À la mémoire de Léon Apollinaire Bazin, d’Auchonvillers

 

Attablé devant un café à mon QG, la brasserie L’Aquarium, j’interviewe Frédéric Mathieu, auteur d’un livre, 14-18, les fusillés, paru aux éditions Séribot (2, rue Raymond-Fassin, 92240 Malakoff). Frédéric est informaticien de profession. Il a toujours été passionné par l’histoire, par les derniers survivants des guerres notamment. Là, il a effectué un travail de recherche remarquable sur les fusillés pour l’exemple de la Grande Guerre. Il a dénombré quelque sept cent cinquante. Ce n’est pas rien. Fusillés pour l’exemple. L’horreur absolue. Le peloton d’exécution pour de pauvres types qui ont eu le malheur de paniquer devant les avancées teutonnes, ou de ne pas revenir à l’heure, ou d’être victimes de l’obusite (sorte d’état second provoqué par les bombardements et qui conduit à faire n’importe quoi, à perdre ses repères; les vieilles badernes en culottes de peau en profitaient pour y voir un acte de désertion). Frédéric Mathieu est clair: aucun de ces Poilus ne méritait la mort. Ils étaient seize originaires de la Somme. L’un d’eux, Léon Apollinaire Bazin, d’Auchonvillers (80), dans la nuit du 8 au 9octobre1914, alors que le 16e RIT tentait de maintenir ses positions devant Bienvillers-aux-Bois, dans le Pas-de-Calais, disparaît de sa compagnie, abandonne armes et uniforme dans une grange, puis rejoint à pied son village natal situé à douze kilomètres. Son but: revoir sa mère Léontine, 65 ans, veuve, élève des pupilles de l’assistance publique, qui réside rue Dufour, à Auchonvillers. Survient un bombardement. Il fait demi-tour. Il est interpellé par deux brigadiers, à Pommier (62). Léon Bazin explique qu’en aucun cas il a voulu déserté. «Je voulais juste revoir ma mère», explique-t-il. Celui qui avait été successivement sapeur pompier à Paris, policier à Amiens, employé à l’hôpital Claude-Bernard, à Paris, cocher de fiacre, chauffeur d’automobile à Saint-Ouen, fut passé par les armes pour abandon de poste le 16octobre1914, à 6

Frédéric Mathieu, écrivain, auteur du livre "14-18, les fusillés". Paris, L'Aquarium. Octobre 2013

heures du matin, devant le 16e RIT rassemblé, à Bavincourt (62).Il avait 36 ans. L’abbé Laloy, aumônier du régiment, qui l’accompagna juste bout, nota dans son journal: «Le ciel d’octobre continue d’être bas et triste et décidément le soleil n’illuminera pas cette journée.» Il dit aussi que la brume permettait à peine de distinguer le poteau fatal.

Dimanche 20 octobre » 2013

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Féloche siffle le silbo couramment

Ce chanteur presque picard, ancien punk, rend hommage dans son dernier disque, au silbo, langue sifflée des Canaries. Il sera en concert à Amiens, samedi.

Féloche, Félix de son vrai prénom, 39 ans, fou de mandoline, est le créateur de l’excellente chanson « Darwin avait raison ». Il sort son deuxième album.

Qu’est-ce que le silbo, qui donne le titre de votre dernier album?

C’est un langage de l’île de la Gomera, aux Canaries. Un langage ancestral, utilisé depuis toujours par les Gomeros (les habitants de l’île), ceci pour se parler d’une montagne à une autre. Le silbo porte à dix kilomètres. On peut se dire des choses aussi importantes que « n’oublie pas d’apporter les patates ce soir »… On peut pratiquement tout dire avec ce langage sifflé. Mais c’est un peu comme s’il y avait des résumés; le v et le b, c’est la même chose. Mais on peut tout dire.

Connaît-on précisément l’histoire de cette langue?

Elle remonte aux Guanches, les premier habitants de l’île. C’était peut-être des Berbères; ils habitaient dans les grottes.

Le silbo vous a été transmis par Bonifacio Santo Herrera. Qui était-il? Un indépendantiste des îles Canaries?

Oui; il était l’amoureux de ma maman. Notre ange gardien aussi quand j’habitais avec elle à Clichy. Notre vie a changé quand il est arrivé. C’était effectivement un indépendantiste. Il était réfugié politique en France en 1981. J’avais 7 ans. Il me parlait de la Gomera. Il était artificier de métier. Il était impliqué dans un attentat qui n’a tué personne, un dimanche, sur une banque. Il avait les yeux clairs. Les Gomeros étaient assez clairs de peau; c’est pour ça qu’on dit qu’ils devaient être Berbères à l’origine. Il est donc arrivé en France. Il a rencontré ma maman à Clichy. Il était comme un papa. Il me parlait de son île; ça me faisait rêver. Il était artificier aux Canaries (pour faire les routes et les tunnels dans les montagnes). En France, il a travaillé au port de Gennevilliers comme ouvrier, mais aussi cuisinier. Je suis parti à 11 ans, là-bas, à la Gomera, pour voir la famille, prendre des nouvelles et donner des nouvelles de Bonifacio, donner des photos car ça coûtait moins cher de n’envoyer que moi. Il ne pouvait plus repartir aux Canaries; s’il rentrait, il allait en prison. Ma chanson parle de Bonifacio; elle parle de la Gomera qui était son île. C’est un peuple, un langage sifflé. Cela m’a permis de parler de Bonifacio sans expliquer pourquoi. La chanson a eu un certain succès là-bas; en France aussi. Elle est passé à la radio (France Inter, Nova, etc.). Certains ont pensé que Bonifacio était la ville de Corse. A l’origine, je n’avais pas à expliquer qui il était. Cette chanson était prévue pour être planquée dans un album. Les premières personnes qui ont aimé le disque me disaient : « On aime bien ta chanson sur les oiseaux. » En fait, ce n’est pas du tout une chanson sur les oiseaux. C’est une chanson sur l’humain, sur un peuple, sur un langage qui est sifflé et qui m’a marqué, petit.

Bonifacio, c’est aussi un destin tragique…

Oui, en 1986, il a dû partir car le gouvernement français avait fait des accords avec l’Espagne pour extrader les réfugiés espagnols. Il est donc parti aux Etats-Unis, à New York où il s’était installé. Il a été assassiné il y a trois ans.

Y a-t-il eu une enquête?

Il y a eu une enquête; il s’agirait de voyous, des pilleurs. Mais on ne sait pas complètement. C’est une destin; il n’a jamais pu rentrer chez lui. Lui m’a inspiré… En fait, la langue sifflée est poétique. Elle suffisait en soi. Il n’y a besoin d’aucune figure de style. Il existe un endroit où les hommes parlent comme les oiseaux. Rien qu’en le disant ça fait déjà une chanson. Les Espagnols ne connaissent pas ou peu. Il a existé un langage sifflé au Pays basque, dans les Pyrénées; il n’existe plus. Il y a des langues sifflés en Turquie, en Chine. La plus élaborée est celle de la Gomera car elle a été enseignée, et étudiée dans les écoles. Elle est classée patrimoine mondial immatériel ce qui est génial!

Vous avez beaucoup voyagé…

C’est la vie de musicien. J’aime voyager mais pour faire quelque chose. La musique, c’est déjà un langage. On peut aller partout. Rencontrer des musiciens. Je suis allé en Louisiane où j’ai eu la chance de faire une chanson avec Dr John qui est le pape de la musique de New Orleans. J’ai également joué dans un groupe punk ukrainien. C’était le premier groupe a chanté en ukrainien dans l’ère post-soviétique. Avant, c’était interdit pour eux. En Ukraine, on jouait dans les stades mais on ne gagnait que 50 dollars. Ca ne nous faisait pas vivre alors qu’en France, on jouait dans des petites salles et on gagnait mieux notre vie. Le groupe s’était installé en France. Deux membres n’ont pas supporté la vie ici et sont repartis. Moi, j’ai remplacé l’un d’eux. J’étais guitariste et trompettiste. J’ai tourné avec eux en France. C’était un groupe de rock qui marchait et on a joué dans les stades (dont celui de Kiev) en Ukraine. Le plus gros concerts que j’avais fait avec eux , avant de partir jouer en Ukraine, c’était dans un café. Mes doigts saignaient car je devais apprendre tous les morceaux en deux semaines. Et je suis arrivé là-bas pour jouer lors d’un festival, dans un stade, devant 40 000 personnes! Dans la programmation du festival, il y avait Samatha Fox; je n’y comprenais rien. J’avais 18 ans (j’ai aujourd’hui 39 ans; je suis né dans le XIV e arrondissement, à Paris). J’ai également voyagé en Arménie où je faisais le son pour un documentaire. J’ai enregistré des musiciens. La musique permet de fraterniser quand on voyage; on peut parler.

Quel a été votre parcours musical?

J’ai fait de la trompette en étant petit au conservatoire de Clichy. J’ai joué dans des groupes de rock. (Ma mère était journaliste à Radio G, Radio Gennevilliers). J’ai fait un bac cinéma, et j’ai travaillé dans le théâtre. Je me suis retrouvé dans le Berry a accompagner des comédiens sur scène. J’ai fait de la musique pour des spectacles de magie. On peut faire plein de choses en musique.

Vos goûts musicaux? Vos influences?

J’étais fan de Prince. Et je le suis encore. Je viens de la banlieue parisienne où c’était très funk, très rap. Et moi je n’étais pas un rappeur, mais je suis né dans un truc urbain. C’est dans ma culture même si je fais de la chanson.

Et la rencontre avec la femme de votre vie : la mandoline?

La coquine mandoline… La mandoline, je ne comprenais pas comment ça marchait. J’avais acheté une mandoline pas chère, chez Paul Beuscher. J’ai tout de suite eu des idées; j’étais fou de musique cajun où il n’y a pas de mandoline. Je suis allé vers la mandoline instinctivement. Je n’y comprenais rien car la mandoline; c’est accordé comme un violon (sol, ré, mi). Heureusement qu’on ne m’a pas dit que c’était accordé comme un violon sinon, j’aurais été paniqué… Tout de suite j’ai trouvé des riffs de la musique cajun. C’est devenu mon instrument sans que je le comprenne. Je n’ai pas pris de cours de mandoline. A côté de chez moi, il y a un groupe de mandoline intitulé l’Estudiantina, à Argenteuil. Ils ont une école de mandolines.

Vous les avez fait venir pour enregistrer votre disque. Comment était-ce?

C’était fou. Faire venir 65 joueurs de mandoline. On a fait des concerts ensemble; on a joué des morceaux de Ferré. On a fait un concert à Argenteuil. C’est un super orchestre.

Votre dernier album regroupe des gens connus (Rona Hartner, Roxane Shanté, etc.).

Roxane Shanté n’est pas très connue si ce n’est pas les afficionados du début du hip hop. C’est la première… Je les ai appelé pour l’occasion. Pour moi, ce femmes étaient comme des déesses; des femmes qui ont beaucoup de pouvoir, d’énergie. Elle a pris sa retraite très tôt car à 14 ans, elle était déjà une star du hip hop. Et elle évoluait dans un milieu très dur. Je lui ai écrit un mail de 70 lignes en lui disant que j’étais fan d’elle depuis que j’étais petit. Je lui ai demandé si elle voulait être sur mon album. Elle m’a répondu : « Ok, baby! ». A l’américaine. On a pu enregistrer à New York. Parfois, il faut aller au bout, y aller, prendre son billet d’avion. Et Rona, je lui ai couru après. J’étais fan de Gadjo Dilo. J’étais un peu amoureux d’elle. Elle est magnifique dans ce film. C’est ça aussi faire un disque : faire appelle à des souvenirs, à des sensations qu’on a pu avoir. Et réaliser des rêves.

C’est quoi la vie de Féloche aujourd’hui?

Je vis en banlieue. J’ai mon studio d’enregistrement dans ma cave. Je prépare actuellement la tournée et ça va être assez costaud. C’est une vie d’ado en tournée.

Pourriez-vous revenir sur la chanson qui a vous a fait connaître : « Darwin avait raison »?

C’est une blague avec un copain. Quand on faisait des choses de moins en moins bien, on disait : « Darwin avait raison. » C’était ironique, une vanne. J’aimais bien cette expression. Quand j’ai trouvé mon nom, Féloche, j’avais besoin de retrouver l’animal en moi, redevenir plus instinctif. Ecouter mon intuition, mon instinct pour créer. Je me suis trouvé un nom, Féloche. Mon vrai prénom c’est Félix. Féloche, c’est mon surnom de l’école.

Vous avez des attaches en Picardie?

Oui, à Saint-Quentin; mes grands-parents y habitaient. Mon grand-père est mort; ma grand-mère est malade. J’ai encore des cousins en Picardie, à Amiens, à Compiègne… Une dizaine de cousins qui habitent encore en Picardie. Petit, j’allais à Saint-Quentin. J’allais à la brasserie du Carillon. A Pâques, ils mettaient des petits oeufs dans la tasse de café. J’ai un souvenir vraiment fort dans le train : « Saint-Quentin, Saint-Quentin, deux minutes d’arrêt… » (N.D.L.R. : il prend l’accent picard.) J’allais tout seul en train à Saint-Quentin; il ne fallait pas que je me loupe. Ma mère me mettait dans le dernier wagon; elle appelait ma grand-mère. Il ne fallait pas que je déconne…

Votre mère a habité à Jeancourt, dans l’Aisne?

Pendant une petite période.

Vos projets?

J’adapte les chansons du disque pour la scène. On ne chante pas de la même façon. On est debout. Il faut se réapproprier les chansons; on est une bande de potes. Il faut une cohérence et raconter une histoire. Je bosse là-dessus. Après tu offres ta musique… Au début, tu défends ta musique sur scène. Après on est plus cool, alors on offre sa musique.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Féloche, chanteur-Hôtel Jules, rue Lafayette. Paris. Octobre 2013.

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La prose diatonique de Raymond Carver

Le grand nouvelliste américain, mort en 1988, fait sonner ici une vingtaine d’histoires empreintes d’un blues poisseux et terriblement américain.

Raymond Carver est considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs nouvellistes. Couronné de nombreux prix, traduit en Europe et au Japon, il a été qualifié de «Tchekhov américain».

Qu’est-ce qui constitue, au juste, le charme de la prose de Carver? Certainement son sens de l’effet minimaliste. Mais pas un minimalisme désincarné ni abscons.T out au contraire. Ses personnages sont de chair, de sang, de rire, de larmes, parfois de révolte et de fureur. Ce sont souvent des gens modestes, des prolétaires, des sans grades, ou issus des classes moyennes. Terriblement moyennes.

Il dit peu, il dit bien

Le style de Carver est efficace, rarement lyrique, jamais «fleuri».Il dit peu mais il dit bien. Il va à l’essentiel, avec une rapidité quasi féline, des manières de coups de pattes qui font mouche. Il se concentre sur le saillant, le réel dans ce qu’il a de plus juste, parfois de plus banal. Un caractère est brossé en quelques lignes; idem pour un physique.

Le titre du recueil qui nous occupe, Tais-toi, je t’en prie, vaut son pesant d’efficacité. C’est presque une mini nouvelle à lui tout seul. Un peu vachard, cynique, certainement tissé d’un désespoir qui ne se dévoile pas vraiment. La vingtaine de nouvelles de ce livre est dans cette veine. Des ombres lasses, usées qui se débattent contre un quotidien qui, souvent de fait pas de cadeau. Point de misérabilisme, non. Et c’est encore pire. Il y a un blues Carver, un gris Carver, comme il y a une musique Modiano. Quelque chose d’indéfinissable qui, même quand le soleil brille, que la partie de pêche donne à fond, ou que la victoire minuscule pointe son nez, finit par vous broyer le moral et instiller en vous un spleen. On en ressort en se demandant à quoi tout cela sert. Ces dîners, ces mots qu’on échange pour pas grand-chose. Tout est moyen; rarement dramatique. Et pourtant… Page68: «Je suis remonté jusqu’en haut de la berge et je suis passé sous une clôture coiffée d’un panneau qui disait: ENTRÉE INTERDITE. C’est là que prend naissance une des pistes de l’aérodrome. J’ai fait un arrêt pour regarder des fleurs qui avaient poussé dans les lézardes de la piste. Elles étaient entourées de ces traces noirâtres, huileuses, que laissent les avions au moment où leurs pneus prennent contact avec le macadam.» Un peu plus loin, il y a le ruisseau. Le narrateur pêche. Il se trouve bientôt confronté à un énorme poisson visqueux, une sorte de silure ou de gros poisson-chat. Une sale bestiole, puissante et huileuse. Comme les traces sur la piste de l’aérodrome. Nous sommes aux États-Unis. Carver observe, raconte et chante son blues comme lui seul sait le faire. Sa prose sonne comme l’harmonica d’Al Wilson. Sa prose est en diatonique.

PHILIPPE LACOCHE

«Tais-toi, je t’en prie», Raymond Carver, traduit de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin. Éditions Points. 317 p.; 7,20 euros.

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Mon aventure avec Llançà, une brune, même pas majeure

 

L'excellent photographe Guillaume Lecoque.

Alain David, vice-président d’Amiens Métropole chargé de la culture, par ailleurs talentueux peintre, a exposé ses toiles dans l’adorable petite église romane de Fieffes-Montrelet. En compagnie de Lys, j’étais ravi d’aller les découvrir. Alain ne donne pas dans le figuratif. Il travaille les formes, les volumes, les couleurs. Ses toiles sont souvent imposantes. Elles s’intégraient bien dans ce lieu de pierres séculaires et dans cette ambiance automnale. Mon automne est rural. Après avoir parcouru la campagne pour gagner Fieffes-Montrelet, nous nous rendus, Lys et moi, au domaine du Marquenterre pour y faire du cheval. Oui, tu as bien lu, lectrice adorée; le marquis a délaissé son carrosse Peugeot 206 (5 VC) pour une magnifique jument henson nommée LLançà (comme la capitale de la Catalogne).Elle était justement très brune, titulaire d’une jolie crinière. J’ai demandé à la monitrice si Llançà était majeure, je fus déçu. «Elle a quinze ans», m’a-t-elle informé, intriguée, puis un peu inquiète surtout quand je lui répondis: «Tant pis! Je la monterai quand même…» Malgré mes hautes origines, je n’étais jamais monté sur un cheval. Ce fut une grande découverte. Promenade dans la forêt du domaine. Sous-bois de velours ocre et roux. Nous avons croisé des mouflons, des sangliers et autres bestioles. Lys, devant moi, était bien mignonne avec sa petite queue blonde qui dépassait de sa bombe. Llançà avait un sacré caractère; elle prenait la tangente dès qu’elle le pouvait pour manger à sa guise l’herbe fraîche. J’ai été tellement séduit par cette expérience il n’est pas exclu que je revende ma Peugeot 206 et que je m’achète un cheval. Venir travailler à cheval au Courrier picard, ça ne manquerait pas d’allure. Mon retour à la vie citadine m’a encore dépaysé.Je suis allé découvrir la belle exposition «Zanzibar-Michenzani Trains, un quartier en regard», à la maison de l’architecture à Amiens. Très belles photos de Guillaume Lecoque, et conférence, lors du vernissage, de Maïlys Chauvin, géographe et chercheur au laboratoire des Afriques dans le Monde. Je ne cessais de penser à Rimbaud et à Kessel. Et des hallucinations olfactives m’envahirent, parfumées au clou de girofle.

Dimanche 13 octobre 2013.

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Son prénom, c’est Micheline

 

«Mon prénom, c’est Micheline!» Elle est donc venue, Micheline; elle a quitté son poste d’observation, la fenêtre de sa maison qui donne sur la Bresle et sur le pont qui l’enjambe (la Bresle, pas Micheline). «C’est moins le défilé que les autres années, on dirait», m’avait-elle dit quand je l’avais traversée (la Bresle) pour me rendre au restaurant la Villa des Houx, lieu des agapes du Salon du livre d’Aumale où j’étais invité. À Micheline, j’ai demandé si elle voyait passer des truites sous sa fenêtre. «La Bresle, c’est une première catégorie», fis-je, en bon pêcheur. Mais je sentais bien que les truites, ça l’intéressait moyennement, Micheline. Ce qui l’intéressait, c’était le défilé des écrivains. Les vedettes. «Il y a trop d’herbe. On ne les voit pas», fit-elle, pour me faire plaisir, avant d’embrayer sur les vedettes. Et de citer Pierre Bellemare et Charles Dumont. Après le repas, je regagnais ma table d’écrivain dédicaçant, à la droite non pas du père, mais de Charles Dumont qui signait à tour de bras, alors que j’avais péniblement signé cinq exemplaires de mon dernier roman. (Si j’avais composé «Non, je ne regrette rien» pour Édith Piaf, je n’en serais pas là.) Je m’endormais un peu, quand, soudain: «Mon prénom, c’est Micheline!».Elle était donc venue, etc. Charles mit un mot aimable sur l’une des premières pages d’un de ses livres. Puis elle est repartie dans la foule du salon. Est-elle allée acheter un livre à Pierre Bellemare? Je n’en sais rien. Pierre, j’avais vue sur son dos, large, puissant, sur son cou, large, puissant, comme les eaux de Bresle, l’hiver. Toujours penché sur ses livres qu’il signait, lui aussi, à tour de bras. Jean-Jacques Blanger doit l’admirer, Charles Dumont. Il avait fait le forcing pour me remettre en mains propres un cd de ses œuvres. «Je suis chanteur. Chanson française des années cinquante», m’avait-il dit. Il m’a remis son disque. J’ai écouté. Et c’est très bon. Des chansons à l’ancienne, bien interprétées, bien arrangées. Blanger a joué dans les cabarets parisiens pendant des années. Pierre Barouh et Bernard Dimey lui ont écrit des chansons. Il reprend également des chansons de Ferrat. Il y a quelque temps, il est revenu habiter Airaines, sa ville d’origine. «Ce n’est pas évident de trouver des concerts en Picardie», m’a-t-il. Organisateurs, contactez-le: 03 22 92 43 25 ou 06 12 39 03

Jean-Jacques Blanger, chanteur, Amiens. Septembre 2013.

50.

Dimanche 3 octobre 2013

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Georges Mandard, poète, ne sera jamais charcutier

L’excellent Gérard Pussey propose un petit livre hilarant et très réussi, constitué de saynètes désopilantes dans un univers d’andouilles.

Rêve et cauchemars de Georges Mandard, petit livre de Gérard Pussey, est une œuvre exquise. Un vrai régal. Neveu de René Fallet - qui l’a initié à l’écriture et l’a entraîné en virée du côté de chez Prévert, Brassens et Audiard - Gérard Pussey fut pendant vingt ans critique littéraire à Elle; il est aujourd’hui journaliste à Service littéraire (journal de l’excellent François Cérésa) et à Causeur (où sévit notamment le talentueux Jérôme Leroy).

«Il sent le vieux gant»

Pussey est un homme de goût. Comment ne pas l’être quand on a l’élégance et la culture de qualifier de sotie le genre de son opus. Qui sait encore ce qu’est la sotie? Peu usitée, elle n’est autre qu’une farce satirique, fort prisée au XVe siècle. Le regretté Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, avait utilisé ce genre pour l’un de ses ouvrages. Fallet, Cérésa, Leroy, Brochier, nous voici donc en bonne compagnie. Nous le sommes également dans le livre de Gérard Pussey qui nous narre par le menu les aventures de Georges Mandard, fils d’Antoinette et Prosper Mandard, charcutiers à Melun-lès-Melons, d’Aglaé Mandard, leur fille, d’Armand, second mari d’Aglaé, de Petit-Bobo, fils d’Armand et d’Aglaé, donc neveu de Georges, de Micheline Rodureau, vendeuse en charcuterie. On y croise également Jean-Paul Sartre, en «philosophe dépressif», Simone de Beauvoir, en «écrivaine féministe», Guillaume Apollinaire, Arthur Rimbaud, etc.

Comme il est indiqué dans le prière d’insérer, Pussey utilise les ressorts narratifs propres aux récits de jeunesse pour traiter d’un thème grave: le refus de la passation de pouvoir et de l’héritage. Pour ce faire, il se goinfre de toutes les libertés, joue avec le temps, avec la chronologie, flirte avec l’absurde.

L’histoire? Prospère et Antoinette Mandard se désolent car leur fils Georges ne veut absolument pas reprendre la charcuterie paternelle. Leur progéniture est un poète, un dandy; il méprise la viande, l’andouille, le saucisson. Il tente de fuir sa destinée toute tracée au sang du boudin noir. Il envisage même de se faire adopter par des parents écrivains. Il s’en ouvre au directeur de l’orphelinat. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se présentent. Il plaît à Sartre qui, de joie, allume une Boyard. Simone grimace. «Je n’en veux pas, il sent le vieux gant», crie-t-elle.

Voici un exemple des saynètes hilarantes qui tapissent ce livre croustillant, gouleyant, savoureux, superbement illustré par Philippe Dumas (qui a écrit et illustré de nombreux livres et qui a reçu le Grand Prix de Littérature de la Ville de Paris). Jetez-vous sur l’objet, vous ne le regretterez pas!

PHILIPPE LACOCHE

«

Gérard Pussey est notamment l'auteur de "L'Homme d'intérieur", Prix Roger-Nimier.

», Gérard Pussey, dessins

de Philippe Dumas. Le Castor astral. 128 p.; 15 euros.

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Daniel Darc dans la lumière

Le livre d’entretiens menés par le journaliste Bertrand Dicale éclaire le regretté rocker d’un jour nouveau. « Son chemin vers la lumière… »

Qui était réellement Daniel Darc? Difficile à dire. Toujours difficile quand on se trouve en face d’un tel personnage. Longtemps, Daniel ne fut qu’excès de toutes sortes. Il incarna le rock’n’roll à lui tout seul, comme continue de l’incarner l’increvable Keith Richards ou comme l’incarna aussi le sulfureux Johnny Thunders. Les journalistes n’ont pas besoin d’humains; ils n’ont besoin que de légendes. Daniel Darc devint donc, comme Keith Richards, le miraculé. Celui qui a survécu à des doses d’héroïne, aux produits divers, à l’alcool, aux shootes les plus douteux

Daniel Darc photographié à la Comédie de Picardie, à Amiens, en 2011, avant un concert.

en une époque où les victimes du sida et de l’hépatite tombaient comme de pauvres petits soldats sous la mitraille de cette maladie fasciste et injuste. Daniel Darc était tout ça, certes; il ne s’en cachait pas. Était-il nécessaire d’en rajouter? Ses albums parlaient d’eux-mêmes. Ils étaient aussi beaux que lui. Aussi purs. Ils ne parlent que d’amour, de mort, de littérature. Daniel était fasciné par l’écriture. Il est certain qu’il eût préféré être romancier, poète, écrivain, que chanteur. Ses paroles sont des nouvelles, de petites histoires, de romans minuscules. Il se fichait de sa carrière comme d’une guigne.Il ne pensait qu’à la taille de son âme. Comme s’il eut voulu se racheter.

Bertrand Dicale eût pu faire un livre lugubre, mortifère. Il n’en est rien. Il est le fruit de longs et nombreux entretiens que le journaliste a menés. Daniel Darc y parle de ses passions, de ses souvenirs, de des amis, de rock. Beaucoup de rock. Mais aussi de sa démarche spirituelle. «Il y a deux raisons à ce que Daniel Darc ait accepté la proposition que je lui avais faite d’écrire un livre ensemble, selon ce qu’il m’en a dit et que m’ont rapporté ses proches», confie Bertrand Dicale dans la préface éclairante qu’il nous donne à lire. «Deux raisons qui lui avaient fait refuser plusieurs offres de collaboration. Premièrement, nous étions frères en Christ. Nous n’étions pas seulement deux protestants membres de l’église réformée de France. Nous partagions la ferme certitude - et même expérience - que la parole du Seigneur n’est pas une lampe destinée à éclairer en plein soleil, mais qu’elle apporte la lumière dans la nuit.» La deuxième raison: «(…) je n’ai jamais été particulièrement séduit par la mythologie du rock’n’roll et de ses excès.» D’où certainement, le ton singulier et très juste de ce livre.

PHILIPPE LACOCHE

«Tout est permis mais tout n’est pas utile», Daniel Darc, entretiens avec Bertrand Dicale. Fayard, 223 p.; 18 euros

A noter qu’un album posthume de Daniel Darc, intitulé «Chapelle Sixteen», est sorti le 30 septembre. Au moment de sa disparition, en février dernier, il travaillait à la conception d’un nouveau disque avec Laurent Marimbert (qui avait déjà œuvré sur l’album précédent, « La taille de mon âme»). Une bonne partie des voix avait été enregistrée; Laurent Marimbert a eu la tâche d’achever la composition et la réalisation du disque à partir de ces enregistrements. «Chapelle Sixteen» est sorti chez Jive Epic.

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Sous le charme du dernier film de Jodorowsky

 

Albin de la Simone.

Qu’est-ce qui fait qu’on tombe sous le charme d’un livre, d’un film, d’une fille, d’un paysage? De quoi est constitué cet élan mystérieux, ce coup de cœur, ce coup de foudre dans lequel on s’installe, par lequel on se laisse porter, sous lequel on se laisse mouiller comme sous une douce averse de septembre? Après la violence passionnelle du coup de foudre, la douceur humide du plaisir.Je me suis installé dans La Danza de la Realidad, dernier film du génial Alejandro Jodorowsky, projeté, en ce moment, au ciné Saint-Leu, à Amiens, comme sous la pluie tiède et acidulée du bonheur. J’ai adoré. Pourquoi? Difficile à dire. L’histoire certainement. Cette manière d’autobiographie du Jodo (né au Chili en1929, dans la petite ville de Tocopilla, où il a tourné son film) est bouleversante car, un peu comme le dernier roman de Yann Moix, c’est un ovni. Ça ne ressemble à rien. Et c’est épatant, violent, fort, séduisant, généreux, à la fois lyrique et taiseux, excessif, boursouflé et concis. Terriblement latin. On est à mille lieux des productions des intellectuels, des penseurs, des impuissances analytiques, des emmerdeurs patentés, des prétentieux du 7e art. Jodorowsky montre ce qu’il ressent, raconte, se souvient, transfigure, invente, sincère, angoissé, joyeux. Son film pue la vie. C’est délicieux. On y retrouve son enfance, son éducation dure, violente, administré par un père stalinien qui croit bien faire (quelle belle idée de faire jouer le rôle de son daron par son propre fils, Brontis Jodorowsky!) Tout est folie, poésie brute, tendresse rentrée. C’est du grand art. Sous le charme, je le fus encore en écoutant Un homme, le dernier album de l’Amiénois Albin de la Simone. Il s’agit, sans aucun doute, de son album le plus abouti. Une douceur rassérénante émane de ses chansons dans lesquelles il s’interroge sur le rôle de l’homme dans la société, dans le couple. Je n’ai pas manqué d’aller interviewer Albin, à la terrasse du café Place Verte, rue d’Oberkampf. Le soleil nous faisait cligner des yeux. Il se souvenait que notre première rencontre, à Paris, avait eu lieu dans le bar de l’hôtel Lutetia. C’était il y a combien temps? Dix ans certainement. Et la première fois que j’ai entendu parler de Jodorowsky, c’était en1973, chez Odette, café des Halles, à Saint-Quentin. J’irai comme un cheval fou, d’Arrabal, venait de sortir sur les écrans. Nous fumions des gauloises jaunes, goût maryland.

Dimanche 29 septembre 2013.

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