Nouveaux ennemis, bonsoir!

Je vais encore me faire des amis. Mes goûts cinématographiques ne font pas l’unanimité. Tant mieux. Détracteurs, parangons du bon goût, de la bonne conscience humaniste, j’ai le regret de vous dire que je me suis pompeusement ennuyé, l’autre soir, au Gaumont, affalé devant La Jalousie, de Philippe Garrel. Ce film prétentieux, poseur, m’a paru interminable. Lourdingue. Peu crédible. Un côté sous-Eustache qui m’ennuie. Il y plein de sous Eustache au cinéma, comme il y a plein de sous-Céline en littérature. C’est gavant. Le petit Garrel (Louis) se regarde jouer et le nombril par la même occasion. Sa copine, Claudia (Anna Mouglalis) s’écoute parler d’une voix si grave qu’on croirait qu’elle la force. Tout sonne faux. On s’y sent aussi mal que dans un roman de Robbe-Grillet ou que dans une chronique rock du poseur Yves Adrien.

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Tout ce cinéma

 

J’ai regardé une à une toutes les places de séances de cinéma que j’avais accumulées depuis un an. Des noms de salles (Gaumont, Ciné Saint-Leu, Orson Welles); des noms de films souvent atrophiés, mutilés, faute de place sur les tickets (Les Invinc, Pour une F, Lein soleil, Les parapluies, etc.). Je me demandais ce que j’avais retenu de toutes ces heures à coller mes jeans élimés sur les fauteuils de velours incarnat? Des films vite oubliés. D’autres pas. Au contraire. Des belles émotions. Exemples: la trilogie de Bill Douglas (My Childhood -1972 - My Ain Folk-1973-

Tout ce cinéma; toutes ces places... qu'en reste-t-il?

My way home - 1978). J’ai adoré. Bouleversé. Trois chefs-d’oeuvres. Les deux premiers films retracent l’enfance et l’adolescence du cinéaste à Newcraighall, village de mineurs du sud de l’Écosse. Bill Douglas avait une gueule de rocker. Son enfance a été broyée par des maltraitances, par un capitalisme impitoyable. Par les mines. Il raconte tout ça dans sa trilogie. Ce besoin de fraternité qu’il éprouve. Et cette main qui se tend, un copain d’une famille riche et cultivée, au service militaire. Douglas réalise son rêve: il devient cinéaste. Sa façon de filmer relève de l’épure. C’est une beauté magique. Son écriture est totalement nouvelle sans être chiante, intello. Bill Douglas est mort d’un cancer à 57 ans. Mon âge aujourd’hui. J’ai adoré également Tabou, film magnifique de Miguel Gomes. Une œuvre lente, bizarre. On se croirait dans India Song, de Duras. C’est beau à pleurer. J’ai également aimé Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron. Émouvant. Et Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières, film étonnant, fascinant, violent (pas d’une violence gratuite, of course) avec Mads Mikkelsen. Plein soleil, de René Clément. Ce film de1960 avec Marie Laforêt, Alain Delon, Maurice Ronet ne pouvait que me plaire. C’est un film de hussards. Paul Gégauff a scénarisé. Nimier, Déon et Vailland eussent pu l’écrire. Aimé aussi Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, avec la sexy sexa Catherine Deneuve, tellement épanouie dans sa soixantaine baba révoltée. Je me suis également rendu compte que je n’aimerais jamais Jour de fête, de Tati, que je trouve surestimé et, pour tout dire, totalement idiot. J’ai également détesté L’histoire de ma mort, d’Albert Serra, film bêtement violent, morbide, vulgaire, scatologique. Aussi crétin de Sade. Je préfère décidément les doux et sensuels badinages de Laclos.

Dimanche 22 décembre 2013

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Si littéraire, Vincent Delerm…

Son dernier album, « Les amants parallèles », s’écoute comme les chapitres d’un roman caressé par le vent d’automne. Entre Corbière, Modiano et Delerm père.

Vincent Delerm, chanteur. mars 2012.

Comme le cinéma, la chanson française se porte bien. Trois de ses hérauts actuels, hérauts singuliers, viennent d’univers bien différents pour, au final, se rejoindre. Ils chantent l’amour; l’amour à leur manière. Ce sont des subjectifs, des rêveurs, des buveurs de bruine. Alex Beaupain vient de - l’excellente - variété française. Albin de la Simone vient du jazz, un jazz d’antan et doux comme les eaux de L’Hallue, au printemps. Du jazz que lui faisait entendre son père. Un jazz égaré dans les brumes de l’enfance. Vincent Delerm, lui, vient de la littérature. Son dernier album, Les amants parallèles s’écoute comme un livre. Les douze chansons qui le composent s’écoutent ou se lisent comme les chapitres d’un roman. «L’avion s’était finalement posé dans la neige. Il avait tourné dix-huit minutes dans le brouillard et s’était posé dans la neige. Ils se connaissaient à peine. Il s’était promis de ne plus penser à elle une fois au sol. Tout resterait dans l’air», chante-t-il dans «L’Avion», la première chanson de l’album. Tout resterait dans l’air. C’est beau comme du Tristan Corbière. Ou comme du Patrick Modiano. Ou comme du Philippe Delerm; comme on voudra. Les trois écrivains-poètes cités à l’instant ont assez de talent pour comprendre que Vincent Delerm ne pense qu’à une chose: à la littérature, bien sûr. Cet album est beau car il est littéraire. Tristan Corbière, Modiano… Vincent Delerm pose des mélodies douces, acidulées, discrètement pianotées, douces, douces, pour ne pas effrayer les mots qui pourraient s’envoler comme les feuilles à l’automne. La voix de Vincent, si moquée, si injustement moquée, possède un grain à la fois douloureux, modeste, sensuel qui donne à l’ensemble un charme fou. Elle est exquise quand elle s’abandonne au talk-over. Cette façon de parler sur les mélodies du piano; une manière lascive de s’allonger sur les draps déjà froissés du temps qui passe. Du temps qui fuit. Parlons-en du temps qui fuit.Comme chez Modiano, comme chez Corbière, comme chez Hardellet, comme chez Bove, comme chez Verlaine, le temps qui fiche le camp est la grande histoire de Vincent Delerm. Sa chanson, «Hacienda», superbe, ne dit rien d’autre. Était-ce lui, le garçon collé par terre, le garçon à Manchester? Est-ce lui, près de l’enfant, ce garçon en t-shirt Johnny Marr? Ce disque est aussi poignant que Villa Triste, de… de qui déjà?

PHILIPPE LACOCHE

« Les amants parallèles », Vincent Delerm. Tôt ou Tard.

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Les portraits gouleyants de Patrick Besson

Dans « Nouvelle galerie », il dresse les portraits d’un vingtaine de personnalités, artistes, comédiens, académiciens, etc. C’est un vrai régal!

Que dire d’autre? C’est un régal. Cette vingtaine de portraits réunis sous le titre adorable de Nouvelle Galerie, est un régal. C’est à la fois dur, vachard, drôle, très drôle. Parfois émouvant. Et quand on gratte, tout est vérifié, bétonné, sérieux. Besson a le rictus imparable. Quand il le décoche, il tape juste. Et fort. Plus de cent kilos de talent dans la tronche, ça peut faire mal. C’est presque du Douillet si ce dernier avait su si bien écrire. Il ne faut pas l’être, douillet, quand on se fait allumer par Patrick Besson. Quand on se fait câliner, ça fait un bien fou. Car c’est écrit, envoyé. Il a un sens inné de la formule, Patrick Besson.

«Les bonnes âmes salopes des lettres»

Il nous croque ici - dans le désordre et liste non exhaustive - l’excellent Jean Yanne («Il a trouvé dans le métier d’acteur ce qu’il n’a pas trouvé dans celui de chansonnier ou d’auteur: un moyen d’exprimer sa gravité.» C’est tout Yanne; tout est dit.), l’indémodable Françoise Sagan (avec ce rappel essentiel: «Il y eut enfin une pétition en faveur d’une grâce fiscale pour Sagan que, sur l’instigation de Jean-François Coulomb et Éric Neuhoff, nous fûmes une trentaine d’écrivains à signer, ce qui fit hurler les bonnes âmes salopes des lettres.»), la craquante Sophie Marceau («Dans La Boum (1980), Marceau est un bébé requin brun.»), du terrifiant Helmunt Newtow («inventeur de la femme tyran»), Mélina Mercouri («la grande rabâcheuse de gaieté grecque»), Grace Kelly («Grace Kelly a grossi. Les communistes monégasques l’appellent Graisse Kelly, mais comme ils sont une dizaine et que personne ne les écoute, le prince Rainier ne les envoie pas en prison.»), les festivals de Cannes (l’année 1968: «l’époque où les marxistes français ont couché avec le plus de jolies filles.» Et puis, il y a ces petits clins d’œil de confidence exquise, page

Patrick Besson.

89, dans le portrait consacré à Emmanuelle Seigner: «Dans le hall du Raphaël, il y a Robert Hue. Le sénateur Robert Hue. On se serre la main, entre cocos. J’ai dit à Emmanuelle que j’étais communiste, c’est peut-être pour ça qu’elle est partie si vite. Ou alors elle avait peur que j’essaie de l’embrasser de force sous la verrière du Raphaël. Parce que moi, je n’ai pas renoncé à la dictature du prolétariat.»

Passent également dans la galerie de portraits Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Jean d’Ormesson, Bettina Rheims, Frédéric Beigbeder, Jacques Martin, Patrick Poivre d’Arvor, Michael Jackson et quelques autres.

Patrick Besson a l’aphorisme gouleyant. Sa prose est un Chinon qu’on boit un soir de printemps quand tout s’apprête à renaître.

PHILIPPE LACOCHE

« Nouvelle galerie », Patrick Besson, Mille et Une Nuits, 118 p.; 4,50 euros.

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Benoît Duteurtre par delà le bien et le mal

 

Benoît Duteurtre, écrivain, journaliste. 2009.

L’excellent romancier se fait essayiste avec un recueil de sulfureuses chroniques dans lesquelles il brocarde la pensée unique et la modernité des benêts.

A l’époque actuelle, il ne sera pas de bon ton de dire du bien de ce livre. Soyons donc de mauvais ton et disons du bien, beaucoup de bien, de ce Polémiques, de l’excellent Benoît Duteurtre. Ce dernier ne mâche pas ses mots. Il ne va pas dans le sens du vent. Ces chroniques (dont certaines ont été publiées dans Le Figaro, Marianne et Libération) le prouvent. Néo-réac? C’est indéniable et, disons-le tout de go, ça fait un bien fou tant la pensée unique, la bien pensance béate, l’hystéro-européanisme, la maniaquerie de la modernité à tout prix sont idiots, benêts, sournoisement insidieux, et, au final, sous des grands discours de pseudo-gauche libertaire, non seulement fait le lit de l’ultralibéralisme, mais finit par carrément coucher avec lui. On est dans de beaux draps! Duteurtre n’est pas dupe. Même quand il défend de Gaulle ou la France d’avant, même quand il s’en prend à l’Europe des marchés, même quand il ose s’attaquer aux nouveaux cyclistes à catogan et à développement durable, même quand il brocarde - le fait-il, au fait? oui, il doit le faire - les trottinettistes, vieux gamins de l’ère nouvelle.

Nouveau réactionnaire

Nouveau-réac? Son éditeur ne s’en cache pas quand, en quatrième de couverture, il prévient: «Partant d’humeurs, d’expériences, d’observations personnelles, chacun de ces textes gomme les frontières trop simples entre le bien et le mal, le progrès et le conservatisme. On aura du mal à faire entrer dans une case Benoît Duteurtre, ce « nouveau réactionnaire » opposé à l’emprise des religions, cet anarchiste favorable au rôle de l’État et des services publics… en tout cas ce romancier passionné par son époque, au point de se transformer provisoirement en essayiste.»

Et ce rôle d’essayiste lui va à merveille à Benoît. Incisif, jamais haineux, amusé, jamais méprisant, critique, jamais donneur de leçons, il déploie un ton qui fait mouche car toujours empreint d’un humour délicat. Lucide. Tout est juste et bien vu. Notamment lorsqu’il démonte Christine Angot qui, selon lui, illustre le dogme du «bon moderne».Celui-ci ordonne que la littérature authentique «vaut d’abord par l’invention d’une écriture. Peu importe qu’un écrivain nous raconte des histoires, qu’il ait de l’esprit et du style. Il est d’abord fabricant de texte et suit obsessionnellement ce but qui se caractérise, dès les premières lignes, par des constructions personnelles et sophistiquées.»

Mais ce délicieux livre de chronique du Duteurtre essayiste, ne doit pas faire oublier le très pertinent Benoît romancier. Pour ce faire, il faut se replonger dans L’été 76, paru en 2011 et qui paraît en Folio. Dans la touffeur de1976, un adolescent provincial, gaucho à longue crinière, découvre le rock et l’amour. C’est à la fois doux, mélancolique, amusant et frais. Le Duteurtre qu’on aime.

PHILIPPE LACOCHE

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 224 p.; 17 euros.

L’été 76, Benoît Duteurtre. Folio, 206 p.; 6,50 euros.

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Les goûts sûrs d’Eric Neuhoff

 

Eric Neuhoff, écrivain. mars 2012.

L’écrivain, critique cinématographique au « Masque et la Plume », dresse un succulent panorama de ses admirations et de ses détestations. Très réussi.

Comment ne pas aimer un livre qui commence ainsi: «Que les choses soient claires: Rivette m’emmerde, Tati ne m’a jamais fait rire et Resnais a le don de m’assommer. Lecteur des Inrockuptibles et de Libération, passe ton chemin. Je te laisse à tes rétrospectives Almodovar, tes inédits de Jacques Doillon. Soyons honnête.Cela ne m’empêche pas d’aimer Antonioni, La maman et la Putain et les premiers Garrel.»

Et de poursuivre en reconnaissant que les goûts sont une affaire compliquée. Surtout en matière de cinéma, ce cousin de la littérature. Du goût, Éric Neuhoff n’en manque pas. Le romancier qu’il est nous l’a prouvé à maintes reprises avec des romans savoureux (Les Hanches de Laetitia, Albin Michel, 1989; La petite Française, Albin Michel 1997; Un bien fou, Albin Michel 2001; Mufle, Albin Michel 2012), et des essais pétillants comme un Drappier (Les Insoumis, Fayard, 2009; Champagne!, Albin Michel 1998).Le critique cinématographique qu’il est également («Le Masque et la Plume», sur France Inter) le confirme. Du goût.Et un sens inné du non-panurgisme et de l’impertinence. Son Dictionnaire chic du cinéma en est la preuve éclatante. Il s’adonne ici à un bel exercice de subjectivité comme Kléber Haedens l’avait fait au siècle dernier avec Une Histoire de la littérature française. Neuhoff est un fou de cinéma. Il aime autant qu’il déteste; il n’écoute que ses émotions, ses fous rires. Il se fiche des écoles, des modes, des vagues, des prétendues modernités. Il parle bien des actrices (délicieux profil de Charlotte Rampling; croquis d’une grande justesse de Romy Schneider: «Des comme elle, ça n’existe plus.»).Il est parfois là où on ne l’attend pas: tendre avec Anne Wiazemsky. Et il est bien là où on l’attend: dans le portrait bref et impeccable qu’il dresse de Jean-Pierre Rassam, ou dans son attendrissante notice consacrée à Pascal Jardin. «Longtemps, le cinéma a été une manière de ne pas vieillir. Je me demande si ça n’est pas aujourd’hui l’unique moyen de ne pas mourir», écrit-il à la fin de l’avant-propos de son dictionnaire. On est en droit de ne pas lui donner tort.

PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic du cinéma, Éric Neuhoff, Écriture. 383 p.; 24,85 euros.

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Le désir d’être Viviant

« Une mise à nu littéraire et politique, où tout conflue vers le désir d’être vivant », est-il écrit en quatrième de couverture du roman d’Arnaud Viviant.

Arnaud Viviant, journaliste, écrivain. 2013.

C’est un livre souvent drôle, parfois noir, même très noir. À l’image de la vie. C’est un vrai roman et c’est bien. Même si l’on sent, au fil des pages, qu’Arnaud Viviant y a mis beaucoup de lui. Beaucoup. Un récit? Non. Belfond, son éditeur, a écrit Roman sur le livre. C’est qu’il devait être d’accord avec ça, Arnaud Viviant. Et, si c’est le cas, il a eu raison. Car grâce à sa construction, son ton, son rythme, ce texte est un vrai roman. Après tout, quand Céline écrit Voyage au bout de la nuit, c’est sa vie qu’il triture, qu’il malaxe, qu’il reconstruit parfois, souvent. On s’en fiche, au fond. La vie de Viviant? L’intérêt c’est que l’Arnaud soit parvenu à faire un beau petit objet littéraire, vif comme un lapin à l’ouverture de la chasse, nerveux. Assez cinglé. Que nous conte-t-il? La vie d’un drôle de zigue, d’abord passionné de rock (il le fut Arnaud Viviant, ancien critique à Best, à Libération, aux Inrockuptibles, etc.), puis de littérature. Le narrateur devient critique littéraire au fil des rencontres. Au Masque et la Plume, notamment. (Comme l’est l’auteur.) Il se promène dans Paris à scooter, file, rapide, boit sec. Et lit. Énormément. Et c’est bien là le mérite de ce roman: c’est un hymne, mine de rien, à la littérature. On y apprend que François Bon s’était acheté sa machine à écrire un samedi après-midi de novembre1977, une machine Olympia rouge vif pour 340francs, «geste par lequel l’ingénieur qu’il était encore passait la main à l’écrivain».On y croise Sébastien Lapaque, «bon catholique, bon, critique, œnologue, père de six enfants, élevé chez les curés»; un Sébastien Lapaque que le narrateur admire. On y croise aussi Sartre («à l’ombre duquel vous pouviez timidement vous inventer une vie», Debord, Bayon qui «écrivait de magnifiques articles-fleuves sur le rock qu’il peaufinait des jours durant avant de les envoyer au desk d’un geste rageur et dépité». Et quelques autres. Il se souvient même que le 9avril1978, à Tours, le pont Wilson, «que tous les Tourangeaux appelaient avec révérence le Pont de pierre», s’écroulait. Viviant devait être dans cette ville à ce moment-là. Il devait écouter les punks. Et déjà lire comme un fou. Ce livre, oui, est un bel hymne à la littérature; il est servi par un rythme rock’n’roll. C’est très agréable.

PHILIPPE LACOCHE

«La vie critique», Belfond, 188 p.; 17,50 euros.

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Comme un lièvre, Jacques Darras regarde la Picardie

 

Le poète et écrivain picard sort un livre, « Voyage dans la couleur verte, Un parcours en Picardie », en compagnie de la photographe Chantal Delacroix.

Pouvez-vous nous présenter ce livre ?

Jacques Darras : C’est un livre de deux cents pages environ qui est le fruit d’un travail d’équipe : la photographe Chantal Delacroix, une Amiénoise pure sucre, a travaillé à partir de textes qui étaient dans mes tiroirs, qui ont mûri très longtemps, qui étaient dans le secret. Elle les a lus; elle les a compris, décryptés; avec son compagnon, Jean, elle est partie sur les routes de la Picardie; ils ont fait un travail de photographe extraordinaire; il y a une complicité, une complémentarité, entre les textes et les photos. Mon écriture est un peu chantournée; c’est une écriture d’il y a quelques années. Ses photos sont très simples, très directes, très claires; ça produit un travail qui fonctionne bien. Elle éclaire par ses photos ce qui, dans ma phrase, peut donner l’impression d’aller dans les coins, de tourner. J’ai une vision de la Picardie qui est une vision de lièvre. Un lièvre, ça court à l’oblique; ça zigzague, ça revient, ça dresse les oreilles. Je suis dans un vision animale de la plaine. Il est surtout question de la plaine dans ce livre. La Picardie, c’est pour moi la plaine plus que les vallées, moi qui suis pourtant l’homme des fleuves et des rivières, pour un coup, c’est essentiellement la plaine. J’adore les nuances de la plaine au printemps et à l’été. C’est une lecture de la Picardie par la couleur.

Est-ce que les textes ont été directement influencés par les photos ou sont-ce les photos qui ont été influencées par les textes?

C’est le travail photographique qui a été réalisé d’après les textes. J’ai un oeil photographique moi-même; j’ai un oeil de peintre (c’est un bien grand mot!). J’aime la couleur; dans une autre vie, j’aurais été un peintre. Si une autre vie m’est accordée, je me réincarnerai en peintre parce que je trouve que la Picardie, c’est la lumière, comme le disait Manessier à propos de la baie de Somme; c’est la couleur et la nuance. La Picardie est un nuancier absolument fabuleux. Les plantes donnent au ciel une réciprocité qui, je trouve, est unique en France; la Picardie ressemble un peu aux polders de la Flandre et des Pays-Bas. Nous sommes une annexe des Pays-Bas et de la Flandre pour la couleur. Il y a eu un grand peintre, Manessier. On peut imaginer qu’il y en ait d’autres. Moi, je suis peintre avec les mots.

Ce livre est destiné à qui ?

La librairie ne désemplit pas depuis quatre heures. Je le destine à tous les gens qui sont dans cette librairie. C’est un livre grand public, un cadeau de Noël. A la fin du livre, il y a un cd avec mes lectures. J’ai lu des extraits. J’explique, je commente; c’est un parcours multiple. Il y a des photos, les paysages, mes textes et la voix. C’est un livre stéréoscopique.

Votre travail photographique a consisté en quoi?

Chantal Delacroix : Tout a commencé lorsque j’ai découvert ces textes. C’est Jacques qui, un jour, m’en a parlé. Je lui ai dit que j’étais intéressé pour travailler à partir d’eux, de faire un itinéraire photographique. J’ai commencé par les lire attentivement. Ensuite, j’ai fait de petites fiches, les lieux, les noms des personnages; je ne savais pas ce que j’allais faire. Comme j’ai la chance d’être mariée avec un homme très curieux, je lui ai proposé de m’accompagner au cours de mes voyages; nous sommes partis comme ça. Lui est du Sud-Ouest, mais c’est l’homme du Sud-Ouest qui connaît le mieux la Picardie parce que nous l’avons sillonnée de long en large. Les trois départements. Et des lieux autres.

J.D. : Elle a photographié la plaine avec toute ses douceurs. Les seigles qui prennent des couleur argentées. C’est de la danse; elle a photographié en dansant.

C.D. : Je suis née à Domart-sur-La Luce. J’ai une longue carrière dans l’informatique derrière moi. Au moment de l’arrêter, j’ai suivi une formation en photo; j’ai passé le diplôme. J ’ai fait un premier livre avec mon mari , Entre ciel et terre, la baie de Somme, grâce aux poèmes de Jacques Darras et d’Yvon Le Men; c’est comme ça que ça a démarré. A partir de là, l’aventure a commencé; j’ai fait une exposition. L’aventure ne s’est plus arrêtée. J’ai fait quelques autres expositions, notamment à Chantilly, et à Achères, dans les Yvelines. J’ai également réalisé des photos lors de très longs voyages. Nous avons voyagé en Mauritanie avec Jean, mon mari. J’ai fait beaucoup de photos. On est toujours un peu à travers le monde.

Propos recueillis par

Jacques Darras, poète et écrivain. Amiens. Décembre 2013.

Philippe LACOCHE

« Voyage dans la couleur vertes, Un parcours en Picardie », Jacques Darras et Chantal Delacroix, éditions du Labyrinthe. 214 p.; 25 euros.

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Le froid sec de l’hiver de Saint-Quentin en 1971

Jacques Darras, écrivain poète, traducteur, universitaire. Février 2012.

J’aime beaucoup la ville de Saint-Quentin. J’y ai longuement séjourné, puis vécu. Séjourné (le mot est-il bien approprié? Il recèle un côté dilettante qui, comme le gros chat de la maison d’édition du même nom où j’ai édité mes premiers livres, me convient), de1970 à1975, comme élève au lycée Henri-Martin. J’avais refusé d’aller au lycée Gay-Lussac, à Chauny - où mon père et ma sœur aînée avaient été, eux-mêmes, élèves -, pour échapper à l’apprentissage de l’allemand, et me jeter comme un soldat républicain sur un combattant franquiste lors de l’attaque de Teruel, sur l’espagnol. Ah, l’espagnol! Quel bonheur! 1971.C’était l’époque où les musiques brésiliennes, sud américaines et latines caressaient le rock de leurs regards de velours noir. Mlle Vergnioux, notre professeur d’espagnol en seconde, nous avait fait apprendre une chanson de Paco Ibanez, «Como tù». Je me souviens de ce drôle d’hiver. Il faisait froid comme aujourd’hui. Un froid sec, picard, comme seule la rue d’Isle, irradiée par des courants d’air glacials et solaires, sait en produire. Nous la remontions, mon copain Paco, Jean-François Le Guern, que je surnomme Juan dans mon roman La Promesse des Navires (Flammarion, 1998; un fort beau cadeau de Noël lectrice, ma fée fessue consumériste) pour nous rendre au lycée et nous enfermer dans une salle de classe du lycée pour y répéter la chanson «Como tù» que nous devions interpréter en cours d’espagnol à l’occasion des fêtes de fin d’année. Le froid sec de cet hiver 1971-72. Le goût des bières brunes que nous ingurgitions en grand nombre au Café central, dans le haut de la rue Emile-Zola. (Existe-t-il toujours?) Habité.Jeune journaliste à L’Aisne nouvelle (1979-1983), j’habitais rue des Bouloirs avec Féline, mon ex-épouse. C’est dire, lectrice, que j’étais ravi de me rendre au salon du livre de Saint-Quentin, il y a peu. J’avais comme voisine la mignonne et vingtenaire Salomé Berlemont-Gilles, fille d’une conseillère municipale socialiste, qui vient de sortir un adorable petit livre, Argentique, dans la collection Plein feu, de chez Lattès. Nous avons beaucoup parlé. Littérature (des hussards et des autres).Littérature encore, l’autre soir, à la librairie du Labyrinthe où je suis allé interviewer Jacques Darras qui publie un livre sur la Picardie en compagnie de la photographe Chantal Delacroix. Il a dû parler de Saint-Quentin, Jacques, dans son ouvrage. Pas fait attention.

Dimanche 15 décembre 2013

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Beaupain et Gallienne : tendres chantres de la tolérance

 

Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, Breteuil, Oise. Novembre 2013.

Breteuil n’est pas si loin. Il fallait se décider vite. Nous y fonçâmes, par une nuit humide. C’était nécessaire. Alex Beaupain y donnait un concert dans le cadre du Picardie Mouv. À peine arrivé, le chanteur qui évolue sur scène attire mon attention. Bon Dieu, mais c’est bien sûr… Tichot! Que fait-il là, l’animal? Un nouveau projet. Un de plus. La dernière fois que je croisais cet amusant et sympathique Ternois, c’était au village du livre de Merlieux. Il soufflait dans un soubassophone, énorme instrument. Nous rîmes de concert. Pas de moqueries, non; une sorte de connivence de terroir. Nous étions dans l’Aisne. Il devait se rappeler les parties de rigolades à la Maison des jeunes de Tergnier. C’est si loin tout ça… À Breteuil, il est sur scène sous le nom de Bipolar Box, un groupe qu’il a monté en mai dernier. À peine a-t-il terminé, que je vais le saluer. On rigole encore. On aime bien rire, Tichot et moi. Je fonce dans les coulisses. Alex Beaupain est devant moi.Une grande table, sous une lumière crue. Nous parlons de sa carrière, de ses chansons. Comment ne pas nous entendre? Son père était cheminot; l’un de ses grands-pères à la CGT. Et il a écrit la plus belle chanson sur les déçus du 10mai1981 («Au départ»). Il développe une chanson mélancolique, nostalgique, terriblement littéraire et bien écrite, dans la veine de celles de Vincent Delerm et d’Albin de la Simone. Sur scène, il malmène ses musiciens et sa violoncelliste avec une tendresse vive et une rare intelligence. Ses mots sonnent juste; ses mélodies sont belles à pleurer. Émotions à fleur de peau encore avec le film, génial, Les Garçons et Guillaume, à table! de Guillaume Gallienne, vu au Gaumont d’Amiens. Ce film, d’une rare intelligence dans son propos, dans son humour, dans sa construction, m’a transporté. Tous les petits machos forts en gueule et en muscles devraient le voir.Pas pour la leçon, non; Gallienne n’en donne pas.Il constate; il informe. Il fait vibrer avec dignité, décrit, jamais larmoyant, la souffrance d’un garçon différent à qui une éducation étrange a fait croire qu’il était une fille. Ce film est touchant, drôle, épatant. C’est un hymne à la tolérance, doux, adorable. Comme le sont les chansons d’Alex Beaupain.

Dimanche 1er décembre 2013

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