Excellent roman autour du mystère d’un meurtre affreux

  Le Picard Patrice Juiff sort un nouveau roman magnifiquement construit et écrit. Richard, footballeur vedette, assassine son épouse de cinq balles à bout portant sans savoir pourquoi.

L'excellent écrivain et comédien Patrice Juiff, réside à Beauvais, dans l'Oise.

L’excellent écrivain et comédien Patrice Juiff, réside à Beauvais, dans l’Oise.

 

 

Comédien de télévision et de cinéma au talent indéniable, Patrice Juiff (qui réside dans l’Oise) est aussi un nouvelliste et un romancier très talentueux. (Longtemps, il confia à notre journal de succulentes nouvelles qui paraissaient le dimanche.) Son recueil de nouvelles La Taille d’un ange (Albin Michel, 2008), ne s’est-il pas vu décerner le prestigieux Grand prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres? Patrice Juiff détient plusieurs qualités qui font le bon écrivain: il écrit bien, sec et court, sans graisse; il n’a pas son pareil pour raconter des histoires; il sait créer des atmosphères. Toutes ces qualités, une fois encore, on les retrouve dans son succulent dernier roman Tous les hommes s’appellent Richard. Il nous conte la vie – affreuse – de Richard, ancien footballeur professionnel, adulé des foules qui, un jour, tue sa femme de cinq balles à bout portant. En prison, il se demande toujours pourquoi il a commis ce meurtre abominable.

Il revisite son passé

Pour tenter de comprendre, il revisite son passé. C’est assez terrifiant. «Mes histoires s’articulent toujours autour de thèmes récurrents», explique-t-il. «L’un d’eux est celui du choix. Et du basculement qui en résulte. Un autre est celui de la fragilité de nos existences. Dans Tous les hommes s’appellent Richard, ils sont intimement mêlés. Comment un homme à qui tout avait apparemment réussi, sombre dans une dépression qui le poussera jusqu’à tuer sa femme, l’être qu’il aimait le plus au monde. Je me souviens avoir été plus que troublé par l’affaire Bertrand Cantat et celle de Marc Cécillon. Du jour au lendemain, nous pouvons tous nous faire rattraper par de lourds secrets, des blessures intimes dont nous n’arrivons pas toujours à conjurer les effets dévastateurs

La force de ce roman vient aussi du fait que jamais Patrice Juiff n’instruit à charge. Il relate les faits, commente peu. Tente, lui également, de comprendre. «Ce qui m’intéresse, c’est l’humain» convient-il. «Ce que nous sommes. Ce mystère qu’est l’homme et ce qui le gouverne. Dans chacun de mes livres, je n’essaie pas de me mettre à la place de mes personnages. Mais à côté. À hauteur de leur épaule. De voir ce qu’ils peuvent voir. De sentir et ressentir ce qu’ils peuvent sentir et ressentir en fonction de ce qu’il leur arrive. D’être honnête et sincère avec eux. De ne pas les trahir. Nous sommes tous pétris de la même pâte. Tous différents, les forces qui nous régissent sont les mêmes. Et puis tenter de comprendre l’autre, c’est aussi évidemment tenter de se comprendre soi-même. Mes références sont multiples, toutes romanesques. Mais je suis plus faulknérien qui proustien. Je dis toujours qu’il n’existe pas de monstre, mais des gens monstrueux. Qu’on ne naît pas monstrueux mais qu’on le devient. Hitler a été un enfant jouant avec ses camarades et un bébé qui pleurait dans les bras de sa mère quand il avait faim avant de devenir un des plus grands assassins de tous les temps. Tenter de comprendre les raisons qui mènent un homme à la déraison, c’est lui rendre son humanité et donc à sa vérité, sans pour autant justifier ses actes. C’est quand on connaît ou qu’on reconnaît un problème qu’on peut le résoudre. Sans cela nous sommes voués à l’échec. Nous sommes tous des Richard en puissance, aussi forts et aussi fragiles que lui. Il n’est pas inutile de se le rappeler.» Son prochain roman évoquera l’histoire de deux sœurs. En tant que comédien, il vient de tourner dans une série Sur les Quais, dont les deux prochains épisodes devraient être bientôt diffusés sur France 3.

 

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Tous les hommes s’appellent Richard,¨Patrice Juiff, Ecriture; 217 p.; 17,95 €.

Les 3 vies du marquis

 

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière.  Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière. Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Je sors mon appareil. Le visage de Gaëlle Martin prend bien la lumière, comme un paysage du Connemara, du côté de Galway. Lumière automnale. Au-dessus de sa magnifique chevelure rousse : quelques-uns de ses dessins. Nous sommes à la librairie Page d’Encre, à Amiens, un jour d’avril, sur Terre. Gaëlle y expose une vingtaine de dessins jusqu’au 7 mai. Le thème ? « Du bleu et des plumes ». Elle y mêle souvent aquarelle, crayons de couleur et, parfois, plumes et encres. Curieux comme je suis, tu me connais lectrice adorée et courtisée, je lui ai demandé pourquoi ce thème ? « Plumes pour écrire, plumes des oiseaux et il y a beaucoup de bleu même si c’est le rouge ma couleur préférée. (N.A.M.L.A. : il me démangeait de lui dire que c’est aussi la mienne, mais je n’ai pas envie qu’on me reproche de faire de la propagande d’autant que notre social-démocrate de président vient de balancer un scud à l’endroit du PCF des seventies ; sachez, mon bon président, que mon premier vote, je le fis à Tergnier, ville cheminote et rouge, et que je votais, of course, PC, comme les copains, comme les vieux résistants ; que voulez-vous, mon président, des socialistes libéraux comme des bourgeois, il y en avait peu dans ma petite ville ; on fait ce qu’on peut, mon président. Après ça, si je ne me bloque pas un redressement fiscal, je n’y comprends plus rien !) Mais le bleu se prête bien à l’aquarelle. » Je les aime bien les dessins des Gaëlle ; ils ont un côté faussement enfantin ravissant. Gaëlle est autodidacte mais elle avoue, non sans franchise, que Damien Cuvillier, le bédéiste et aquarelliste, l’a beaucoup conseillée. « C’est un génie ! » lance-t-elle, en agitant sa jolie crinière de presque Irlandaise. Autre exposition qui ne m’a pas laissé insensible : celle d’Alicia André, au Café, chez Pierre (jusqu’au 30 avril). Vingt et une œuvres accrochées aux murs de l’un de mes bistrots préférés. Des caricatures qu’elle nomme joliment « des déformations ». C’est réussi, original. « J’avais envie d’imposer le numérique ; ça reste difficile à aborder pour le public. » Il s’agissait de la première exposition de cette ancienne élève de l’ESAD. Prometteur. Quelques jours plus tard, je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour y assister à la projection de l’excellent film Les 3 vies du chevalier, de Dominique Dattola. Ce dernier, grâce à une enquête longue et scrupuleuse, éclaire sur l’évolution de la liberté en France, en s’appuyant sur l’affaire du chevalier de La Barre, supplicié et brûlé sur la place publique dans la bonne et très pieuse ville d’Abbeville. Le jeune homme, une manière de punk aristo (un lointain cousin), coureur de jupons (pardi !) et bon picoleur (oh !) perdit la vie pour ne pas s’être découvert au passage d’une procession. Derrière tout ça : la vengeance d’un procureur mauvais comme une teigne que la tante de La Barre, une jolie abbesse éclairée, fan de Voltaire, avait éconduit. Très belles musiques de Franck Agier et Gérard Cohen Tannugi, interprétées par l’orchestre de Picardie.

                                                      Dimanche 26 avril 2015

Bonjour,

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Bouleversant « Crosswind »

 

Patriok Plaisance : un fin lettré, collaborateur de "La Faute à Diderot" et de "L'Humanité"".

Patriok Plaisance : un fin lettré, collaborateur de « La Faute à Diderot » et de « L’Humanité » ».

Le Buzz, sympathique restaurant du centre-ville d’Amiens. Un midi d’avril. Soleil.  Devant moi : une tranche de foie de veau finement coupée et poêlée avec soin, sauce vinaigre balsamique. J’adore les abats ; c’est mon côté français. Je déjeune en compagnie de Patrick Plaisance, responsable action lecture à la Caisse complémentaire d’action sociale des électriciens et gaziers (CCAS) ; Patrick est un fin lettré qui écrit proses et poèmes (un de ses recueils est actuellement en lecture chez un éditeur parisien), et qui collabore à l’excellente revue La Faute à Diderot, et au non moins excellent journal toujours délicieusement marxiste (en ces temps du tout libéral, voire du tout ultra libéral, voire du tout extrême-droite facho) L’Humanité. C’est pour te dire à quel point, lectrice adulée, fessue et caressée, qu’on s’entend bien, le Patrick et moi. La discussion va bon train. (N.A.M.L.A. : normal, je suis fils et petit-fils de cheminot, et je ne le répéterai jamais assez, je suis issu de la ville la plus belle, la plus cheminote de la région : Tergnier) On parle littérature : Roger Vailland, bien sûr, mais aussi d’autres écrivains et poètes qui nous ravissent. C’est bon de discuter, de s’enflammer, tout ça pour des mots encrés sur du papier. J’aime aussi les notes qui s’éparpillent dans l’air du temps qui passe. Il paraît que ça s’appelle la musique. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, ma complice de spectacles, au temple protestant d’Amiens pour y assister au concert de la harpiste Diane Segard et de l’organiste Antoine Thomas. Au programme, des œuvres de Bach, William Byrd, Louis Vierne, Benjamin Britten, Brahms, Vivaldi, Edith Lejet et Marcel Dupré C’était excellent. J’ai adoré comme en 1977 j’avais adoré les tonitruants exploits des Sex Pistols et des Clash.  Ces deux très jeunes musiciens ont un talent fou ; ils sont mignons comme tout, modestes, pas du tout divas agaçantes ou gosses de riches pourris. Le public, lui aussi, était adorable. Pas du tout cul serré, bourgeois 4-4 comme c’est parfois le cas dans certains concerts de musique classique. (N.A.M.L.A. : je rêve de faire un pogo en écoutant Mozart.) Je me sentais très bien dans ce temple protestant. Vais-je me convertir ? Je ne me sentais pas vraiment bien, mais totalement bouleversé en sortant de la projection Crosswind, La Croisée des vents, de Martti Helde, au Ciné Saint-Leu. L’histoire ? En juin 1941, les familles estoniennes ont été chassées de leurs foyers sur ordre de Staline. Erna, une mère de famille, est envoyée en Sibérie avec sa petite fille, loin de son mari. Pendant 15 ans, elle lui écrira des lettres. Ce sont avec celles-ci que Martti Helde a construit son film sous formes de tableaux. Une œuvre sublime, très poétique, poignante. Bouleversante. Antistalinienne ; jamais anti-communiste. Délicat, tout en nuance. Du très très grand cinéma.

                                            Dimanche 19 avril 2015

 

 L’éclat de rire de Gilles Demailly

        Un matin de printemps presque pluvieux. Beau ciel d’étain qui va aussi bien à la capitale picarde que de longues boucles d’oreilles à la délicieuse Marisa Berenson photographiée par le studio Harcourt. (N.A.M.L.A. : j’ai de ces images, parfois !) Je suis d’une humeur de belle humeur. Rien ne m’atteint. Je me gare rue Henri-Barbusse afin d’éviter la rue Léon-Blum (rancunier, je ne me gare jamais dans les rues Léon-Blum depuis que celui-ci a refusé de donner un coup de main aux Républicains espagnols en 1936 pour tenter d’éradiquer Franco). Je mets une pièce de 20 centimes d’euros dans l’horodateur qui me l’avale illico sans me délivrer de ticket. Sale bête ! Voilà qu’arrive sur le même trottoir Gilles Demailly, ex-maïeur de la bonne ville d’Amiens. « Ca ne serait pas passé comme ça sous la gauche ! », je lui lance. (Je plaisante, chers Brigitte Fouré et

Pascal Samson et Mégan Laurent lors de l'exposition le Café", chez Pierre, à Amiens, dans la Somme, en Picardie, en France, sur Terre.

Pascal Samson et Mégan Laurent lors de l’exposition le Café », chez Pierre, à Amiens, dans la Somme, en Picardie, en France, sur Terre.

Alain Gest !) Et Gilles d’éclater de rire. Ce n’est pas tous les jours qu’un hussard rouge marxiste fasse se bidonner un communiste devenu social-démocrate. Lorsque je ne fais pas le bouffon dans les rues d’Amiens, je vais au théâtre. Vu  le sublime Bigre, à la Comédie de Picardie, co-écrit et interprété par Pierre Guillois, Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan. Tissée d’un burlesque savoureux, cette pièce présente la cohabitation de trois solitudes. On est chez Chaplin, chez Picabia, chez Jodorowsky. Vu également une succulente version de L’Avare, de Molière, proposée par Jean-Louis Martinelli avec notamment un Jacques Weber impeccable de justesse dans un Harpagon poignant. Tout Molière est là : la violence contenue de la société et l’immense éclat de rire. Du très grand théâtre servi par des comédiens de haut vol. Au cinéma Orson-Welles, de la maison de la culture d’Amiens, Lys et moi avons été fascinés et happés par La Sapienza, un film d’Eugène Green. Il en est du cinéma comme de tous les arts : le style – contrairement au ton – ça passe ou ça casse. Trop appuyé et au simple service de la forme, c’est une agaçante catastrophe. Tout le contraire de ce que proposent le génial Green et La Sapienza. Une lenteur qui jamais ne pause (ni ne pose), toujours au service du fond ; des images d’une beauté inquiétante. Des personnages qui parlent un français impeccable, respectent les liaisons et lâchent, sans crier gare, un mot trivial ou moderne. Ce film placé sous la mystérieuse tutelle de l’architecte Francesco Borromini est un miracle de beauté et de profondeur. Superbe. Je suis allé également au Café, chez l’ami Pierre, pour y découvrir la belle exposition de la photographe Mégan Laurent, organisée avec la complicité de l’excellent magazine culturel Bon Temps, du tout aussi excellent Pascal Sanson. Vingt-cinq photos : autoportraits et danse notamment au programme. A voir jusqu’au 16 avril.

                                                       Dimanche 12 avril 2015.

 

Une nouvelle qui nous fait un GRAND plaisir !

La pièce de théâtre « L’Echarpe rouge » de Philippe Lacoche (jouée par la compagnie du Théâtre de l’Alambic et éditée au Castor astral) a été sélectionnée, ce soir, à Senlis, pour représenter la Picardie au Festhea, concours national de théâtre amateur, cet automne, en Touraine.

Elle sera jouée samedi, à 17h30, à la salle des fêtes de Poulainville, près d’Amiens, dans le cadre du Festival de Théâtre.
http://castorastral.com/collection.php?id_livre=760

Une scène de l'Echarpe rouge, mise en scène par Jean-Christophe Binet.

Une scène de l’Echarpe rouge, mise en scène par Jean-Christophe Binet.

Quand l’Allemagne martyrisait l’Europe

Thomas Stern vient d’écrire un roman magistral, sans langue de bois, sur son oncle Thomas Elek, communiste, juif hongrois, héros du Groupe Manouchian, massacré à 19 ans par nos bo

Thomas Stern, son oncle était Tjhomas Elek, massacré par nos bons amis d'Outre-Rhin. Il avait 19 ans.

Thomas Stern, son oncle était Tjhomas Elek, massacré par nos bons amis d’Outre-Rhin. Il avait 19 ans.

ns amis d’Outre-Rhin.

Comment ne pas aimer un roman dont le héros, Thomas Elek, juif hongrois, membre de FTP-MOI, groupe de partisans « organisés en France par les communistes, au coeur de l’immigration espagnole, italienne, arménienne et juive d’Europe centrale », évide un exemplaire relié du Capital, de Karl Marx, y installe une bombe, et dépose le tout dans les rayons de la librairie franco-allemande Rive Gauche, à l’angle de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel ? Elle explose, provoque des dégâts matériels importants mais n’atteint pas Brasillach et Rebatet qui fanfaronnaient là comme deux coqs sur un tas de fumier nazi. Roman ? Difficile à dire. Son auteur, Thomas Stern, n’est autre que le neveu de Thomas Elek, fusillé à dix-neuf ans le 21 février 1944 avec ses camarades. Roman ? Oui, dans la forme car celle-ci est éminemment littéraire, construite, sincère, subtile et envoûtante. Même si, on le sent, Thomas Stern a refusé tous les effets, toutes les affèteries stylistiques. Il s’est laissé submerger par l’émotion. Il raconte cet oncle au courage inouï ; il raconte ce qu’il a en lui. Point barre. C’est quand un écrivain préfère la sincérité et la justesse au savoir-faire littéraire qu’il nous donne la meilleure littérature. Il y a un ton dans ce livre. Pas une miette de grandiloquence, pas de lyrisme, mais une violence contenue, une rage quasi punk contre ces satanés barbares envahisseurs doryphores. C’est agréable en ces périodes de langue de bois où tout se vaut, où il faut parfois trop facilement oublier. Oui, ça fait du bien quand Thomas Stern cite Johnny, celui qui a fait rentrer son oncle Thomas Elek dans les FTP : « Les flonflons des Fritz et tout leur zim-boum-boum, ça fait trois ans que ça dure. Trois ans qu’ils défilent au pas de l’oie, musique en tête, pour nous montrer qu’ils sont les vainqueurs. Deux ans qu’ils nous gavent, à tous les coins de rue, de Mozart, de Bach, de Wagner, de Liszt et de Beethoven, pour nous rappeler qu’ils sont aussi le Peuple de la Musique. Que la force et la culture, c’est la même chose quand on parade dans le bon uniforme. Maintenant, ça suffit. Soldats, tortionnaires, musiciens, ils se valent tous. Ils sont tous une cible pour les partisans. Dans leur cantines, leurs camions, leurs kinos, leurs bordels. Et dans les kiosques. Ils doivent savoir qu’ils sont plus en sécurité nulle part. Quand ils l’auront compris, ils foutront le camp. » Thomas Stern se met dans la peau de Thomas Elek. Et elle est savoureuse cette détestation sans précaution des bourreaux allemands transformés en touristes avec leurs bottes ferrées, « leurs Leica qui cliquettent, leur bonne humeur chahuteuse après avoir privé l’Europe entière de joie ». On ne restera pas non plus insensible quand Ernst Jünger en prend pour son grade, pages 101, 102 et 103 : « Jünger, en bon Prussien, rectifie la position et se montre sous un jour impeccable : il l’a fait avec Orages d’acier (2 500 variantes de texte) parce que les câlins martiaux des nazis dans les années 30 le mettaient mal à l’aise. Il le fait ici pour que la postérité disculpe l’homme de lettre des saloperies qu’il a, en soldat, tacitement acceptées. »

Thomas Stern explique qu’il a écrit ce livre pour que Thomas Elek reprenne vie. Il y parvient de façon magistrale. Au sortir d’une consultation électorale aux inquiétants résultats, ce livre est vraiment à mettre entre toutes les mains.

PHILIPPE LACOCHE

Thomas et son ombre, Thomas Stern, Grasset. 216 p. ; 17 €.

 

Baroque’n’roll

     

Jean-Pierre Menuge et son ensemble à l'église Saint-Leu, à Amiens. (Photo : Lys.)

Jean-Pierre Menuge et son ensemble à l’église Saint-Leu, à Amiens. (Photo : Lys.)

Boulevard de la République. Je me rends au journal. Je lutte contre le vent de mars. Je déteste le vent. Je retiens mon chapeau Fléchet dont j’ai relevé le bord avant, ce qui me fait ressembler à un bougnat. (Bertrand, un copain journaliste, me le faisait remarquer l’autre soir, alors que nous nous rafraîchissions au Café, chez Pierre, l’un des bars les plus conviviaux d’Amiens.) Je lutte contre le vent comme le général de Gaulle luttait contre les éléments sur une plage d’Irlande, à la fin du printemps de 1969. Le vent m’affaiblit, me confère une humeur de dogue allemand. Je suis un de Gaulle minuscule, sans canne et sans Résistance. Mon Yvonne, c’est Lys. C’est elle justement qui m’a fait cadeau de mon chapeau Fléchet. (N.A.M.L.A. : ça y est, je suis en boucle ; comment vais-je faire pour retomber sur mes pattes de vieux chat de gouttière ?) Lys, qui m’a fait découvrir notamment la musique baroque. Avant qu’elle ne m’initie, je pensais que Dietrich Buxtehude était une marque de cuisinière allemande, robuste, solide et un peu onéreuse comme tous les objets manufacturés par nos bons amis d’Outre-Rhin. Depuis, je la suis pas à pas dans les concerts, au gré de ses envies. Je ne le regrette pas car je fais des découvertes épatantes. L’autre soir, en la délicieuse petite église de Saint-Leu, nous avons assisté à la prestation remarquable de Jean-Pierre Menuge, à la flûte à bec ; il se produisait en compagnie de sa fille Amandine Menuge (violoncelle baroque) et Jorge Lopez-Escribano (clavecin). Au programme : des oeuvres de Joseph Bodin de Boismortier, de Johann Sebastian Bach, de Charles Dieupart, de Johann Jakob Froberger, d’Arcangelo Corelli et de l’Amiénois Louis Caix d’Hervelois (1670-1760). Menuets, gigues, gavottes, sarabandes et courantes… la danse était à la fête. Les trois instrumentistes excellent. Jean-Pierre Menuge n’est pas seulement un flûtiste virtuose ; il est aussi facteur de clavecins. C’était un instrument de sa fabrication, copie d’un original conservé au Musée instrumental de Paris (Tibaud, 1691) qui fut utilisé par Jorge Lopez-Escribano lors du concert. Nous nous sommes également rendus à la cathédrale d’Amiens pour assister au Messie de Haendel, concert placé sous la direction de Mark-Deller avec le Stour Music Festival Orchestra, l’Ashford Choral Society, l’Ensemble choral Diapason (dirigé par Nadège de Kersabiec) et les solistes Kathryn Jenkin (soprano), James Bowman (contre-ténor) Charles Daniels (ténor) et Piran Legg (basse). C’était superbe, à la fois grandiose, empreint de ferveur et de délicatesse. Merci, chère Lys, de tenter de dégrossir l’épais rocker que je suis.

                                       Dimanche 5 avril 2015.

Les talents multiples de Robert Mallet

On le connaît par ses entretiens radiophoniques de Paul Léautaud. Il ne faut pas oublier qu’il fut un poète, un romancier, un dramaturge et un essayiste magistral.

Il serait injuste de ramener la carrière littéraire de Robert Mallet aux seuls entretiens radiophoniques que lui accorda l’écrivain Paul Léautaud, en 1950 et 1951. Non pas que ceux-ci manquent d’intérêt. Bien au contraire: ils témoignent d’une incomparable qualité et sont pleins d’enseignements sur le monde des lettres; ils constituent même une oeuvre intrinsèque dans l’histoire du journalisme et des médias. Léautaud y excelle. Teigneux, brillant, vif, coléreux, excessif, manière de Céline en moins méchant homme car derrière l’écorce rude se cache une âme tendre et écorchée. Souvent, Paul Léautaud ne parle pas; il aboie. Mais, toujours, il aboie juste; il s’insurge, fait preuve d’une mauvaise foi désarmante mais, au final, pleine de sincérité. Il y parle de son enfance, de ses maîtresses, des adorables putains qu’il a connues. Et ce sacré Léautaud attaque sans vergogne les vieilles gloires de la littérature française. C’est un régal. Le miracle de ces entretiens, jamais, n’eût pu se produire sans les questions pertinentes, l’aplomb mesuré et respectueux, l’immense culture de Robert Mallet. Ce dernier expliqua par la suite que Léautaud n’avait accepté ces rencontres qu’à deux conditions: ne pas être payé ( «Je ne suis pas un mercenaire, tout de même!») et que les interviews ne fussent pas préparées afin de garantir une spontanéité des réponses. Robert Mallet s’en réjouit. Et, au fil des diffusions radiophoniques, Léautaud qui n’était jusqu’ici apprécié que dans les cercles littéraires, devient une figure populaire. Presque une star. Il n’écoutait jamais ces émissions jusqu’au jour, où, en revenant des obsèques d’André Gide en Normandie où Robert Mallet l’avait transporté en voiture, il lui proposa qu’il s’écoutât sur la radio de l’automobile. Il simula une petite colère, «mais vous m’avez fait dire ça!», mais, au fond, en fut ravi. «Grâce aux entretiens, il était devenu le personnage qu’on a dit qu’il était», souriait après coup Robert Mallet.

Romancier et dramaturge inspiré

Robert Mallet, grand homme de radio et génial intervieweur? C’est indéniable. Mais il fut aussi et surtout un immense poète, un romancier inspiré, sensible et délicat, un essayiste lucide et pertinent, et un dramaturge rare mais talentueux et hors modes (ce qui, en 1957, quand il donna à voir L’Équipage au complet – Gallimard, 1958–, un drame avec onze personnages, joué à la Comédie de Paris dans une mise en scène d’Henri Soubeyran, relevait de l’exploit!). À propos de cette pièce de théâtre André Brincourt, du Figaro louait «un drame clos, rond, plein, dur comme un boulet de canon, qui sollicite de nous une intime participation dans un extraordinaire cas de conscience» tandis que Pierre Marcabru s’exclamait dans la revue Arts: «L’anecdote est dépassée, comme une nouvelle de Kafka. La pièce a un rythme, une respiration d’une particulière efficacité. Elle ne cesse de passionner.»

Essayiste, il le fut également, notamment avec Une mort ambiguë (Gallimard, 1955). Il attendit que «la mort ambiguë» de Gide fût suivie de «la mort limpide» de Claudel pour rapporter les conversations qu’il eut avec les deux grands écrivains. «Préparant la publication de leur correspondance de 1949-1950, alors que plus rien ne pouvait les rapprocher, il leur servit de trait d’union», note l’éditeur en quatrième de couverture. Essai limpide, éclairant, profond, hérissé de dialogues, de phrases rapportées, il y développe le oui de Claudel, le non de Léautaud et le peut-être de Gide. C’est magnifique. Magnifique est également son oeuvre romanesque même si, elle aussi, est moins opulente que l’œuvre poétique. Il n’est pas impossible qu’il le regrettât car, perfectionniste et accaparé par d’autres tâches (universitaires, défense de l’environnement, etc.), il savait que contrairement à la poésie, art de la fulgurance, de l’inspiration brute, le roman est un art chronophage car relevant de la lenteur et de la précision du geste artisanal. Lorsqu’on a lu ce chef-d’œuvre qu’est Ellynn (Gallimard, 1985, prix des Libraires), on pourra regretter qu’il ne nous eût pas donné à lire plus de romans. Ellynn a pour cadre l’Irlande. Aubry, un peintre reconnu, quitte Londres pour la région de Cork où il achète une maison isolée. Loin de tout. Une histoire d’amour dans un décor sublime dans cette Irlande «qu’on ne pouvait imaginer autrement que battue des vents et des pluies, ruisselante comme le pont d’un grand navire après le passage des lames». Doté d’un grand sens de la narration, de la description des paysages et des caractères, Mallet le poète donne ici toute la dimension de son talent. Ellynn n’est pas sans faire penser aux meilleurs livres de l’excellent Michel Déon, lui aussi amoureux de l’Irlande. Et comment ne pas évoquer Région inhabitée (Gallimard, 1991), autre très beau roman qui évoque l’histoire d’amour entre l’anthropologue Villers et la jolie Kitany, épouse du chasseur Rasidano?

Un poète essentiel

Mais c’est à la poésie qu’il se consacrera le plus largement. Et avec quel talent! Classiques et audacieux à la fois, le style et le ton de Robert Mallet lui appartiennent. Leur singularité provient autant de l’originalité des images que du fond métaphysique ancré dans une réalité palpable, une nature sensuelle, en tout cas jamais abscons. Dans L’Égoïste clé (Robert Laffont, 1946), il note «L’effluve de son corps se mêle/comme une caresse inconnue/au parfum de sa voix charnelle/qui flotte dans la chambre émue.» Dans De toutes les douleurs (Robert Laffont, 1948), il écrit: «Nous réclamons une très bonne terre ponctuelle: fraîche en été, tiède en hiver, avec des couleurs nuancées de pétales de roses fanées.» Rarement mots et adjectifs auront été utilisés à si bon escient et avec tant de précision évocatrice. Et comment ne pas être conquis, ému, par «L’Oiseleur», poème contenu dans le recueil Amour, mot de passe? Quelle plus belle définition du cœur, de l’âme peut-être (comme l’eût dit Gide): «Je porte sous ma veste/ mon unique richesse: / la cage thoracique avec son oiseau rouge/ avec ses barreaux courbes/ avec ses chants rythmiques/ avec son poids de graines/ payées au cours des peines/ avec son lot de griffes/ crispées sur les douleurs,/ je suis un oiseleur/ qui vit de son captif.» Impossible également de passer à côté du Poème du Sablier (Gallimard, 1962), tout en rimes fortes, souvent pleines. On y parle de la guerre, d’un village en souffrance, de la nuit (page 14: «Le silence nous verrouille/ dans les brouillards de la chair.») mais aussi d’Apostilles ou l’utile et le futile (Gallimard 1972), avec cette épigraphe imparable: «Entre l’utile et le futile/ pas même la différence d’une lettre, un souffle.» Robert Mallet: le poète contemporain essentiel.

PHILIPPE LACOCHE

 

A savoir

Premier livre de Robert Mallet : un roman, «La Poursuite amoureuse» (1932-1940), Mercure de France, 1943.

Le recueil de poème «Amour, mot de passe», paraît en 1952, chez Seghers. Robert Mallet y est en bonne compagnie puisque parmi les auteurs déjà publiés dans cette collection figurent notamment Eluard, Tzara, Norge, Mao Tsé Toung, Mac Orlan,etc.

Il a travaillé à l’ORTF. Outre les entretiens avec Léautaud, il a également interviewé Jean Paulhan.

 

COMMENTAIRE

Un homme de cœur, 

un écrivain fraternel

En septembre 1986, j’arrivais, comme jeune journaliste au Courrier picard, avec famille et bagages dans la bonne ville d’Abbeville. Rapidement, je fis la connaissance de Robert Mallet que de nombreux Abbevillois appel

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l'âme et défenseur de l'environnement.

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l’âme et défenseur de l’environnement.

aient, déférents, Monsieur le Recteur. Derrière l’image un peu figée du haut fonctionnaire et de l’universitaire, je découvris très vite un homme généreux, à l’écoute des autres. Nous parlâmes littérature (Léautaud, bien sûr, que j’adorais). Lorsqu’il sut que j’avais publié un premier roman, il me le demanda et m’encouragea à écrire. J’avais justement sous la main le tapuscrit de mon recueil de nouvelles Cité Roosevelt qu’il souhaita lire. Enthousiaste, il me prodigua de précieux conseils et le fit lire à plusieurs éditeurs. Robert Mallet tendait la main. Il venait souvent me voir à l’agence, les samedis après-midi. Il me racontait des anecdotes de sa vie. La guerre. Ce capitaine allemand, «socialiste et de mon âge, au regard clair», qui, en 1940, lui avait placé un revolver sur la tempe, et au final l’avait épargné. C’est lui aussi qui me conseilla de planter un cerisier et un bouleau dans le jardin de la fermette que je venais d’acheter à Cerisy-Buleux «Cerisy (cerisier)-Buleux (bouleau)», souriait-il. Les années ont passé. J’ai revendu ma fermette. J’espère qu’ils sont toujours en vie, ces deux arbres. Robert Mallet l’eût, en tout cas, souhaité. Ph.L.