Le chef-d’oeuvre de Yann Moix

Mille cent quarante-trois pages. Un pavé dans la bonace de la rentrée littéraire. Yann Moix vient d’écrire un ovni en prose. Un livre essentiel.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

Il serait vraiment regrettable de ne juger le dernier roman de Yann Moix qu’à son poids, qu’à sa forme monstrueuse. Mille cent quarante-trois pages, ce n’est pas rien. Un sacré pavé dans les eaux souvent stagnantes de la rentrée littéraire. Monstrueux, l’objet l’est par sa pagination, son poids, c’est indéniable. Mais il est aussi et surtout monstrueux dans son expression littéraire intrinsèque. Monstrueux comme l’est Le Voyage au bout de la Nuit, de Céline, Ulysse, de James Joyce, les Écrits intimes, de Roger Vailland ou les œuvres complètes de Henry Miller. Monstrueux car tout en excès, en lyrisme, en folie, extrême folie, rythmes changeants, style sans cesse renouvelé, surprises à chaque page, personnages hauts en couleurs, totalement allumés. Ce roman de Yann Moix est un ovni, comme le sont tous les chefs-d’œuvre. Et, pesons nos mots, Naissance en est un, de chef-d’œuvre. Un livre essentiel, un livre à baroufle médiatique (comme le furent ceux de l’excellent Michel Houellebecq et, en d’autres temps, du sulfureux Raymond Radiguet) mais pas seulement, un livre marathonien et tout en souffle (comme certains livres de Paul Léautaud ou d’Ezra Pound) mais pas seulement, un livre de fou, dadaïste, métaphysique, obnubilant (comme certains opus de Francis Picabia ou de Philippe Soupault) mais pas seulement. Tout est dans le «pas seulement» en fait. Car ce Naissance est réellement indéfinissable et totalement nouveau. C’est un très grand livre. Le narrateur de Yann Moix y raconte sa naissance, les maltraitances de son père, violent, mauvais comme une teigne, sadique, et d’une mère qui ne vaut guère mieux si ce n’est qu’elle détient un peu moins de force physique. Le pauvre petit ne doit son salut qu’à son parrain, le résolument fou, génial, ami des arts, des lettres, des désaxés, l’incroyable Marc-Astolphe Oh. Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre. Les noms de famille à eux seuls sont des petits bouts de poésie, de nouveauté, d’une incroyable fraîcheur inventive. Il y a également dans ce roman une tristesse, une mélancolie, une dépression, un désespoir sans fond, le tout contrebalancé par une drôlerie et un humour épatants. Toute l’histoire est sous-tendue par une longue réflexion sur l’antisémitisme; c’est poignant. Adorons aussi la culture rock et musicale de Yann Moix: ses pages sur Brian Jones sont d’une justesse inégalée.

PHILIPPE LACOCHE

«Naissance», Yann Moix, Grasset, 1143 p.; 26 euros.

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« J’opte pour la réalité…»

Excellent romancier, le discret Antoine Piazza nous donne une version réécrite de son «Roman fleuve», œuvre forte et ambitieuse. Explications.

Antoine Piazza est l’un de nos meilleurs romanciers français. C’est un auteur discret, qui ne fréquente pas les cocktails littéraires et qui, de sa bonne ville de Sète où il exerce la profession d’instituteur, ne doit guère être concerné par les intrigues germanopratines. Il n’empêche que, de livre en livres, il bâtit une œuvre exigeante et de grande qualité, saluée par la critique.

Ce Roman fleuve a déjà été publié en 1999; il s’agissait de votre premier roman. Pourquoi l’avoir publié de nouveau aujourd’hui? De quoi l’avez-vous enrichi?

Le livre est passé au format de poche en 2001 et il était question de le publier en 2013 dans la collection Babel d’Actes Sud. En voulant procéder à des corrections, j’ai trouvé au livre assez de défauts et d’insuffisances pour me lancer dans un vrai travail de réécriture, lequel est particulièrement perceptible une fois franchi le premier tiers du roman… Des personnages ont été étoffés, des longueurs supprimées. L’intrigue a été renforcée pour conduire à un dénouement différent…

D’où vous est venue cette idée magnifique qu’un président puisse tenter de sauver la France, en conflit avec l’Europe, grâce à la fiction?

Il y a quinze ans, j’ai commencé le « premier » Roman fleuve. J’avais un héros, une sorte de « double » de l’auteur, à qui un membre influent du pouvoir en place confiait une mission pour le moins saugrenue : partir à la recherche de la sépulture d’un personnage de fiction. J’ai écrit une soixantaine de pages. Ensuite, j’ai laissé « reposer ». Et puis l’idée est venue, un vrai cadeau !

C’est un hommage à la littérature. Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi?

Je pense à Proust et à Balzac, et combien d’autres ! Mais j’ai conservé le plus grand respect pour les lectures de l’enfance : Jules Verne et Alexandre Dumas, de l’adolescence : Cronin et Boris Vian. Je m’efforce de ne pas (trop) établir de hiérarchie entre les auteurs. Je crois qu’il y a d’abord un plaisir de lecture, lequel est conditionné par l’âge du lecteur, donc, ou encore par son humeur du moment, par le temps qu’il fait, que sais-je encore ! Il n’en est pas autrement pour la musique : il y a des jours pour les quatuors de Beethoven et d’autres pour des standards d’Elvis Presley…

Combien de temps vous a demandé ce nouveau travail sur ce premier roman?

Pas tout à fait un an. Après n’avoir pas montré un grand engouement pour un travail de réécriture qui m’obligeait à retrouver un projet vieux d’une quinzaine d’années, je me suis pris au jeu une seconde fois… Presque un an et combien d’heures ? Je ne sais pas : je n’ai pas vu les heures passer…

Que symbolise le fleuve qui sert de frontière entre réalité et fiction?

Un lecteur m’a dit que le choix du Rhône, le plus tumultueux et le moins navigable des fleuves français, n’était pas un hasard. N’importe comment, le fleuve comme frontière entre réalité et fiction symbolise l’oubli et le renouveau. Je voulais encore définir un espace dans lequel il soit possible de perdre pied ou, mieux encore, de faire naufrage… En gardant une possibilité d’accoster sur l’autre rive…

Dans la vie de tous les jours, préférez-vous la réalité ou la fiction?

La réalité renvoie le plus souvent à l’idée d’affrontement, voire de lutte, et, comme la notion de bonheur est étroitement liée à une notion de dépassement, j’opte pour la réalité : l’endroit est rude mais les victoires remportées procurent les vraies joies.

Quels sont vos projets littéraires?

Après avoir récrit ce premier livre dans l’intention de le republier, ce qui constitue une démarche assez inhabituelle pour un auteur, j’ai l’impression d’avoir refermé une boucle. Cela signifie peut-être que je vais partir sur autre chose, ou alors sur la même chose, mais autrement…

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Né en 1957, Antoine Piazza vit à Sète où il est professeur des écoles. Tous ses romans sont publiés aux éditions du Rouergue.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

« Roman fleuve », Antoine Piazza, Le Brune au Rouergue, 364 p.; 22,50 euros.

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Sébastien Cauet change mes piles pendant nos rêves d’Aisne

 

L’autre jour, dans les bureaux de Be Aw

Sébastien Cauet, un Picard qui s’assume.

are, la société de production de Sébastien Cauet - dont les locaux se trouvent rue Marcel-Dassault, à Boulogne-Billancourt - j’avais l’impression d’être chez moi. Dans l’Aisne. Presque dans ma bonne ville de Tergnier. En Picardie, en tout cas. Cauet est né à Saint-Quentin; il a passé toute son enfance à Marle, un petit bourg brumeux égaré entre le Laonnois et la Thiérache, où, en des temps antédiluviens, j’avais fait des bals comme guitariste (guitare Elie Sound, copie Gibson SG) au sein de l’orchestre les Strangers. (Mes copains rockers de Tergnier me brocardèrent, quelques années plus tard, en ricanant: «Alors, Phil? Tu as joué avec les Stranglers?» Marle. La sucrerie dans laquelle travaillaient ses parents. Alors qu’il me parlait de ça, je me souvenais de la sucrerie de Tergnier qui, l’automne venue, exhalait des odeurs écœurantes de betteraves concassées. On l’appelait aussi La Casserie. Ensuite, il est allé au lycée à Laon. Paul-Claudel, of course. Comme Sartre qui lui, l’était comme professeur de philosophie où, dit-on, il a commencé à écrire La Nausée. Cauet à Laon, j’ai fait le calcul; ça devait être en1988.Que se passait-il à Laon, en1988? Les Bothers McDaniels, groupe local et mythique de rhythm’n’blues, n’existaient déjà plus. Les Ricains de la base de Crépy-Couvron avaient rangé leurs rangers depuis quelque vingt-cinq ans. Je pensais à tout ça quand, soudainement, les piles de mon magnétophone ont rendu l’âme. Presbyte depuis quelques mois, j’étais bien incapable de distinguer les plus et les moins. Cauet, en bon camarade et en «pays», me les a changées. Ça m’a fait plaisir. Quelques instants plus tôt, j’avais discuté avec l’un de ses hommes de confiance, Axonnais lui aussi. Il avait fréquenté le lycée Henri-Martin. Ça rapproche. Sans transition, comme disait Raymond Marcillac (soyons actuels!), j’ai vu, au Gaumont d’Amiens, le film Les Invincibles, de Frédéric Berthe avec Gérard Depardieu, Atmen Kelif et Edouard Baer. J’ai adoré. Cette histoire de pétanque est à la fois hilarante, positive, bien plus fine qu’elle n’en a l’air (références aux sans papiers; au racisme, etc.) Depardieu est vraiment un très grand comédien, capable de se moquer de lui-même quand, dans le film, il demande la nationalité algérienne. Un grand moment.

Dimanche 22 septembre 2013

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Cette chronique n’est pas objective

La jolie Rebecca Zlotowski, réalisatrice du film Grand central. Elle parle bien. La langue est impeccable. Son discours convaincant.

La jolie réalisatrice Rebecca Zlotowski est venue présenter son film, Grand central, il y a peu, au cinéma Saint-Leu, à Amiens. C’est certainement un très bon film, mais je ne suis pas «rentré dedans». Je suis passé à côté. Il ne m’a pas ému. Pourtant, l’histoire de Gary, embauché dans une centrale nucléaire comme intérimaire, est convaincante. On y découvre la condition du sous-prolétariat d’une société privée qui sous-traite. Un boulot dangereux. Exposés aux radiations, les types risquent leur vie; ils y laissent leur santé. Même si Rebecca Zlotowski se défend avec brio et vivacité d’avoir voulu délivrer un message politique, son analyse n’est autre que marxiste. Alors, pourquoi, suis-je resté sur ma faim? L’histoire d’amour m’a paru décevante. On n’y croit qu’à moitié. C’est dommage. Mais au fond, tu sais lectrice, la vraie raison vient peut-être du fait qu’il y a trop de gens jeunes et beaux mecs dans ce film. Tahar Rahim, qui joue Gary, crève l’écran avec son regard à la douceur charbonneuse; c’est presque indécent. Quand on devient vieux comme moi, après 55 ans, on ne devrait plus voir que des films avec de vieux acteurs. Des vieux décatis qui me ressemblent, à moitié chauves, essoufflés, à moitié pauvres. Ça éviterait les jalousies, les mesquineries basses de salaud de journaliste. C’est certainement pour ça que j’ai adoré le belge Olivier Gourmet (Gilles), magistral dans le rôle de cadre désabusé. Une gueule pas possible. Cabossée. Perdue pour le bonheur. Et la gueule de Denis Ménochet (Toni), pas tout à fait vieux, mais plus tout jeune non plus. Supportable. Il m’a fait penser à Zézette, un copain de Tergnier, employé SNCF, batteur de notre groupe de rock en 1978.Comment ne pas l’aimer? Rebecca Zlotowski a merveilleusement bien parlé de son film. Ce n’était pourtant pas facile. Dans la salle, beaucoup de bobos écolos qui voulaient lui faire dire du mal du nucléaire, ce qu’elle ne voulait pas. Car là n’était pas le propos. Elle parle bien, Rebecca. La langue est impeccable. Son discours convaincant. Elle a raison de dire que ses sous-prolétaires sont des héros. Ils le sont effectivement. Alors que je me contorsionnais sur un fauteuil pour la photographier, elle m’a fait un clin d’œil. Je n’ai pas compris pourquoi mais ça m’a fait plaisir.

Dimanche 15 septembre 2013

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« Chacun fait, fait, fait, Ce qu’il lui plaît, plaît, plaît… »

Frédéric Beigbeder à la terrasse ensoleillée du cercle La Société, place Saint-Germain. Il me parle du lancement du retour du magazine Lui. Suis en compagnie de mon copain Cyril Montana qui, lui aussi, découvre la revue. Entretien.

Pourquoi « Lui »? On est venu vous chercher?

J’étais à l’hôtel Montana, en compagnie de Jean-Yves Le Fur, l’homme qui racheté cet établissement. Il devait être 2 heures et demi du matin; il m’a dit : « Lui est à vendre! ». Là-dessus. Le titre « Lui » est à vendre, insiste-t-il. Je reprends un verre. On se dit : « On ne va laisser passer une chose pareille. On pourrait être les patrons de Lui. » Quand on te propose des choses comme ça, on ne peut pas dire non. Mais je ne savais pas que ce serait autant de travail depuis avril et jusqu’à maintenant. Et je n’aime pas le travail. Et fondamentalement je pense que c’est une fausse valeur, et qu’on sous-estime l’honneur qu’est le chômage. C’est vrai, on culpabilise les chômeurs comme si c’était horrible d’être au chômage; moi, je suis un gros paresseux. Là, Lui, c’était trop marrant, trop séduisant. Pouvoir faire écrire des écrivains que j’aime : Liberati, Nicolas Rey, Patrick Besson, Arnaud Viviant, Gaspard Proust, etc.

Je me souviens des filles magnifiquement dessinées dans la première version de Lui. Est-ce que ça va continuer?

Bien sûr, mais c’est compliqué de trouver de nouveaux dessinateurs. J’étais très heureux d’avoir pu convaincre Voutch, que j’adore; il y a Louise Bourgoin qui a fait un dessin assez amusant. Il y a un jeune homme qui s’appelle Jonathan Bey qui est un peu notre nouvel Aslan.

Vous avez gardé le côté littéraire.

Oui; à l’époque, c’était Jacques Lanzmann qui avait monté la rédaction. Il y avait des analyses et des entretiens; Truffaut faisait le cinéma.

Vous allez donc préserver cet esprit éditorial?

Oui, bien sûr; c’est une revue entrecoupée de photos de filles nues. Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit : il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelque quelle soit.

Cyril Montana, écrivain, découvre Lui à la terrasse du Rouquet, boulevard Saint-Germain, où nous avons fait une petite pause.

On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

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« C’est un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18 »

 

Directeur de la collection Le Guide du Routard, Philippe Gloaguen explique pourquoi et comment il consacre une publicatio

Philippe Gloaguen présente le Guide du Routard.

n sur le centenaire du conflit mondial dans notre région. Sortie du guide : mercredi 11 septembre.

Pourquoi avoir édité ce guide du « Routard Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial »?

C’est une demande de la Région Picardie. Nous avions sorti, avec l’aide du Comité régional du tourisme (CRT), il y a quelques années, le premier Routard Picardie qui fut un succès, puisqu’il fut épuisé en quelques semaines. Le Guide du Routard est le seul guide qui fait une édition annuelle sur la Picardie. Face au succès et les amitiés liées avec des gens de la région, on nous a demandé de le faire. Je pense aussi que les valeurs que nous défendons au Guide du routard sont proches de ce que la Picardie voulait démontrer à travers ces lieux et ces événements. Je considère comme un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18. Je suis allé personnellement sur place, en Picardie, pour visiter les sites essentiels (la caverne du Dragon, l’Historial de Péronne, etc.). Je voulais m’imprégner des lieux. Je suis allé voir un avocat, l’un des grands spécialistes de la guerre de 14, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, qui a acheté une maison dans l’Aisne, près du Chemin des Dames. J’ai passé un weekend avec lui. On fait des visites. Le site qui m’a énormément ému, c’est la caverne du Dragon car il y a eu une sorte de pacification entre les soldats. Il n’y avait pas de haine. On ne se connaissait pas. Mon père m’a confié qu’à l’époque, on apprenait à l’école que les Allemands kidnappaient les enfants. En pays Bigouden, on n’avait jamais vu un Allemand. Pour inciter les gens aller combattre, il fallait bien trouver des arguments qui étaient enseignés. C’était un mensonge d’état pour la chair à canon. Par ailleurs, ce guide comprend des adresses de restaurants, etc. Je suis très fier de ce guide.

Quelle a été la genèse du projet et comment a-t-il élaboré dans le temps?

Comme je le disais, c’était une demande du CRT de Picardie. C’est à la fois un guide historique et touristique. L’idée était de faire découvrir aux nouvelles générations tous ces lieux de mémoire parce que la Picardie a été un terrain de souffrance. Et c’est en Picardie qu’on a pris conscience qu’on vivait une guerre mondiale avec la présence de soldats de très nombreuses nations : les Anglais, les Néo-Zélandais, les Australiens, les Chinois, etc. Le projet du guide a pris naissance il y a un an et demi. En ce qui me concerne, je ne vous cache pas que le Guide du routard est très sollicité. J’ai accepté de faire ce guide après réflexion d’une part parce que – en tant que fils d’instituteur – je trouve qu’il s’agit-là d’une guide d’enseignement sur la réalité, la bêtise des commandements, la chair à canons (une expression qui est née dans les tranchées), les fusillés pour l’exemple, etc. Autre raison de ma décision : à ce moment-là j’ai appris – je ne le savais pas – que mon père avait été un grand résistant (personne ne le savait dans la famille; il y a même un moment en Bretagne… -) C’est donc aussi pour rendre hommage à mon père que j’ai fait ce guide; il était né en 1909 et il a avait des souvenirs de la Première Guerre mondiale, tout gamin… L’autre raison : j’avais demandé l’ouverture des archives de Beauvais; nous avons eu une rencontre formidable avec le directeur des archives de Beauvais. On nous a mis en contact avec l’un des collaborateurs, Franck Viltart, historien, chargé de mission pour l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco des paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre. C’est avec lui que l’on a fait ce guide. Il a été absolument génial et surtout très proche de ce qu’on voulait transmettre. Ce n’est pas qu’un historien érudit; c’est aussi quelqu’un qui raconte une histoire. Son but était de raconter cette guerre de souffrance dans laquelle s’affrontaient des égos.

Comme il est indiqué dans le communiqué de présentation, « cet ouvrage propose une lecture contemporaine des événements à travers dix itinéraires inédits « . Parlez-nous de cette démarche.

C’est un guide qui se veut aussi touristique; on propose effectivement dix itinéraires marqués dans le temps et à la fois historiques et géographiques.

Vous parlez aussi de rencontres avec « des passeurs d’histoire ».

Aux archives, ont été recueillis des témoignages de gens qui se trouvaient sur le terrain. Ce sont des témoignages réels, aux tripes, sur la vérité de ce qu’ils ont vécu.

Vous avez l’intention d’apporter un autre regard sur la Grande Guerre et particulièrement sur les batailles de la Somme et celles qui se sont déroulées en Picardie. Expliquez-nous cet « autre regard »?

En partant sur le constat que les Histoires ont été écrites par les vainqueurs, on a essayé de se dégager de ça de façon à ne pas avoir que des visions de morts et de cimetières. On s’est dit : « Les Français qui sont enterrés sur les champs de bataille, est-ce que ce sont des vainqueurs? » Ils ont d’abord souffert au premier chef.. Dès qu’il y a une guerre, je pense que c’est un échec de part et d’autre. C’est la preuve de l’incompétence des politiques. Par ailleurs, personne n’a évoqué la mentalité de Guillaume II. Est-ce que vous saviez que Guillaume II était handicapé? Il avait un bras atrophié; quand on est chef des armées c’est un énorme inconvénient. On ne peut plus tirer au fusil et on ne peut plus monter seul sur un cheval. C’était quelqu’un de très militariste, très agressif et emporté, à cause de ce handicap qui l’humiliait. Il n’écoutait personne; il était ingérable. La gare de Metz qui a été construite par Guillaume II, on trouve un quai haut et un quai bas. Les Allemands avaient fait un quai bas parce que quand Guillaume II arrivait, son cheval était amené et, du marche pied du train, il montait directement sur son cheval. Avec le passage du TGV Strasbourg, ils ont gardé le quai bas. J’ai demandé à l’un des responsables de la SNCF, il m’a répondu : « Parce que c’est historique. » Il y a très peu de gens qui connaissent cette anecdote. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas eu que l’attentat de Sarajevo; il y a eu d’autres raisons comme ce handicap de Guillaume II qui a contribué à la déclaration de guerre. Résultat : on a signé la triple entente.

Il est indiqué que ce Guide du routard Picardie 14-18 est truffé d’anecdotes inédites.

Comme je vous le disais, je suis fils d’instituteur, et comme il y a souvent des textes un peu ardus, l’anecdote permet de raconter plus facilement l’Histoire. Et c’est une ouverture, une invitation pour aller se pencher dans des textes plus longs, plus établis. Est-ce que vous connaissez l’origine du mot baragouiner qui signifie parler d’une façon incompréhensible. Bara veut dire pain; gwin, le vin. Comme a beaucoup en première ligne les Corses, les Tirailleurs sénégalais et les Bretons en première ligne (non pas parce que les généraux étaient racistes mais simplement car ces soldats ne parlaient pas français; donc, ils ne pouvaient pas se révolter, et dire à leur copains : « Quelle connerie, la guerre! On n’y va pas… » Ils étaient isolés et n’avaient pas la possibilité de s’unir contre les officiers). La seule chose que les Bretons disaient sur le front : bara, du pain, et gwin, du vin.

Y a-t-il d’autres Guides du Routard consacrés à des événements historiques ou guerriers?

Il y en aura un autre. Celui-ci, Picardie 14-18 a été connu dans le monde de l’édition; on nous a donc demandé d’éditer le guide des 70 ans de la bataille de Normandie qui sortira l’an prochain. Historiquement, c’était quelque chose de fou. C’était la première fois qu’on voyait des Américains arriver dans cette région. On se souvient de leur puissance. On apprend que les Américains avaient une armée raciste dans laquelle les Noirs et les Blancs étaient séparés, ce qui a eu des conséquences énormes sur les champs de bataille.

Et dans le passé, y a-t-il eu des guides historiques ou consacrés à la guerre?

J’ai fait un tout petit bouquin pour la Normandie sur le Débarquement à l’occasion du cinquantenaire, en 1994. Ils nous ont demandé de le refaire mais d’une manière beaucoup plus étayée.

Ce guide Picardie 14-18 est donc, en quelque sorte le vrai premier de la série.

Oui, c’est le premier guide d’un événement historique majeur.

Consacrer un ouvrage à la plus grande boucherie de tous les temps, n’est-ce pas singulier pour le Guide du routard né dans la mouvance pacifiste soixante-huitarde?

Justement, c’est un honneur qu’on pense à nous car nous avons un angle de vue différent. Comme mon père, j’ai refusé deux fois la Légion d’honneur. On est assez sensible à la souffrance; j’ai eu la chance de beaucoup voyager dans ma vie. En 1992, j’ai été l’un des premiers journalistes à me trouver au Cambodge; première année d’ouverture. J’étais avec l’ONU; on a vu les exactions de Pol Pot. On ne peut pas aimer la guerre quand on voit des horreurs pareilles. Le message de ce guide Picardie 14-18 est étayé par des preuves. On prouve l’absurdité de la guerre, l’incompétence des généraux, les dérapages qu’il y a eus chez les politiques de tous bords. Autre anecdote : Bismarck, à la fin du XIXe siècle, passait ses vacances à Biarritz. Il a failli se noyer, et c’est un Basque, très costaud, maître-nageur, qui est allé récupérer Bismarck dans la mer. Il l’a sauvé; je m’interroge sur les conséquences du fait qu’on eût pu le laisser mourir. On aurait gardé l’Alsace-Lorraine. Or, l’une des raisons majeures de la Grande Guerre, c’était de récupérer l’Alsace-Lorraine qui nous avait été spoliée de façon abusive. L’histoire aurait pu être réécrite de façon beaucoup plus douce.

Quel est le tirage de ce guide?

Environ 30 000 exemplaires. Mais un guide comme celui-là, qui sera le premier du centenaire, il sera réimprimé en trois semaines.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Le Guide du routard, Picardie 14-18, centenaire d’un conflit mondial ». Hachette. 143 p.; 14,95 euros.

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Pour lui, pour elle et pour Lui

Frédéric Beigbeder présente Lui, nouvelle version.L'ami Cyril Montana découvre Lui à la terrasse du Rouquet où nous venons de faire une pause.

Mardi 3 septembre, il coule une lumière de miel sur la rue des Moulins des Prés, à Paris. Je vais interviewer Philippe Gloaguen, fondateur du Guide du Routard, dont la dernière livraison s’intitule Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial. Tu liras, lectrice curieuse et fidèle (au Courrier picard, à ton mari et à moi-même), l’interview qu’il m’a accordée dans ce même numéro (L’entretien du dimanche). J’ai confié à Philippe que j’avais emporté le Guide du Routard quand je me suis rendu en Grèce, pour la première fois, en train, avec mon pote Gaëtan, dit le Petit Prince de Vouël, en août1975.Le Cyclades. Le bleu aigue-marine des yeux d’une petite Londonienne, le soir, dans la touffeur des soirées de Syros. Le retsina. Puis, j’ai foncé au cercle La Société, place Saint-Germain, où m’attendaient mon copain Cyril Montana et le lancement du retour en kiosque de Lui, qui ressort après neuf ans d’absence. Le résultat est magnifique: «C’est une revue entrecoupée de photos de filles nues», m’a expliqué Frédéric Beigbeder, directeur de la rédaction. «Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit: il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelle qu’elle soit. On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…» Il nous a invités, le Cyril et moi, au raout du soir, avenue Foch. Il y avait tout le gratin. J’ai retrouvé avec plaisir Arnaud Viviant que je n’avais pas recroisé depuis nos années Best. J’ai fait la connaissance de Fabrice Gaignault, rédacteur en chef Culture et Célébrités à Marie Claire (qui prépare un livre sur Vince Taylor) et d’un type épatant, Julien Millanvoye, rédacteur en chef du site Lui.fr. Vers deux heures du matin, en quittant les lieux, une dame très élégante, 65 ans environ, complètement ivre, s’apprête à remonter sur son scooter pour regagner sa banlieue dorée. Devant moi, un type tente de l’en dissuader. Elle refuse. Il insiste pendant cinq minutes. Elle accepte de le suivre; il la dépose dans un taxi. Il lui a certainement sauvé la vie. Je l’en félicite. Lui demande son nom. C’est le photographe Denis Rouvre (auteur de la superbe photo de Tahar Rahim, p.207, dans Lui). Cette chronique est pour lui, pour elle et pour Lui.

Dimanche 8 septembre 2013

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