Seventies

L'éditeur Alain Fuzelier (à gauche) des éditions Encrage, et l'historien-écrivain Alain Trogneux.

L’éditeur Alain Fuzelier (à gauche) des éditions Encrage, et l’historien-écrivain Alain Trogneux.

   Les seventies. Elles me suivent. Comme les Trente glorieuses, comme le sixties. Je suis un homme du passé, de la nostalgie, de la mélancolie. Le présent m’ennuie ; le futur m’effraie. Il n’y a que le passé qui soit supportable et même, parfois, délectable. « C’était mieux avant ! », eussent pu dire Audiard et Blondin, devant des verres de Chablis, accoudés au comptoir du Bar Bac. Les seventies, j’en discutais, l’autre jour, à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins, avec Alain Trogneux, historien et excellent écrivain qui signait, à mes côtés, son dernier opus Amiens, années 70, La fin des Trente glorieuses (éditions Encrage ; son créateur, l’éditeur Alain Fuzelier, était à nos côtés). C’est un livre édifiant, passionnant, très bien illustré avec des photographies étonnantes. Alain nous avait donné à lire, dans la même série Amiens, années 50, De la Libération à la Ve République, puis Amiens, années 60, Naissance d’une capitale régionale. Et voici nos chères seventies. Que signifiaient-elles, pour moi, dans mon intime subjectivité dont tu raffoles, lectrice consommée, adorée, convoitée, soumise, subjectivité intime qui agace tant ton mari ou ton amant ? Me viennent à l’esprit le rock progressif (King Crimson, Gong, Kevin Ayers), des petites Ternoises ou Saint-Quentinoises qui sentent le patchouli et dont certaines portent encore des Clarks. Elles se prénomment Fabienne (taches de rousseur, poitrine opulente malgré ses quinze ans ; premiers baisers dans une ruelle de la cité Hoche qui n’existe plus à Tergnier, Aisne ; elle restait assise sur la selle de son pli-cyclette tandis que je l’embrassais à pleine bouche dans les brumes de novembre ; on entendait les trains de marchandises, tout proches, qui filaient vers des villes étrangères et inconnues), Régine (mon premier amour ; no comment), Catherine (RIP), Florence (RIP), Béatrice (Ah, Béatrice !… coiffée comme Brian Jones, avec ses pulls shetland orange). Les odeurs rances de bière surie dans les salles des fêtes où nous allions cueillir nos petites amies sur les slows de Michel Delpech ou de Mike Brandt. Alain me parle de ses recherches incessantes aux archives départementales, municipales, de ses interviews de quelques témoins capitaux. « Ce fut une grande période d’insouciance, l’apogée de Trente glorieuses », finit-il par lâcher. J’acquiesce. A cette époque, je n’avais pas encore été convaincu des bienfaits de la nourriture bio. Je ne connaissais pas encore Lys, la dame de mon cœur qui m’a initié à la chose. C’est elle qui m’a entraîné, il y a peu, au cocktail de Noël et de fin d’année donné par le magasin Rayon vert, à Amiens. Il y avait deux excellents champagnes bio (dont l’un, de l’Aube, succulent), des fruits à volonté et des toasts divers. J’en ai profité pour acheter du kombucha. Je me demandais si cette boisson désaltérante était déjà commercialisée au cœur des seventies ?

                                               Dimanche 28 décembre 2014

Deux disques coups de coeur

ROCKABILLY

Demoiselles de Grardel

L’excellent peintre amiénois Daniel Grardel, l’artiste le plus rock’n’roll de Picardie, doit être aux anges. Sur son disque Sur la route, le rocker Chris Evans chante «Les demoiselles de Daniel», en duo avec Lucky Blondo. Les paroles sont signées de Lucky. Et elles rendent hommage – et quel bel hommage! – aux peintures de Grardel et à son univers si singulier. C’est réjouissant, vif, bien envoyé, le tout porté par la musique de Chris. On adore, of course. Cette chanson est un régal, comme l’est également l’ensemble du disque de Chris. Des morceaux comme «Contrôles radars» (avec son côté Eddie Cochran et son riff à la «Summertime blues») et «La robe rouge» (beau chorus d’harmonica; manière de boogie rock efficace) sont des musts. Ph.L.

Sur la route, Chris Evans (guest Lucky Blondo et Long Chris)- Pin Up disques. Chris Evans Ass.

 TRIP HOP

Jade assure

Jade Analogic, groupe lyonnais, déploie un trip hop efficace, mélodique, porté par la voix d’une chanteuse talentueuse. L’ensemble recèle de multiples influences (rock, hip-hop, pop, soul notamment dans les lignes de basses bien envoyées et accrocheuses). On retiendra en particulier «Mediaddiction», avec ses chorus de guitares qui enlacent les parties de claviers; on aimera aussi le mystérieux et susurré «Right Stuff» avec sa batterie têtue et son atmosphère intrigante. «Creatures» met en avant la voix féminine, très féline et sensuelle. Ce disque singulier est une belle réussite. Jade Analogic assure. Et n’a pas dit son dernier mot. Ph.L.

Thanks for cleaning after use…Jade Analogic. Tube & Tape/Gourmets rec. contact@jade.analogic.com

Chris Evans (à droite) et Daniel Grardel, l'an passé, lors d'un concert au Lucullus, à Amiens. Chris avait joué en compagnie de la chanteuse Lou-Mary.

Chris Evans (à droite) et Daniel Grardel, l’an passé, lors d’un concert au Lucullus, à Amiens. Chris avait joué en compagnie de la chanteuse Lou-Mary.

Dans sanguines de Patrick Besson

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Avec « Déplacements », il nous propose d’exquises esquisses recueillies

 dans un carnet de voyages élégant, surprenant et sincère.

    Qu’est-ce qui fait courir Patrick Besson ? Mystère. Le journalisme. Peut-être. Son activité – intense – d’écrivain ? Certainement. Seul ou en compagnie, il ne cesse de se déplacer. Pour notre plus grand plaisir. Car lorsqu’il marche, qu’il prend le train, l’avion, le taxi ou le bateau, il pense ; il lui arrive même souvent d’écrire. Ce sont ces écrits qu’il nous livre ici, dans ce succulent Déplacements, publié dans l’excellente collection « Le sentiment géographique » dirigée par Christian Giudicelli.

    Et où se déplace-t-il, Patrick Besson ? Un peu partout : Belgrade, Cancun, Rabat, Casablanca, Marrakech, Paris, Saint-Amand-les-Eaux, Nice, Gennevilliers, Téhéran, Brazzaville, Etats-Unis d’Amérique, Gand, Varsovie, Bangkok, etc.

    Il n’arrête pas. Il en résulte les textes qu’il nous donne ici à lire, souvent courts, directs, bien cadrés, bien envoyés, drôles, élégants, sans graisse. Du vrai Besson. Exemple : « Il n’y a rien au-dessus de la beauté féminine asiatique. J’aime ces jambes légères qui auront toute ma vie six ou sept heures d’avance sur mon désir. » On dirait du Morand ; non, c’est du Besson. Ce sont parfois des aphorismes, amusés, rieurs, ou mélancoliques et pluvieux. Car si Patrick Besson passe beaucoup de temps à nous faire croire qu’il n’a pas de coeur, nous sommes au regret de lui faire savoir qu’il en a. Sinon, il ne serait pas communiste. Il aurait fait des affaires, mené à bien une carrière, aurait appelé à soutenir Manuel Valls ce qui, au fond, revient au même.

    On le suit donc dans ses pérégrinations. A Bangkok, il lit Thomas Mann et Goethe et constate, vif, que « la lecture » est « le seul plaisir solitaire qu’on ait l’occasion de pratiquer » dans cette ville. A Téhéran, il confie que son accompagnateur est « un Paucard iranien : il me chante du Brel, du Joe Dassin, du Charles Aznavour et même du Charles Trenet. » Et, tout près de là, quand une pré-adolescente lui demande d’où il vient, il s’étonne : « Une fillette me fait de grands sourires. En Iran, j’ai la cote avec les moins de seize ans. Je pourrais devenir le Matzneff chiite. »

   Emouvant et intime, il est à Nice ; il parle de sa mère qui, après sa fuite de Croatie et son départ d’Italie, s’était installée dans cette ville chère à Romain Gary et à quelques autres. Il confie qu’il a des photos d’elle en noir et blanc sur la plage de galets : « Elle est en bikini et sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire à Montreuil. Elle est encore brune. Elle deviendra blonde à Paris, comme Brigitte Bardot et Catherine Devenue. » C’est beau quand un grand garçon né en 1956 se souvient de sa maman. On a l’impression d’entendre la voix du général de Gaulle, de lire L’Aurore ou Combat en buvant son café, de pouvoir encore croiser Roger Vailland ou Kléber Haedens en entrant au Rouquet. Ces parfums inimitables de Trente glorieuses dans le cœur des grands garçons nostalgiques. Paris, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le, Besson, nous en parler. On comprend à quel point il est amoureux de sa ville. De la Rotonde, où il s’attarde sur le rouge au front des banquettes, il nous fait une sanguine, là où Emmanuel Bove nous eût proposé un fusain. Vous l’aurez compris, ces Déplacements sont de haute tenue et d’une élégance inouïe.

                                                                 PHILIPPE LACOCHE

Déplacements, Patrick Besson, Gallimard, coll. Le sentiment géographique, 126 p. ; 15,50 €.

Le Chet Baker du rock’n’roll

Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.

Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.

                                                         Fabrice Gaignault propose une plongée dans l’univers de Vince Taylor, rocker mythique, entre folie et démesure. Une sorte d’Artaud en perfecto.

    Ceux qui ont eu la chance d’interviewer Vince Taylor ne pourront jamais l’oublier. Surtout à la fin de sa carrière. A la fin de sa vie. Ce regard fixe. Ailleurs. Cette manière d’aura à la fois envoûtante et inquiétante. Ses silences. Une personnalité  ? C’est peu dire.  Il inspira à David Bowie le personnage de Ziggy Stardust.  Vince Taylor – Brian Maurice Holden de son vrai nom – né en 1939, en Angleterre, et mort en Suisse en 1991, n’eut pas une vie, mais des vies. Ce sont celles-ci que nous conte Fabrice Gaignault dans son très beau livre Vies et mort de Vince Taylor.

    De ses débuts, en 1960, alors qu’il se fait passer pour américain, ses concerts provoquent des émeutes. Les filles deviennent hystériques. Vince entend concurrencer Johnny Hallyday. Vince lui-même ou son entourage ? Avec son blouson de cuir noir, ses excès, sa gestuelle, sa présence scénique est indéniable. Inqualifiable aussi. La presse de déchaîne. Le succès est à portée de main. Il tourne un peu partout en France. Même en Picardie, à Péronne et à Saint-Quentin.  Il côtoie les « grands de ce monde » ; on le retrouve à la table de Claude et de Georges Pompidou. Il est aux côtés de Brigitte Bardot, de Sophie Daumier, de Dalida.  C’est l’époque des nuits blanches, des clubs. La folie du rock’n’roll. Beaucoup d’alcool, beaucoup de dope. Déjà. Cela commence à lui jouer des tours. On lui prête une réputation sulfureuse. La gloire tant espérée, s’éloigne progressivement. Il se réfugie dans la folie, la drogue. Victime d’hallucinations mystiques, il se prend pour la réincarnation de saint Mathieu après pris, dit-on, un acide avec Bob Dylan.

     Comme l’explique parfaitement Fabrice Gaignault, Vince Taylor tentera de nombreux come-backs. Ils auront, parfois, la couleur de la lumière ; trop souvent, ils seront pathétiques et calamiteux. « Une vingtaine d’années plus tard, lorsque j’ai visionné quelques vidéos de ses dernières années, j’ai eu un choc ! » explique le guitariste Ralph Danks. « Il ressemblait tellement au Chet Baker de la fin… Vince était le Chet Baker du rock’n’roll. »

    Chet Baker ? Il y a de ça ; c’est exact. Même regard intense ; même folie. Même façon de griller la vie. Page 174, Vince est comparé à Artaud. C’est également très juste. Il y a quelque chose de littéraire dans son aura. On sait, par exemple, par exemple, que Patrick Modiano vint l’applaudir à plusieurs reprises au Golf Drouot. Et n’est pas impossible que le rocker apparût sous un nom d’emprunt dans l’un des romans du nouveau prix Nobel de littérature.

     Vers la fin du livre, Fabrice Gaignault peint avec justesse la période Jacky Chalard-Patrick Verbeke (du label Big Beat - quand, ces derniers, tentèrent de remettre Vince sur scène) et celle du si créatif Jac Berrocal. Ce livre est réussi : c’est une véritable plongée dans l’univers de ce personnage mythique du rock’n’roll.

                                            Philippe Lacoche

Vies et mort de Vince Taylor, Fabrice Gaignault, Fayard, 226 p. ;  18 €.

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres - une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Le marquis des Dessous chics sur France 3 Picardie

Les Dessous chics (éd. La Thébaïde) recueil des chroniques du Courrier picard, sera présenté, demain vendre

Non content d'ennuyer la terre entière, le marquis des Dessous chics fume. Tous les défauts!

Non content d’ennuyer la terre entière, le marquis des Dessous chics fume. Tous les défauts!

di 19 décembre, dans le journal de France 3 Picardie, vers 12h15.

A rappeler que son auteur, l’indéfendable Philippe Lacoche, dit le marquis des Dessous chics, dédicacera l’oeuvre à ses lectrices adulées, fêtées, soumises, comblées et puissamment aimées, le lendemain, samedi 20 décembre, de 14 heures à 19 heures, à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins, à Amiens.

Il se trouvera en compagnie de l’historien-écrivain Alain Trogneux qui signera son livre consacré à Amiens dans les années soixante-dix. Nul doute que ces deux-là auront des choses à se raconter. Les seventies, le marquis, ça le connaît. Ah, les petits Ternoises des seventies…

Le cirque Phénix né de la tempête

Alain Pacherie, créateur et metteur en scène du cirque Phénix, est aussi un homme de coeur.

Alain Pacherie, créateur et metteur en scène du cirque Phénix, est aussi un homme de coeur.

    Le cirque Phénix, et son spectacle « Cirkafrika 2 » sera au Zénith d’Amiens, le jeudi 15 janvier, à partir de 20 heures. Rencontre avec son fondateur et metteur en scène Alain Pacherie.

    Ce n’est pas un cirque tout à fait comme les autres. Entre la comédie musicale, le spectacle général et le cirque. Humaniste, voyageur impénitent et découvreur, Alain Pacherie, qui est par ailleurs fondateur de l’association Culture du Cœur,  explique sa démarche et ses choix.

Alain Pacherie, comment êtes-vous devenu fondateur et metteur en scène du cirque Phénix ? Quel a été votre parcours ?

J’ai rencontré Annie Fratellini qui m’a donné le goût d’un cirque différent.  J’ai adoré cette forme de cirque.  A partir de ce moment-là, je me suis fait ma propre idée du cirque jusqu’à ce qu’en 1999, je fasse construire mon premier chapiteau.  C’était en octobre ; et en décembre une terrible tempête s’est abattue sur la France.  Je me suis dit : « Si je parviens à refaire un autre chapiteau, je j’appellerai Phénix. » J’ai voulu le faire sans mats intérieurs ; ce fut donc le premier cirque construit de la sorte.

Comment un tel type de chapiteau peut-il tenir debout ?

Les cirques traditionnels ont des mats intérieurs. Nous, on a fait des arches extérieures, qui passent par-dessus le chapiteau ; chaque arche fait cent mètres de long. Il faut cinq semaines pour installer ce chapiteau.  Les arches sont découpées en morceaux de douze mètres. Il faut des grues pour installer tout ça.  Puis on monte le toit ; on le tend pour qu’il n’y ait pas de prises au vent. Et on monte les gradins et tous les décors. C’est une véritable construction à chaque fois.

« Tout le monde fait la prière ensemble »

Comment est né le spectacle « Cirkafrika 2 » ?

C’est en 2002, que ma famille m’a emmené aux Etats-Unis, voir un cirque communautaire, fondé par des Noirs et réalisé par des Noirs.  J’ai ressenti une émotion très particulière. Ensuite, je suis parti en Afrique.  J’ai rencontré un artiste burkinabé, Winston, qui est clown. Avec lui, on a fait le premier Cirkafrika en 2012.  J’avais passé du temps à étudier le cirque africain ; j’ai découvert une culture incroyable.  Je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse un deuxième ; c’est celui qui est proposé aujourd’hui.  Il y a là des artistes d’Afrique du Sud, de Côte d’Ivoire, de Tanzanie, d’Ethiopie, etc. L’Afrique francophone est représentée tout comme l’Afrique anglophone.  Plusieurs religions sont représentées, et tout le monde fait la prière ensemble avant le spectacle.  Tout le monde se prend la main, en même temps.  C’est très fraternel, comme une chaîne d’union.

On dit que ce spectacle se situe entre la comédie musicale et le spectacle de cirque. Vos goûts vous conduisent-ils à préférer l’un des deux genres ?

Justement, là où je me sens le mieux, c’est quand il y a plusieurs genres.  C’est pour ça que j’ai monté ce spectacle ; il y a un orchestre en live, des chanteurs, des numéros de cirque. C’est un spectacle complet même si ça reste un spectacle de cirque avec d’autres formes de spectacles, de cultures et d’arts de façon à les mettre en valeur.  Le chapiteau sans mats permet de pratiquer des spectacles différents. Préalablement, j’avais fait un spectacle en 3D ; une abeille venait présenter les numéros à un mètre des spectateurs.

« Le cirque est pour moi, une forme artistique idéale, celle de tous les possibles », dites-vous souvent. Pourquoi ?

Parce que le cirque réunit des artistes au talent extraordinaire qui permet de réaliser énormément de choses. On trouve par exemple des danses tribales ; elles sont très visuelles. Elles s’adaptent bien à l’esprit du cirque. Un cirque inter générationnel, inter culturel. Cela permet d’évoluer dans un monde culturel beaucoup plus large.

La musique et la danse sont très importantes dans ce spectacle. Vos goûts personnels vous conduisent vers quels genres, quels styles ?

    Mes goûts sont très éclectiques. Je vais aux concerts ; j’aime le rap, la musique populaire. D’où l’instant où c’est bon, j’adhère.

Le balafon, instrument originaire d’Afrique occidentale, est très présent dans la présente création. Pourquoi ?

   Le balafon est un instrument artisanal constitué notamment de lames de bois, de petits pots de terre ; on utilise un petit maillet.  Quand j’ai découvert cet instrument, je me suis dit, il faut un faire un orchestre.  Autre instrument africain extraordinaire : la kora.  Il y a aussi la flûte africaine dont on  sort un son très particulier.  L’artiste qui en joue, est capable de chanter en même temps.

On dit que l’histoire du cirque en Afrique est douloureuse. Pourquoi ?

A la fin de l’avant-dernier siècle,  on avait mis les Noirs en cages sur les pistes de cirque.  Il y avait eu aussi l’Exposition universelle… Mais les Africains ne sont pas rancuniers puisque là-bas, le cirque peut être un ascenseur social.  Et il y a des numéros extraordinaires ; le cirque s’est très bien développé en Afrique. Maintenant, en matière de cirque, derrière la Chine et la Russie on trouve l’Afrique ; elle talonne ces deux pays.

Vous êtes un homme de cœur. Vous êtes fondateur de l’association Culture du Cœur. En quoi consistent vos actions ?

 J’ai eu énormément de chance dans ma vie.  Je suis originaire de banlieue (je suis né dans le 93, et j’ai été élevé dans le 94).  C’est bien la réussite, mais il faut qu’elle serve à quelque chose.  Comme j’ai eu beaucoup de chance, je me suis dit qu’il fallait que je le rende à ma façon. L’association Culture du cœur a été créée il y a une douzaine d’années ; nous récupérons des places dans les spectacles pour en faire profiter le public défavorisé. La culture, c’est pour tout le monde ; ça nous permet d’offrir des billets de spectacle aux plus défavorisés. Les autres producteurs de spectacles quand on leur demande des places, ils répondent oui.

Vous avez connu la chanteuse Monique Morelli. Dans quelles circonstances ?

J’étais un jeune débutant ; je n’avais pas grand-chose.  Son mari avait demandé des paroles à Louis Aragon. C’était en 1968. Je me suis occupé de Monique Morelli ; j’ai cherché un éditeur pour cette chanson.  Je n’y connaissais rien ; j’ai rencontré un éditeur qui m’a écouté car les paroles d’Aragon se positionnaient contre l’entrée des chars soviétiques à Prague, ce qui constituait un événement.  J’ai demandé une très forte somme car je le répète, je n’y connaissais rien. Une somme bien au-delà de ce qui se demandait habituellement. L’éditeur en face de moi a accepté.  Aragon a été étonné car il était concerné ; il a dit : « Je veux rencontrer ce jeune homme car on ne m’a jamais payé des droits aussi chers pour une chanson. » C’est comme ça que, grâce à Monique Morelli, j’ai dîné un soir avec Louis Aragon et Elsa Triolet, chez Monique Morelli, à Montmartre.  D’abord, Aragon m’a reçu chez lui, rue de Varenne. Il m’a questionné sur mon parcours.  Ces personnes déjà une aura incroyable.

                                             Propos recueillis par Philippe Lacoche

 

 

 

 

Un retour triomphal

   Bonjour lectrice ! Heureux de te retrouver. La semaine dernière, j’ai été expulsé de ces lieux de haute culture littéraire par Daniel Muraz. Mais c’était pour la bonne cause. Pour annoncer que le marquis, votre serviteur, avait été fait chevalier par la République. On aura tout vu. Me voilà donc de retour, plus vaniteux que jamais, la cravate turgescente raidie par l’amidon de l’auto satisfaction, enivré par mes gloires nouvelles. L’événement, tu t’en doutes, lectrice, ma fée puissamment aimée, fut dignement fêté ; nous n’y reviendrons pas. Les langues se sont déliées. Facebook a chauffé ; Twitter a explosé. N’en ajoutons pas. L’événement fut à l’image du récipiendaire : magnifique. A peine décoré, que je me suis remis au travail, tel un serf avant la libération bolchévique. En sortant de chez une amie très chère, je me suis rué pour l’after du vernissage de l’artiste Tiphai

L'exposition Niki de Saint-Phalle, au Grand Palais, à Paris.

L’exposition Niki de Saint-Phalle, au Grand Palais, à Paris.

ne Buhot-Launay, à la galerie Pop up, rue des Lombards, à Amiens (que je ne quitte plus puisque c’est là que j’avais procédé au lancement de mon livre Les Dessous chics). A peine avais-je salué la maîtresse des lieux, la délicieuse, longue et très brune Mélanie, que je fus happé par quelques rythmes rock’n’rolliens et frénétiques, et me mis à danser comme un damné. Fred Thorel et son nœud papillon en bois en faisait de même.  Quelques jours plus tôt, je m’étais rendu à l’auditorium de MégaCité acclamer Albin de la Simone (tout en discrétion en poésie, en acoustique) et Miossec (tout en force rock et en rugosité fracassée), puis à la Maison de la culture, applaudir Juliette Gréco, toute en grâce, en élégance, qui chantait Brel presque en talk-over d’un bout à l’autre, soutenue par l’immuable Gérard Jouanest, au piano, et Jean-Louis Matinier à l’accordéon. C’était émouvant, fragile comme le temps qui fuit. En compagnie de la dame de mon cœur, je me suis rendu au Grand Palais, à Paris, pour y découvrir l’exposition consacrée à Hokusai (jusqu’au 18 janvier 2015). Je me suis surpris à séjourner plus longtemps devant les œuvres rendant hommage aux poissons (une baudroie, vers le milieu de l’an Bunka, vers 18071813, avec un œil bleu de Prusse ; deux carpes, peintes en 1831, toujours d’un étonnant et tendre bleu de Prusse qui m’eût presque réconcilié avec nos bons amis d’Outre-Rhin et leur dynamique chancelière Angela Merkel). Au même endroit, j’ai apprécié l’exposition des œuvres de Niki de Saint Phalle (jusqu’au 2 février 2015). J’ai beaucoup appris sur cette femme blessée (violée à l’adolescence), révoltée, féministe, anticonformiste, en bute contre son milieu social (issue d’une famille franco-américaine qui descend des Croisés). Dans l’une de ses sculptures, entre pop et art brut, constituée d’un agglomérat de jouets des sixties, j’ai reconnu un singe en peluche, un petit train et un tracteur jaune qui eussent pu être miens, à Tergnier. Alors, mon esprit se mit à se perdre dans mes chères Trente glorieuses aussi belles, aussi bleues (de Prusse) que les yeux translucides et superbes de la jolie Niki.

                                        Dimanche 14 décembre 2014

Alain Trogneux, auteur de Amiens des années 70 (éd. Encrage) et Philippe Lacoche, auteur des Dessous chics (éd. La Thébaïde) signeront leurs ouvrages ce samedi 20 décembre, de 14 heures à 19 heures, à la Maison de la presse, au Chat qui lit, galerie des Jacobins, à Amiens.

 

Philippe Lacoche, auteur du recueil de chroniques du Courrier picard, "Lers Dessous chics".

Philippe Lacoche, auteur du recueil de chroniques du Courrier picard, « Lers Dessous chics ».

 

Poètes, malgré la souffrance

                                

Jacques Béal est l'auteur de la très belle anthologie "Les Poètes de la Grande Guerre", parue aux éditions du Cherche-Midi.

Jacques Béal est l’auteur de la très belle anthologie « Les Poètes de la Grande Guerre », parue aux éditions du Cherche-Midi.

    En 1992, Jacques Béal publiait son anthologie –la seule et unique– des Poètes de la Grande Guerre (éditions Cherche Midi. Il y a vingt ans, Nicolas Auvray arrive comme administrateur de la Comédie de Picardie à Amiens. Et pour son anniversaire, Jacques lui offre son ouvrage, qui venait de sortir. Il y a trois ans, Auvray recontacte l’écrivain-journaliste amiénois: «Jacques, j’ai toujours ton livre. Et je prépare quelque chose autour de cette thématique.» C’est comme ça que tout a commencé, pour se conclure par ce spectacle Où est tombé ma jeunesse, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tcheky Karyo en récitant…

Pouvez-vous nous présenter ce spectacle »

C’est moi qui ai eu l’idée du titre. Mais c’est en fait un titre d’Apollinaire. Pour moi, c’est lui le poète le plus important lié à la Première Guerre mondiale. Il y a bien sûr Blaise Cendrars que j’aime également beaucoup, mais pour la poésie pure, c’est Apollinaire. Je trouve que l’associer au termes «jeunesse», «tombée», ça pouvait être un bon titre. Ensuite on a cherché l’acteur qui pourrait porter ces poèmes sur scène. Plusieurs noms ont été évoqués et c’est Tchéky Karyo qui a été retenu.

Ce spectacle n’est pas une simple lecture.

Non, car Tchéky Karyo a appris les textes par cœur. Ce qui m’a fait plaisir, c’est qu’il m’a dit qu’il avait vraiment envie de s’investir dans ce projet. Pour lui, ce n’est pas un spectacle comme ça, en passant. Là, il récite, il ne lit pas. Il va jouer comme un acteur. C’est très différent. Il s’agit donc d’un spectacle musical. C’est une co-production franco-britannique entre la Région Picardie et les régions limitrophes en Angleterre. On a donc choisi des poésies françaises, et la musique qui entrecoupera les récits, sera constituée d’airs de l’époque interprétés en direct par des jeunes musiciens (dont un ténor plein d’avenir: Edmund Hastings). C’est Jean-Luc Revol, qui a obtenu un Molière il y a quelques années et qui est spécialiste du spectacle musical, qui fait la mise en scène. C’est lui a trouvé les chanteurs et les musiciens (avec la complicité de l’Orchestre de Picardie) et qui a trouvé une université très cotée en Angleterre pour réaliser la scénographie et les décors. Pour les textes, j’ai choisi les poèmes pour expliquer la guerre. La poésie est l’art de la concision, de l’émotion. La plupart des poèmes ont été écrits dans les tranchées. C’est beau d’associer la musique, la poésie, la littérature pour se souvenir de tous ceux qui ont écrit.

Comment avez-vous effectué la sélection des poèmes pour le spectacle?

Il y a un parti-pris du metteur en scène; parti-pris auquel j’ai souscris. Dans mon anthologie figurent des poèmes «va-t-en-guerre», comme un de Paul Claudel - grand poète mais qui était dans le confort de l’institution, à Paris. C’était un poète national. Il disait, «les p’tits gars allez-y! Allez-y!». Jean-Luc Revol n’a pas retenu les poètes qui, sur leur prestige, incitaient au patriotisme. Il a plutôt retenu les réfractaires, les gens dans la souffrance. Il y figure aussi un très beau poème de Blaise Cendrars sur Paris: au Jardin du Luxembourg, de jeunes enfants jouent à la guerre et, déjà, des invalides arrivent dans la ville en fête. En revanche, j’ai insisté pour que soit retenu un poème d’Apollinaire. J’ai rédigé une introduction assez sensible sur ce doux nom du Chemin des Dames mais qui, au cours de la guerre, deviendra une horreur. Dans cette introduction, j’ai mis mes tripes par rapport à ce que je ressentais.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE