy, c’était encore plus incroyable. J’ai visité le camp Drancy ; ce sont maintenant des logements sociaux qui ont la même configuration qu’à l’époque. Rien n’a bougé. Mon père était à Drancy après Compiègne. A l’époque de mes classes, je n’ai pas mesuré ; je n’avais que 18 ans. Ca a fait un choc terrible à mon père. Après, j’ai gambergé, et quand j’ai visité le mémorial plusieurs années après, à mon tour ça m’a fait un choc terrible.

Irez-vous visiter les camps de la mort (Auschwitz) ?

Oui, bien sûr ; je l’explique dans mon dernier livre.

Avez-vous toujours votre maison près de Gournay-en-Bray ?

Oui, toujours, c’est ma fille qui y habite.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA) possède, disiez-vous, 5000 heures d’images vous concernant. Si on vous proposait de n’en montrer qu’une, de quelle séquence s’agirait-il ?

Sur scène, il n’y aura que cinq à six minutes d’images, mais beaucoup de photos. Ces images amènent des anecdotes que les gens ne connaissent pas. C’est l’envers du décor. Parmi, ces images, il y a aura

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

et Serge Gainsbourg ; c’est le document de ma carrière ; c’est aussi le document le plus demandé à l’INA. Il repasse en boucle en permanence ; je vais raconter la coulisse de cet événement. Je vais donc parler de mes débuts, de Zitrone, de mes débuts dans le journalisme sportif des années soixante ; je vais parler de Jacques Martin à qui j’ai succédé le dimanche après-midi. Je prendrai aussi quelques extraits de Champs Elysées. Mais l’extrait Houston-Gainsbourg est le plus impressionnant. L’extrait de mes débuts aussi, il y a cinquante et un ans. J’étais encadré par Couderc et par Zitrone. Le document, ils ne l’ont jamais retrouvé à l’INA mais il y a la photo.

Vous avez également rencontré Jimi Hendrix ?

Oui, j’ai fait une émission avec lui ; nous avons partagé la même loge. Il accordait sa guitare ; c’était tout à fait extraordinaire. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’avais rencontré une légende. C’étaient deux planètes différentes dans la même loge. Avec Joe Cocker, c’était également gratiné. C’était le Cocker de la première époque. C’était des gens très particuliers. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur importance…

Et David Bowie, vous l’avez rencontré ?

Oui, plusieurs fois. J’ai également rencontré The Cure.  Je me rends compte maintenant que j’ai vécu une vie très dense ; je m’en rends compte seulement car je ne regarde pas dans le rétroviseur. Et aujourd’hui beaucoup de gens me parlent souvent de ça. C’est pour cela que j’ai décidé de raconter tout ça sur scène.  A mon avis, il y aura d’autres spectacles.  Il y aura un deuxième plus tard, en tout cas car j’ai tellement de choses à raconter sur ce métier. Pour l’instant, j’ai fait un survol des choses fortes avec les politiques, Johnny, Belmondo, Delon… avec ceux qui sous-tendent ma carrière et qui ont eu des carrières longues. Certaines émissions autour de politiques ont été réalisées de façon assez particulière. Je me tourne également en dérision ; je parle de mes rapports avec ma mère et mon père ; de Céline Dion…

Michel Onfray vous apprécie beaucoup. Cela vous surprend-il ?

J’ai été très surpris et ému. VSD a fait trois pages sur moi, et ils ont appelé Michel Onfray. Il a dit que j’étais l’un des hommes de télévision préférés de son père.  Je suis allé dans le village de Michel Onfray ; c’était la première fois que je parlais devant mille personnes. Il m’a dit que je devrais continuer : « Car vous êtes un conteur. » Les gens m’ont écouté pendant une heure et quart. La Normandie nous rassemble. Lui, c’est Argentan ; moi c’est à 60 kilomètres d’Argentan. C’est un personnage passionnant.

Que pensez-vous du jeunisme ? Certains disent que vous pourriez  être poussé vers la porte de sortie. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas aussi clair que ça, mais les nouveaux dirigeants de France Télévision, pour employer leur formule, veulent rajeunir les marques. Ca a commencé par Julien Lepers ; j’espère que ça ne va pas trop s’accélérer. J’ai eu une conversation très franche avec eux, il y a peu de temps, je pense qu’ils veulent effectivement rajeunir les marques. Mais toutes les personnes qui ont été écartées dernièrement l’ont été car, selon les dirigeants, leurs émissions étaient sur le déclin. Claire Chazal a été écartée car le journal télévisé avait perdu de l’audience. Je pense que même si les patrons de chaînes veulent rajeunir les marques, ils ne sont pas assez fous pour arrêter les émissions qui marchent. Mais c’est vrai qu’ils veulent rajeunir la structure de France 2 et de France Télévision. Les jeunes ne regardent pas la télévision traditionnelle ; ils sont sur les réseaux sociaux, sur Internet, sur leurs tablettes ; ils ne regardent pas la télévision. Moi, s’ils me connaissent, c’est parce qu’ils passent dire bonjour à leur grand-mère et qu’ils m’aperçoivent dans Vivement Dimanche. Pour répondre totalement à votre question, c’est peut-être un peu présomptueux de ma part, mais je pense que je n’ai pas tout dit. Je ne pense pas que les gens me ressentent comme un vieux de la télévision bizarrement. Même si je suis dans la soixante-quatorzième année et qu’apparemment, je ne les fait pas. Quand je fais des selfies avec des jeunes  de 25 ans ou leurs mamans, à l’aéroport, je n’ai pas l’impression qu’ils me regardent comme un vieux monsieur. Je pense donc que je n’ai pas tout dit ; mon one-man-show va beaucoup surprendre. J’aime parler aux gens ; j’aime aller vers eux. Je pense que j’ai un rapport assez fort, assez proche et affectif  avec ce pays, comme le souligne Michel Onfray, ce à travers deux ou trois générations de téléspectateurs. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un faisant partie des élites cultivant le parisianisme ; je suis un provincial comme Michel Onfray. Lors de l’enregistrement de ma dernière émission, 95% des gens dans la salle venaient de province ; 35 villes de petite ou moyenne importance étaient représentées. J’ai un rapport très fort avec la province ; j’ai sillonné la France comme reporter sportif, à RTL, dans les émissions décentralisées, à Europe 1 pendant des années. Moi, j’ai fait de la télévision, mais tout le monde oublie que j’ai fait beaucoup de radio… J’ai fait une dizaine d’année à RTL ; c’est moi qui ai lancé un jeu – qui n’a pas duré longtemps, et qui s’appelait La Valise RTL. J’ai fait deux fois cinq ans à Europe. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un d’issu des milieux parisiens. Comme dirait Coluche : des milieux autorisés. C’est pour ça que le public est fidèle à mes émissions. J’ai changé souvent d’émissions qui n’avaient rien à voir : Champs Elysées n’avait rien à voir avec Vivement Dimanche. Ces émissions ont duré assez longtemps ; Vivement Dimanche est en train de battre des records puisqu’on en est dans la dix-huitième année. On va peut-être rejoindre Martin qui en a fait vingt-deux. On me demande le 23 janvier de présenter un show du samedi soir, en hommage à Michel Delpech… j’ai fait les Johnny Hallyday, que j’ai fait la Nuit des héros de la médecine à la Salpêtrière… On m’a appris à être polyvalent. Avec tout ce que je sais faire, je veux croire que je serai encore là pour quelques années. Mais c’est vrai que le vent du jeunisme, je le sens. Mais quand ça s’arrêtera, je n’aurai pas à me plaindre car faire cinquante ans de carrière, c’est inimaginable. Il est même question que Vivement Dimanche soit un peu plus long. On me propose plein de choses. Donc, le jeunisme, je le sens, mais je ne me sens pas visé car ma meilleure garantie, ma meilleure assurance-vie, c’est le public qui suit mes émissions avec une grande fidélité, et c’est pour ça que je vais le voir en province pour l’en remercier.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Le cabaret des amours mortes

     

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

J’ai adoré, l’autre soir, à la Comédie de Picardie, à Amiens, Les Sea Girls, La Revue, un spectacle conçu et interprété par Judith Rémy, Prunella Rivière, Delphine Simon et Agnès Pat’. C’était tout simplement délicieux. Une manière de spectacle de cabaret à l’ancienne, mais totalement foutraque, dadaïste, allumé. Elles chantent, dansent, se moquent d’elles-mêmes, exhibent non seulement leurs jolies cuisses mais aussi leurs faiblesses. De grandes didiches qui m’ont bien sûr rappelées Lou-Mary, mon ex-petite amie, chanteuse, danseuse, comédienne et meneuse de revues de cabarets. Il me revenait à l’esprit La Belle Epoque, cabaret de Briquemesnil, près d’Amiens, dans lequel, longtemps, elle officia. Le rire strident et entraînant de Jean-Louis, le patron des lieux. Le buste d’Elvis Presley, près du bar auquel j’aimais m’accouder en dégustant (dégustant ? est-ce bien sûr ?) une bière sans alcool. Les odeurs de magrets de canards et de bons petits plats si français servis aux clients. Et les odeurs des produits de maquillages, dans les loges. Maquillages des danseuses et de ma grande didiche, Lou. Et c’était les tours du magicien et la partie dansante animée par l’ami Tony. Oui, en contemplant les Sea Girls, tout me remontait à la tête. Les trajets en voiture à travers la campagne désolée et rousse, l’automne. Rousse comme une fille. Les autocars qui déversaient les clients, adhérents de comités d’entreprises, personnes âgées, etc. Un dimanche après-midi d’hiver, j’avais entraîné Patrick Eudeline à la Belle Epoque ; il avait été subjugué. Et, à la Comédie de Picardie, quand l’ami Nicolas Auvray me glissa à l’oreille que Prunella Rivière n’était autre que la fille de l’immense parolier Jean-Max Rivière, je me mis de nouveau à rêver. Jean-Max Rivière est l’auteur de perles comme « La Madrague » (Brigitte Bardot), « A présent tu peux t’en aller » (Richard Anthony, adaptée de « I only want to be with you »), « Un petit poisson, un petit oiseau » (Juliette Gréco) et le lumineux et superbe « Il suffirait de presque rien » (Serge Reggiani). J’ai voulu aller la féliciter, lui parler aussi de son père. Mais, comme je suis une sorte de vieux benêt, je me suis trompé de danseuse. « Non, ce n’est pas mon papa ; Jean-Max Rivière, c’est le papa de la grande danseuse qui est là-bas », me répondit avec amusement et douceur, la fille, fruit de mon erreur. Mais il était déjà trop tard ; elle était en conversation. Prunella, j’espère que vous lirez ces quelques lignes ; j’eusse préféré vous les dire de vive voix, mais, parfois, la vie sépare ceux qui devraient se rencontrer. Il suffisait que presque rien… En revanche, je n’ai pas résisté au plaisir d’aller saluer Dani Bouillard, excellent guitariste qui jouait en live tout au long du spectacle en compagnie du percussionniste Guillaume Lantonnet. Dani Bouillard, qui utilisait une  guitare très sixties, avait un son génial et une main gauche (accords renversés, vibrato naturel) éblouissante. Un très grand guitariste. Et quand il interpréta la chanson « Mon cousin », brûlot hilarant de Pierre Vassiliu, je me mis à repenser à La Belle Epoque. Lou et Tony le chantaient en duo. C’était avant ; il y a un siècle.

Dimanche 17 janvier 2016

   La Griffue, la puissance d’un grand roman populaire

           

  Son dernier livre est indiscutable son meilleur :

Jacques Béal nous ravit avec cette histoire

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Jacques Béal, un excellent conteur.

Jacques Béal, un excellent conteur.

nstruite qui nous plonge dans l’univers de la route du Poisson au XIXe siècle.

Dire à un écrivain que son dernier livre est son meilleur est un truisme ; cela peut être aussi un compliment de circonstance, presque un propos convenu. En ce qui concerne Jacques Béal et son dernier roman La Griffue, il n’en est rien. Il s’agit, c’est incontestable, de son meilleur texte. En tout cas, le plus abouti, le plus construit, le plus séduisant, le plus « écrit ». Non pas que ces précédents livres manquent de maintien et de don de séduction, non. Rendez-vous au Sourire d’avril, dont l’histoire était ancrée dans le vieux quartier Saint-Leu, à Amiens, distillait un charme, des atmosphères, des personnages singuliers, pittoresques. Mais avec La Griffue, Jacques Béal nous tient en haleine, ne nous lâche plus.

Que nous raconte-t-il ? L’histoire de la Griffue, jeune femme qui, par la force des choses, devient l’une des seules femmes chasse-marée. Par la force des choses ? Oui, car son père, le très respecté François Fortin, chasse-marée lui-même, a trouvé la mort dans un étrange accident. Nous sommes en 1843 ; elle prend donc les rênes de cette profession rude et haletante qui consiste à livrer « le meilleur et le plus frais des poissons du port de Boulogne jusqu’aux halles de Paris avec son attelage galopant à vive allure sur la route du Poisson ». La Griffue, de son vrai nom Marie-Suzanne Fortin, 20 ans, porteuse d’une cicatrice sur le visage après s’être approchée d’un peu trop près d’un ours de foire, embrasse ce métier avec une motivation dévorante, passionnée de chevaux, curieuse de ce Paris du milieu du XIXe siècle et surtout des Halles, « ventre de la capitale ». A ses côtés, Yko, le chien de François Fortin, devenu le sien. Comme son père, elle brille dans cette profession pourtant masculine, s’impose, sait se faire respecter. Une jeune femme digne, courageuse qui pourrait presque tutoyer une manière de bonheur si elle n’était pas hantée par la mystérieuse mort de son père et par un entourage parfois délétère… Au fil des mois, elle reviendra sur de lourds secrets de famille et des zones d’ombre ; elle parviendra à démêler le tout avec intelligence et dextérité.

A la force du suspens, Jacques Béal ajoute à son roman une dimension documentaire non négligeable. L’ancien grand reporter a gardé les réflexes de son métier : la précision, la concision, les descriptions jamais lassantes et la divulgation d’informations sur les us et coutumes de la profession de chasse-marée. S’ajoutent à cela des atmosphères littéraires et poétiques sur la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie qu’il connaît si bien. « Fortin aimait trop ses nuits de chevauchée pour les abandonner à sa fille. Qu’importaient les nuits glacées de pleine lune en hiver, celles chaudes et humides de l’été quand les senteurs des bois s’exhalaient par bouffées enivrantes, celles du printemps où la pluie détrempait la terre des chemins faisant naître de profondes ornières sous les roues, celles encore de l’automne où les chevaux devaient lutter contre le vent qui ralentissait leur allure et les épuisait davantage. » Ce roman historique, plongée dans l’univers des derniers chasse-marée est très réussi.

                                      PHILIPPE LACOCHE

La Griffue, Jacques Béal, Presses de la Cité, coll. Terres de France ; 333 p. ; 20 €.

 

Alain Lebrun nous raconte des histoires

Son excellent dernier – et deuxième roman – est ancré dans les Sixties, le Berry et son cher Santerre où il réside.

Alain Lebrun nous raconte des histoires. Et on aime ça. Son deuxième roman, très réussi, nous transporte au début des années soixante. Sa narration prend naissance dans le Berry où il a longtemps travaillé et dont il est tombé sous le charme. D’emblée, l’intrigue est plantée. Deux familles, les Einègue

Alain Lebrun : un excellent conteur.

Alain Lebrun : un excellent conteur.

et les Accard, se détestent, se haïssent au plus haut point sans trop savoir pourquoi. Mais l’amour n’a pas de camp, pas de frontières, par patrie. Deux jeunes gens – Zaïna et Jacquelin – s’éprennent l’un de l’autre. Un amour fort les unit. Les parents de Zaïna ne supportent pas cette idylle : ils envoient leur fille dans leur famille, dans le Santerre profond afin qu’elle y oublie son Jacquelin, issu du clan honni. La famille d’accueil fait travailler la petite comme un animal. De l’esclavage. Le romancier décrit avec puissance et vérité le côté quasi sadique de ce couple de Thénardier ; pour ce faire, il prend parfois des accents dignes de Jules Vallès ou d’Eugène Sue. Zaïna ne tarde pas à prendre la fuite, se retrouve, de nuit, par un temps épouvantable, dans le village de Hyencourt-le-Grand (où réside l’auteur). Le garde champêtre la repère, veut lui venir en aide. Elle fuit encore, prend la direction de Bray-sur-Somme. Elle sera retrouvée, et accueillie avec humaniste et bonté par le maire du village de Pressoir, et son épouse, et vivra à leur côté des jours heureux, changeant son prénom singulier en celui, plus classique, de Suzanne.

Alain Lebrun en profite nous donner à voir cette époque en rupture. Le monde d’avant s’écroule. La modernisation apparaît. Les chevaux sont remplacés par les tracteurs. L’électroménager fait son apparition dans les foyers. Et les jeunes gens ne rêvent que d’une chose : échapper à l’emprise de leurs parents. Soixante-huit n’est pas loin. On sent ses frémissements jusque dans la Picardie la plus rurale. Il décrit avec une précision jubilatoire du battage du blé. Nul doute qu’il a dû utiliser là ses souvenirs d’enfant. Modernité encore : c’est l’époque des fusions des communes. L’union fait la force. Ablaincourt épousera-t-il Pressoir ? Cela ne va pas de soi ; chacun tient à son fief, à son clocher. A ses différences, mêmes infimes.

Alain Lebrun parvient avec des mots simples et des personnages bien dessinés, à faire passer l’Histoire à travers son histoire. En cela son roman est terriblement attachant, sincère et réussi.

                                                                  PHILIPPE LACOCHE

Un souffle de liberté, Alain Lebrun, Marivole, coll. Année 60 ; 268 p. ; 20 €.

 

Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016

Roger Vailland fait le Point

Mon Duetto consacré à Roger Vailland est partenaire du Point (lecture complète réservée aux abonnés). En ligne ce week-end. Et en promo exceptionnelle pour tout le monde (sans même passer par Le Point)  toute la semaine puisque le  téléchargement est

Roger Vailland, écrivain. (à archiver, svp).

GRATUIT sur toutes les plateformes (iBooks, Amazon, Numilog, Fnac…).

Faites le savoir autour de vous !

Merci, chères lectrices!

http://www.lepoint.fr/culture/

 (Contact : Dominique GUIOU, Nouvelles Lectures; dominiqueguiou@outlook.frwww.nouvelleslectures.fr)

Deux films sublimes

     

Jacques Béal et une partie de sa garde rapprochée, à la Brasserie L'Horloge, à Amiens.

Jacques Béal et une partie de sa garde rapprochée, à la Brasserie L’Horloge, à Amiens.

L’Horloge est une nouvelle brasserie installée en plein centre d’Amiens. On y boit un Sauternes succulent. Pas étonnant donc que Jacques Béal eût choisi cet endroit pour y dédicacer et présenter son dernier roman, La Griffue (éditions Presse de la Cité). Je suis plongée dans sa lecture et, je dois le reconnaître lectrice adorée, je me régale. L’histoire, l’éditeur la résume ainsi : « Entre 1832 et 1848, une plongée romanesque dans l’univers des derniers chasse-marée, entre Paris et Boulogne-sur-Mer, sur les pas d’une jeune femme volontaire surnommée « la Griffue », qui devra puiser dans les secrets de sa famille pour comprendre la disparition étrange du père tant aimé. »  A l’Horloge, toute la garde rapprochée de l’écrivain était là : Pascal Pouillot (qui tient à préciser qu’il ne boit jamais de Picon-bière – contrairement à ce que pouvait laisser penser l’une de mes précédentes chroniques -  mais préfère, avec modération, le vin), Jean-Jacques Blangy, Lucien Fontaine, Jean-Louis Crimon, Jean-Bernard Grubis (directeur de l’excellent et très beau magazine L’Audacieux) et quelques fort jolies dames. Nous avons bien ri, et avons fini par nous mettre à table. Agréable moment. Je mène, parfois, une vie épatante, surtout quand un film m’emporte. Cela est arrivé récemment deux fois au Gaumont d’Amiens. Deux films sublimes, exceptionnels, d’une puissance émotionnelle rare. Le premier Le Goût des merveilles est l’oeuvre d’Eric Besnard avec Virginie Efira (Louise), Benjamin Lavemhe (Pierre) et deux talentueux enfants-comédiens (Lucie Fadeget dans le rôle d’Emma, et Léo Lorléac’h dans celui  de Felix). L’histoire se passe dans la Drôme ? Louise élève seule ses deux enfants et tente tout pour faire tourner l’exploitation crée par son défunt mari. Un soir, au volant de sa voiture, elle percute un homme, Pierre, au comportement étrange. En fait, il est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme. Ce film est bouleversant d’un bout à l’autre ; il oscille entre gravité et humour et distille une justesse de ton rare. La différence et la maladie mentale sont traitées par Eric Besnard avec délicatesse et finesse. Autre film bouleversant : La Vie très privée de Monsieur Sim, de Michel Leclerc avec Jean-Pierre Bacri, Mathieu Amalric et Valeria Golino. Monsieur Sim (Bacri) n’est pas un chanceux ; pas un gagnant non plus. Sa femme l’a quitté ; il a perdu son travail. Son père, qui vit en Italie, ne lui témoigne qu’une lointaine froideur. Se présente à lui un emploi inattendu : vendre des brosses à dents censées révolutionner l’hygiène bucco-dentaire. Cela va lui permettre de travers la France. Ca part sur l’humour, puis l’étrange monte d’un cran, la mélancolie aussi. Et ça devient subtil, très fort, quand Sim apprend le secret de son père, le pourquoi de cette froideur. Grâce à cette révélation, il finir par en apprendre beaucoup sur lui-même. Bacri et Amalric sont géniaux. J’ai adoré. Cours voir ces deux films, lectrice, ma fée. Et, au fait, bonne année ! Où avais-je la tête ? (Au cinéma, of course.)

Dimanche 3 janvier 2016

 

    Emotions en Picardie

   

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue...

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue…

Lys avait un rendez-vous à Rosières-en-Santerre. Ce n’est pas émotion que je l’y conduisis. Alors qu’elle était occupée, j’en profitais pour me balader dans le village. Les nuages étaient bas ; il pleuvait par intermittence. Un temps de Picardie profonde comme on les aime. Pierre Mac Orlan eût aimé. Pourtant c’était à Blaise Cendrars que je ne cessais de penser. Dans La Main coupée (page 75 de l’édition de poche en Folio), il raconte comment un colonel, « un vieux décrépi », les fit marcher – ses copains soldats et lui - de Paris à Rosières, alors que les trains destinés aux Poilus, les escortaient à vide. Drôle de façon d’entrer en Picardie pour le légionnaire Cendrars. « Au bout de quatre, cinq jours, nous arrivâmes épuisés à Rosières où nous fîmes surtout de la station debout, de même qu’à Frise, à Dompierre, au bois de la Vache et dans les tranchées de maints autres secteurs durant les mois et les mois qui allaient suivre », raconte l’écrivain. « (…) On était arrivé à la nuit tombante à Rosières. Il pleuvait. On avait formé les faisceaux dans un clos, allumé les feux sous les pommiers, distribué les vivres, chaque escouade faisant sa cuisine, les roulantes n’étant pas encore arrivées. » Je marche, me demande si Blaise Cendrars et ses copains légionnaires ont emprunté cette même rue. Il y a même une rue de la Guillotine, à Rosières. Cette fois, c’est aux chauffeurs du Santerre, ces bandits qui, au XVIIIe siècle, brûlaient les pieds de leurs victimes, commettant leurs forfaits dans l’est de la Somme.  Trois d’entre eux dont La Louve de Rainecourt furent guillotinés à Rosières-en-Santerre, le 17 octobre 1820. Cette rue fait-elle référence à ces terribles affaires, à ces exécutions ? Je pense ; je pense beaucoup quand je suis dans ma chère Picardie, à Rosières. Y a-t-il village plus picard que Rosières ? Certainement. Mais, on sent là-bas tout ce qui fait le charme blessé de notre région. Ces maisons de briques rouges, reconstruites après la Grande Guerre. On y sent la souffrance ; en tendant l’oreille, on y entendrait encore tonner le canon, hurler les soldats fauchés par la mitraille. Je pense ; je pense trop quand je suis à Rosières. Je pensais encore à notre chère Picardie, l’autre soir, au Coliseum lors de la cérémonie d’adieu de Claude Gewerc. Une belle cérémonie, il faut le reconnaître. Quand la voix d’un homme (qu’il soit politique ou pas) se noue d’émotion, il ne triche pas. Claude Gewerc était ému. C’est beau un homme politique ému ; c’est tellement mieux qu’un moustachu vociférant qui s’apprête à envahir la Pologne. Ou la France. Ou la Picardie. Une majorité de collaborateurs du Conseil régional étaient présents. Nombreux sont ceux qui étaient émus. Notre région fusionne avec le Nord-Picardie. Une page se tourne. Et quand la jolie Jennifer Larmore et l’Orchestre de Picardie invitèrent l’assistance à chanter tous ensemble « Rose de Picardie », de nombreux yeux se mouillèrent. Le Picard est rude et sensible ; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

                                                 Dimanche 27 décembre 2015