L’amour, la nostalgie, la vie

Journaliste au Courrier picard, Philippe Lacoche signe « Les matins translucides », sorti ce 28 août, avec sa Picardie en guise de décor.

Philippe Lacoche photographié par Guillaume Clément.

Il a encore commis un roman, Philippe Lacoche. Encore? Certes, Les matins translucides possède quelques liens de parenté avec les précédents ouvrages du journaliste-écrivain picard. Ses tics d’écriture par exemple ; ou quelques personnages empruntés aux aventures précédentes. Surtout, le décor: une petite ville de Picardie, marquée par l’activité ferroviaire et le passé ouvrier, résistant et communiste de ses habitants. Sans oublier les références musicales qui parsèment les pages comme les pétales de rose qu’on dissémine sur une longue table de banquet. Pour faire joli, et pas seulement…

Cette nouvelle histoire révèle aussi un nouveau style. Une ambiance mélancolique mais pas triste. Un amour intense mais pur: quand il a rencontré Delphine pour la première fois, Jérôme était en cinquième, elle en sixième! Jérôme en a aujourd’hui soixante. Il est journaliste - tiens donc, la fiction malaxerait-elle des éléments de la réalité? Et décide, sur un coup de tête, de retrouver les lieux de sa jeunesse, les clés de son amour sans lendemain avec Delphine.

Le récit offre à Philippe Lacoche de belles occasions de raconter la passion, le passé, la manière qu’avaient les ados de se rencontrer et de s’occuper «à son époque». Mais aussi l’autre passé: celui des oncles, des anciens, les résistants, ceux qui ont connu la guerre et combattu l’occupant allemand. Parce que Delphine et Jérôme ont grandi dans cette ambiance du souvenir vivace des maquis. Vivace, mais pas toujours exprimé. Ils avaient leurs secrets, les tontons. Pas tous très avouables.

Jérôme parcourt donc la Picardie de sa jeunesse à la recherche de réponses. Il mène deux enquêtes. De celles qu’on aimerait, finalement tous un peu mener au soir d’une vie, dans un moment de fatigue mélancolique. On s’y croirait d’autant plus que les descriptions, sobres mais précises, des villes, des étangs, des lumières brumeuses, ou des bistrots nous ramènent à la Picardie d’aujourd’hui. À lire avec un zeste de nostalgie mais sans obligation de perdre sa bonne humeur!

DAVID GUÉVART

«Les matins translucides», Philippe Lacoche, éd. Écriture, 17,95 euros. Dédicaces dans toute la Picardie de septembre à décembre, à commencer par Ham et Chauny le 14septembre. http://blog-picard.fr/dessous-chics/

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L’eau de vie de la littérature

C’est ainsi que Sébastien Lapaque qualifie la nouvelle, un genre qu’il adore. Il a donné une lecture musicale autour de son dernier roman. Rencontre.

Journaliste au Figaro littéraire, critique éminent, spécialiste de Georges Bernanos et talentueux écrivain, romancier et nouvelliste (il faut lire notamment Mythologie française et Les Barricades mystérieuses, chez Actes Sud; c’est remarquable!), Sébastien Lapaque est un homme multiple. Il y a peu, dans le cadre du salon Livres et Musiques de Deauville, il a donné une lecture musicale de grande qualité en compagnie de Vincent Lhermet, l’accordéon et François Robin, au violoncelle, élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ce spectacle qui portait le nom de son roman éponyme, La Convergence des alizés, paru chez Actes Sud en septembre 2012, fait écho, bien sûr, à son livre que l’auteur considère comme «une carte postale percée de mille fenêtres ouvertes sur le Brésil, une histoire qui s’est inventée avec des prolongements à Buenos Aires, Montevideo et Paris».Et pour accompagner ce voyage, des musiques de Jean-Sébastien Bach, Heitor Villa-Lobos, Manuel de Falla, Astor Piazzola, Alberto Ginastera, Astrera, l’excellente Graziane Finzi et Archangelo Corelli. «C’est une création exceptionnelle qui sera redonnée en octobre au Conservatoire supérieur de Paris», confie Sébastien Lapaque. «Les musiques, très mélancoliques, correspondent bien à l’esprit de mon roman.» Comment est né son roman La convergence des alizés? De l’enquête qu’il a menée en2001, sur les traces de Bernanos au Brésil. Elle a conduit à la publication, de Sous le soleil de l’exil

Sébastien Lapaque, excellent romancier et nouvelliste, ici lors du salon Livres et musiques de Deauville, au printemps dernier.

: Georges Bernanos au Brésil, en 2003, chez Grasset. « J’ai effectué plusieurs voyages; un voyage en appelait un autre. J’ai découvert l’Amazonie. Le présent roman était donc l’accomplissement de ce que j’avais à faire sentir du Brésil», dit-il. «La fiction est l’accomplissement total, en quelque sorte, car il faut oublier toute forme de documentation qui étouffe énormément le roman, ce qui, au final, est dangereux. Il faut s’éloigner de sa documentation.»

C’est dans cet état d’esprit qu’il travaille actuellement à la confection d’un recueil de nouvelles d’une quinzaine de feuillets. «La nouvelle, ce genre malheureux en France car il y a peu de lecteurs», mais un genre qu’il adore et où il excelle. «La nouvelle, c’est un peu l’eau de vie de la littérature», explique-t-il joliment. Autre projet: un livre, Théorie de la carte postale, qui tient à la fois du récit et de l’essai qui sera «l’apologie de la carte postale à l’heure de la dématérialisation». «Un livre qui s’ébahit et qui s’émerveille», termine-t-il. À paraître en février 2014 chez Actes Sud.

PHILIPPE LACOCHE

«La convergence des alizés», Sébastien Lapaque, Actes Sud, 338 p.; 21,80 euros.

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J’écoute une radio bolchevique

 

Jean-Christophe Polien, photographe. Juin 2013.

Marine Le Pen est en train de devenir aussi amusante que son père, ce grand humoriste. Elle qui, jusqu’ici, donnait plutôt dans le sérieux, se lâche enfin. Ce matin-là, sur les ondes de ma radio nationale préférée, elle estime que France Inter est une radio bolchevique. Je suis mort de rire. Si au moins, ça pouvait être vrai. Merci, chère Marine Le Pen, de m’avoir éclairé. Pourquoi, me demandais-je, moi, le pourfendeur des bobos, le maltraiteur de la sociale démocratie libérale, méfiant - en accord avec tous les anciens FTP communistes de Tergnier (paix à leurs âmes de hussards rouges!) - par rapport à l’Europe allemande, je continue à écouter avec un vif plaisir France Inter? France Inter est une radio bolchevique. C’est le très européen Bernard Guetta qui va être content de travailler au kolkhoze. T’inquiète, Bernard. On n’est pas encore sur le point de reconstruire le mur de Berlin. La jungle capitaliste se porte à merveille en Russie. L’Allemagne est toujours une et indivisible, au grand désespoir de ceux qui, à l’instar de François Mauriac, l’aimaient tellement qu’ils étaient très heureux qu’il y en eût deux. France Inter, une radio bolchevique! Elle est bien bonne celle-là. Quand, je ne ris pas devant ma radio bolchevique, je fais des rencontres intéressantes. Jean-Christophe Polien, 48 ans, photographe indépendant, m’a téléphoné, l’autre jour, de la part de mon copain le journaliste-écrivain et critique de rock Pierre Mikaïloff. «Je viens de m’installer près d’Amiens. Je recherche des gens qui m’autoriseraient à les photographier à la fois chez eux et dans leur activité. Des artistes, des quidams, des musiciens, un peu de tout…» Je lui ai ouvert mon carnet d’adresses. Jean-Christophe est photographe depuis vingt ans. Il a œuvré notamment pour Télérama, Libération, Rock &Folk, le Times, etc. Il aime le rock’n’roll et les cheminots. Ça rapproche. Il est en train de photographier les cheminots retraités de la cité du Château, à Longueau. Son actuel projet des portraits intimes est né de l’idée des éditions du Bouquet, à Paris. Le livre sortira début 2014.Les personnes intéressées pour se faire tirer le portrait peuvent le contacter au 0677175714 (jeanchristophe.polien@gmail.com). Et puisque c’est le jour, vive la République, lectrice! Forte et sociale (Et un peu bolchevique aussi.)

Dimanche 14 juillet 2013

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Tous les écrivains sont malheureux

 

L'adorable et talentueuse Michèle Lesbre à sa table de dédicace à la villa Yourcenar.

J’aime beaucoup Michèle Lesbre. C’est l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Elle allie avec talent atmosphères modianesques et un sens piquant de la narration. Résultat : on rêve, on s’évade tout en ne lâchant jamais l’intrigue. Deux autres écrivains détenaient ce talent rare : Georges Simenon et Emmanuel Bove. Le premier a fini milliardaire et malheureux; le second pauvre, malade et malheureux. Je te laisse, lectrice, deviner le point commun de ces deux immenses romanciers. C’était le petit jeu de la semaine. La gagnante aura le bonheur de prendre un café avec moi, au moins pendant vingt minutes, à la rentrée. Il pleuvra certainement. Une pluie tiède comme dans les romans de Pierre Benoit. Tu me diras : «Marquis! Je ne vous voyais pas comme ça. Je vous imaginais grand, élégant, chevelu comme un hippie époque Grateful Dead...» Alors, enfin, je serais malheureux, et penserais que j’ai le talent de Bove et de Simenon. Chère Michèle, comme toutes les jolies femmes, tu m’entraînes vers des digressions interminables. Une chose est certaine : j’aime les livres de Michèle Lesbre. Je l’avais découverte à ses débuts avec ses deux premiers ouvrages, La Belle Inutile (Le Rocher, 1991) et Un homme assis (Manya, 1993).Je crois même que j’avais fait un article dans le Magazine littéraire. C’est si loin, tout ça. Michèle, je l’ai retrouvée l’autre jour à la villa Marguerite-Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, dans le Nord où, comme moi, elle était invitée à signer ses livres et à lire, en public, un passage de son dernier roman. J’ai également retrouvé l’ami Alain Bertrand dont j’aime les livres à la poésie douce comme la peau d’une pêche belge. Belge, Alain l’est comme je suis français. Nous sommes fiers de l’être; il n’y a pas de mal à ça. Il aime, comme moi, Pirotte et Simenon. Tous deux, nous pensons que les filles sont adorables mais parfois un peu cruelles. A table, j’ai aussi fait la connaissance de Marie Desplechin, sympathique et pleine d’allant. L’ami Yann Queffélec était là également, en compagnie de sa soeur Anne qui ne vit rien venir quand on lui apporta un sac qui n’était pas le sien : c’était celui mon adorable petite Lys. Son sac FNAC (elle prononce : «Feunac»; c’est très craquant son accent).Il contenait, of course, son parapluie. So british.

Dimanche 7 juillet 2013

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Mes beaux jours avec les Béra

 

De gauche à droite : Philippe Béra, de la DRAC Picardie, Colette Deblé, plasticienne, Mireille Béra, éditrice. Juin 2013.

Avec mes amis Béra, Mireille (créatrice des éditions Cadastre8Zéro) et Philippe (de la DRAC Picardie), on ne se quitte plus. L’autre jour, nous sommes allés déjeuner en terrasse d’un restaurant, en face de la gare Saint-Roch, à Amiens, en compagnie de la plasticienne Colette Deblé avec qui je suis en train d’écrire un livre d’artistes, commande des éditions… Cadastre8Zéro.Il nous fallait caler quelques détails pour la réalisation. Happé par diverses tâches ingrates et harassantes, je suis à la bourre pour rendre ma nouvelle à Mireille. Peu contrariant, comme Colette a fait un travail sur les boîtes, je sais que je vais l’appeler Les Boîtes. Je sais aussi que ça va parler d’une jeune libertine très Parisienne, fille d’un abruti borné, puritain, pétainiste; la petite mène une vie dissolue avec son amant, résistant de la première heure. La ville s’appellera Ombreville. Époque: les années cinquante. Le père, furieux, la fera enfermer au carmel dirigé par Ruth, une haute et magnifique quinqua autoritaire, peu portée sur le sexe dit fort. Il s’en passera de belle au carmel d’Ombreville. Dans ma nouvelle aussi. Mireille et Colette étaient aux anges quand, sur la nappe du restaurant, je leur ai griffonné en douze minutes mon synopsis afin qu’un dossier puisse être monté. Philippe, lui, me regardait sous ses lunettes noires de metteur en scène serbe: «Qu’est-ce qu’il va encore nous pondre, le marquis?» devait-il se demander non sans raison. Une semaine plus tard, je suis allé manger chez les Béra, cette fois en compagnie de Lys. J’ai eu la chance de dîner en face de l’excellent auteur-compositeur pop David Angor, garçon plein de talent, de discrétion et de culture. Tout en grillant des cigarettes sur le balcon, devant la jolie vallée qui s’enfuit vers la Somme, à Grand-Laviers, nous évoquions Procol Harum et Gong. Puis, nous nous sommes jetés sur un plateau de fruits de mer. Je crois me souvenir (ou ai-je rêvé) que c’est ce que mangent la sexy sexa Caroline (la délicieuse Fanny Ardant) et son jeune amant à peine trentenaire Julien (Laurent Lafitte) dans Les Beaux Jours, de Marion Vernoux, diffusé au Gaumont. J’ai adoré ce film sensuel, déluré, plein de vie. Superbes images d’un Pas-de-Calais maritime, pluvieux à souhait, mélancolique comme un roman de Maxence Van der Meersch.

Dimanche 30 juin 2013

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L’enfer selon Jérôme Leroy

 

L’excellent écrivain sort un recueil d’une cinquantaine de nouvelles aussi courtes que percutantes. Moments d’horreur pure d’une société gangrenée par le pognon.

Jérôme Leroy, écrivain. 2010.

Jérôme Leroy est un écrivain très séduisant car il n’entre pas dans le moule formaté de la pensée unique. C’est un hussard de gauche, «un hussard rouge», comme dirait Patrick Besson, capable de tout autant apprécier Michel Déon, Jacques Laurent, Kléber Haedens que Roger Vailland ou Frédéric H.Fajardie. Longtemps professeur de lettres dans des collèges de quartiers difficiles du Nord de la France, Jérôme Leroy se consacre aujourd’hui pleinement à la littérature. On est en droit de l’en féliciter. C’est pour notre plus grand plaisir. De ses expériences passées, il a su s’inspirer et tirer quelques leçons. Cette société ultra-libérale ne tourne pas rond. Et, selon lui, ce n’est pas avec une sociale démocratie à fesses molles qu’on parviendra à faire bouger les choses. Pour résumer - et il ne s’en cache pas - Leroy est un marxiste pur et dur. Un communiste à l’ancienne, mais aussi un nostalgique du monde d’avant. Quand les états avaient encore des choses à dire, qu’ils avaient encore du pouvoir et que notre beau monde n’était pas gangrené par le consumérisme, les multinationales et l’individualisme. Et quand l’Europe était encore une belle idée pensée par de courageux résistants qui songeaient à la fraternité, et pas cette jungle des marchés surveillés par les miradors du mark. Têtu, Leroy enfonce le clou au fil de ses excellents livres (romans, nouvelles, poèmes, essais, anthologies, etc.).Il ne faut passer à côté de l’un de ses meilleurs romans, le fascinant Le Bloc, paru en 2011, en Série noire (prix Michel-Lebrun 2012). Ces idées, on les retrouve bien sûr dans le présent recueil d’une cinquantaine de très courtes nouvelles, sobrement intitulé Dernières nouvelles de l’enfer. Des textes uppercut, vifs, taillés dans la pierre brute de la révolte. Il puise également son inspiration dans la littérature de genres; son livre est peuplé de psychopathes, fantômes, vampires, zombies. On est souvent dans la science fiction mais aussi dans le fantastique, l’épouvante. Et même l’horreur. Exemple dans l’excellente nouvelle «Utilité publique», sous-titrée «Aux anthropophages qui sont l’avenir de l’homme», un boucher est embauché pour travailler sur… la chair humaine. C’est affreux! On se croirait dans une pièce de Copi. Et ça marche. On est pris dans le tourbillon. C’est ça, l’effet Leroy. Un grand écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

«Dernières nouvelles de l’enfer», Jérôme Leroy. 283 p.; l’Archipel.17,95 euros.

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Entre réalisme et fantastique

 

Nouvelliste au Courrier picard, Patrick Poitevin-Duquesne sort « Réveils difficiles… », son premier recueil de nouvelles. C’est très réussi.

Patrick Poitevin-Duquesne, écrivain, nouvelliste du Courrier picard. Février 2012.

Une fois par mois, le dimanche, l’Amiénois Patrick Poitevin-Duquesne publie une nouvelle dans le Courrier picard. Nos lecteurs sont habitués à son univers très particulier qui oscille entre réalisme du terroir picard, brumes urbaines, fantastique inquiétant, voire absurde ou déroutant. Sans effets - si ce n’est quelques jeux de mots et métaphores singulières - il impose un ton, un style. Celui d’un écrivain qui, mine de rien, sait où il va et qui n’a pas son pareil pour transporter son lecteur dans un autre monde: le sien.

Il publie aujourd’hui son premier recueil de neuf nouvelles, Réveils difficiles…, titre du premier texte, dont six ont déjà été livrées dans nos colonnes. C’est le cas de «Étang donné», archétype même de la nouvelle fantastique. On part du réel; on enfourche un VTT flambant neuf. On roule sur les berges d’une rivière, et soudain, à la faveur d’un assoupissement, on se retrouve ailleurs, et bientôt en face de la Marie Greuète…

L’excellente nouvelle «Tout le monde descend», elle, est inédite. Et très réussie avec cette belle description de femme: «Elle portait des escarpins bridés aux chevilles, aux talons si hauts que ses jambes en devenaient interminables, un tailleur rose thé suffisamment court pour rendre relapse la moitié du Vatican, un boléro assorti porté sur un chemisier de dentelles endeuillées. Brune, presque noire, les cheveux remontés en chignon supportaient une élégante coiffe à voilette qui lui masquait la moitié du visage. La représentation absolue et définitive de la tentation.» La chute est à l’image de celles des reins de la dame: étourdissante. Il ne faudra passer à côté de «Quartiers chauds», texte animalier dont Georges est le héros, ni de «Sable et mouvant…», inquiétant et bigrement bien ficelé.

Bref, ce premier recueil tient la route. Nul doute qu’il y en aura d’autres. Et pourquoi pas un roman? Car Patrick Poitevin-Duquesne détient un beau tempérament d’écrivain. C’est essentiel.

PHILIPPE LACOCHE

«Réveils difficiles…», Patrick Poitevin-Duquesne, éd.Le Petit véhicule (20, rue du Coudray, 44000Nantes; www.petit-vehicule.asso.fr; editions.petit.vehicule@gmail.com; 0240521494), coll.Chiendents; 52 p.; 4 euros.

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Le Masque et la plume contre le robinet d’eau tiède

 

Ecrivain, producteur et animateur du « masque et la Plume », sur France Inter, Jérôme Garcin était présent au dernier salon du livre de Deauville. Il a répondu à nos questions.

- Depuis combien de temps animez-vous l’émission « Le masque et la plume », sur France-Inter?

J’anime cette émission depuis 1989, ce qui fait 24 ans. Pour une émission qui, en 2015, fêtera ses soixante ans. C’est de très loin la doyenne de toutes les émissions de radio. J’ai fêté, comme producteur-animateur, ses cinquante ans en 2005. C’est énorme! D’autant plus énorme que le public ne cesse de croître, de rajeunir – ce qui est un signe de santé. De plus, la formule, n’a quasiment pas changé depuis sa création, en 1955 par mes amis Michel Polac et François-Régis Bastide. Et cette formule plaît toujours.

- Comment vivez-vous cette alternance entre littérature, cinéma et théâtre. En tant qu’écrivain, avez-vous un penchant pour la littérature?

- En fait, la littérature n’est pas mon domaine de prédilection; je m’occupe de culture dans la presse depuis trente ans. Autant de théâtre, de cinéma que de littérature. La littérature, c’est mon histoire personnelle, mais professionnellement. Chaque semaine, je vois plus de films que je ne lis de livres. Ma pratique culturelle est multiple. Il ne faut oublier que le Masque, aujourd’hui sur quatre émissions, deux sont consacrées au cinéma, une aux livres et une au théâtre. C’est quand même le cinéma qui est la discipline majoritaire dans l’émission. C’est aussi le cinéma qui existe le plus les auditeurs. Selon le mot de Truffaut : « Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma.. » C’est ce que je vis toutes les semaines, notamment avec ces jeunes auditeurs qui sont très passionnés. Le cinéma est pour eux le mode d’expression, de passion déterminant. Dans une semaine, je pars au festival de Cannes où je vais voir trois à quatre films par jour, et je dois avouer avec une plaisir et une gourmandise inouïs. Ca n’a rien à voir avec l’autre vie, celle de lecteur qui est beaucoup plus solitaire. Faire une émission littéraire par mois, c’est-à-dire évoquer cinq livres par mois – c’est dérisoire – et pour ces cinq livres, l’obligation – car c’est une émission populaire : 700 000 auditeurs et je ne compte pas les podcasts – de mettre au programme des livres dont tout le monde parle. Le Masque ne reflète pas l’actualité et la vie littéraire en général.

- C’est la passion qui anime aussi les collaborateurs du Masque. Vous êtes, vous-même, passionné même si, parfois, vous jouez le rôle du modérateur.

  • Je joue plutôt le rôle d’un excitant ! Le Masque, c’est un spectacle. C’est ce que m’avait dit mon vieil ami Georges Charensol. C’est une mise en place, presque un protocole théâtral… Ce que j’aime beaucoup, c’est que les critiques sont face au public. L’émission se déroule dans un grand amphithéâtre; des centaines de spectateurs assistent aux enregistrements. Ca interdit tout ce que je déteste dans ce métier : les conversations d’initiés. Souvent, les critiques cinéma et de livres se parlent entre eux. En vingt-cinq ans, il m’est arrivé quelques fois de faire l’émission en direct dans un studio fermé car l’actualité exigeait que je sois présent et qu’on puisse être coupé (genre guerre d’Irak, du Koweït, etc. ) L’émission n’a plus d’intérêt. Elle devient très banale car ce sont des critiques qui utilisent une sorte de sabir pour s’exprimer… Face au public, les critiques ont tout d’un coup l’obligation de dire la vérité, de ne pas tricher, et d’être un peu poussés jusqu’à la mauvaise foi, le goût du bon mot car il faut faire rire, faire applaudir. Et être face au public, leur interdit de tomber dans la complaisance : on se soucie de ne pas déplaire à X ou à Y. C’est impossible au Masque et la plume, d’où la violence parfois. On en parle comme d’une fête hebdomadaire, mais elle peut être très très cruelle. Elle peut être d’une grande violence pour les metteurs en scène, les comédiens, certains écrivains… Certains le prennent très très mal; j’ai parfois des réactions d’une très grande violence, d’une aussi grande violence que celles qui sont exprimées à la tribune. Le succès de l’émission vient aussi de ça. Tout se dit avec violence mais aussi avec une sincérité qui tranche avec ce robinet d’eau tiède que j’entends quand j’allume la radio, la télé. Cette tribune a ce vieux devoir de vérité, ce qui lui donne de plus en plus l’image d’un village d’Astérix. Quand on voit les moyens gigantesques qui sont mis au service d’un film (c’est de l’industrie, je trouve) alors que les livres et les pièces de théâtre sont encore faits avec des moyens artisanaux… et de cette industrie, on peut dire un dimanche : « Non, ça ne vaut pas le coup. » Y compris des pièces ou des films qui portent le label Inter au sujet desquels il nous arrive de dire beaucoup de mal. C’est aussi l’une des raisons du succès de l’émission. On peut détester les critiques, mais on ne peut pas les accuser de collusion, de complaisance. Y compris pour la prescription… car l’émission est, d’après les sondages, la plus prescriptrice. Même quand on en dit du mal, il y a un débat culturel autour d’un livre, d’un film, d’une pièce. Sans débat culturel, il n’y a pas de prescription.

  • Quels sont vos goût personnels ces derniers temps. Citez-nous deux films que vous avez aimés?

  • Je viens de voir deux films qui vont être en sélection officielle au festival de Cannes. L’un est d’un cinéaste que j’adore : Asghar Farhadi, dont je suis le travail depuis quasiment le premier film et pour lequel Le Masque et la Plume a été ultra-militant. C’est un cinéaste iranien qui vit aujourd’hui en Europe qui a fait des films comme Une Séparation, un film d’une force, d’une puissance, d’une beauté exceptionnelles; cette fois, il signe son premier film en français, tourné en France, à Sevran, dans la région parisienne, avec des comédiens français (dont Bérénice Béjo et Tahar Rahim). Je me disais qu’il y avait là un gros risque de la part d’un comédien dont j’aime tant les comédiens iraniens et la psychologie iranienne… Et je tombe sur un film qui prouve qu’à Paris, à Sevran ou en Iran, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Il fait de Bérénice Béjo une comédienne exceptionnelle d’ailleurs… C’est toujours très mystérieux, une énigme hitchcockienne. Bref : un film pour lequel j’ai une passion. Et voilà que le lendemain je vois un autre film qui sera aussi en compétition de Paolo Sorrentino. C’est un nouveau film tourné à Rome qui est extraordinaire. Un film néo-fellinien, d’une violence pour la société contemporaine, et pour l’Italie contemporaine. Les images sont d’une beauté époustouflante. Objectivement, ce sont mes coups de coeur de la semaine dernière mais peut-être que demain…

  • Et vos coups de coeur pour les livres?

  • Je viens de lire le premier livre d’un inconnu. Pas un chef-d’oeuvre mais un premier livre époustouflant. Ca s’appelle Tu montreras ma tête au peuple. C’est un garçon qui a 25 ans et qui s’appelle François-Henri Désérable. Et c’est une série de nouvelles, de portraits de guillotinés (de Marie-Antoine, à Robespierre en passant par Danton…) J’ai appris qu’il avait 25 ans. Et écrire un livre pareil à 25 ans; de plus il est membre d’une équipe de hockey à Montpellier. Je me suis dit qu’il ne venait pas du sérail. Et mon dernier vrai coup de coeur, il y a quinze jours, chez un éditeur qui vous est cher, c’est le nouveau livre d’André Blanchard. Le gardien de musée à Vesoul. (J’en ai parlé dans l’Obs, il y a quinze jours.)

  • Et en théâtre ?

  • - Je n’ai vu la semaine que des choses qui m’ont beaucoup déplu. Donc, je n’en parlerai pas. Si j’ai vu une pièce, il y a un mois, au théâtre de La Bruyère, d’un comédien qui a retrouvé le journal d’un Poilu. Il joue seul en scène. Il commence statufié comme les monuments aux morts de notre pays. Et il se met à dire et à lire le texte de ce Poilu…

  • Quels sont vos projets littéraires.

  • J’ai publié en roman en février; il s’appelle Bleu horizon, et c’est l’histoire d’un jeune poète qui s’appelle Jean de La Ville de Mirmont, mort à 28 ans, aux Chemin des Dames, auquel j’imagine une postérité par le biais d’un frère d’arme. C’est ce que je viens de publier. Et je travaille à un autre livre dont je ne parlerai pas car je suis superstitieux; il s’agit d’un récit.

  • Vous aimez le genre du récit.

  • Je suis quelqu’un qui s’est mis à écrire tardivement. Et exclusivement, - au début – de manière assez thérapeutique, pour dire sur ma propre vie, sur des drames que j’ai connus, pour dire des choses que j’avais gardées en moi toute ma vie. Je suis venu à l’écriture par le biais de l’autobiographique. C’est-à-dire la mort d’un père très tôt, la mort d’un frère jumeau sous mes yeux; des choses qui m’ont marqué…

  • Vous avez l’honnêteté d’écrire « Récit » sur la couverture. Et pas roman. Pourtant, nombreux sont les écrivains qui se dissimulent sous la fiction…

  • Le lecteur que je suis déteste ça… La littérature française a cette chance inouïe d’avoir établi des genres. La fiction, c’est la fiction; le roman, c’est le roman. Il y a des raisons plus mercantiles que littéraires de mettre roman sur des autobiographies sous le prétexte que le roman a plus de chance soit de se vendre, soit de récolter un prix. Quand on écrit un récit sur soi, pas la peine de tricher. Quand j’écris sur la mort de mon frère, mettre roman sur le livre eût été presque un crime de lèse majesté. Donc je ne triche pas. Quand, j’écris des romans c’est parce que la fiction y est plus importante que l’aspect autobiographique.

Propos recueillis par

Jérôme Garcin, critique littéraire, animateur-producteur du Masque et la Plume, écrivain. Deauville. Mai 2013.

PHILIPPE LACOCHE

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