Dissection d’une humeur de dogue

Comment expliquer que, parfois, on soit d’une humeur de dogue? J’étais en train de me poser la question, l’autre jour, en me rendant au journal. Je passais devant le monument aux morts. Le ciel, subrepticement, s’obscurcit; une averse de printemps se déversa sur Amiens comme le seau de lessive Saint-Marc d’une ménagère sur le trottoir de mâchefer de la cité Roosevelt de Tergnier, au cœur des sixties. On appelle ça les giboulées de mars. Je ne sais pourquoi, mon humeur de dogue s’évapora comme par enchantement. Je ressentais un mélange de petite mélancolie douce, de nostalgie acidulée, qui, enfin, ôtait de moi l’idée d’assassiner la terre entière. C’était déjà beaucoup. Mars a toujours produit sur moi des effets étranges. Est-ce pour cela que je tiens «Life on Mars?», de David Bowie, comme la plus belle chanson que la pop music ait produit? Tu comprendras, lectrice, qu’il me fallut autant de bons spectacles, de bons films, de bonnes musiques que de bière et Ricard au dipsomane pour panser mes plaies de l’hiver finissant. Je m’en suis gavé. Voici d’abord La Contrebasse, de Patrick Süskind, mise en scène de Daniel Benoin, avec Clovis Cornillac, donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. Après Jacques Villeret, il fallait oser. Cornillac ose. Et avec quel talent! Quelle folie! Villeret excellait; Cornillac excelle tout autant, mais dans un autre genre. Il y va franco dans un registre emporté, violent, très rock’n’roll, complètement fêlé. J’ai adoré. Ça tombait bien: je me venais de me payer la tête de Wagner dans ma précédente chronique. Cornillac en a remis une louche. Süskind plutôt, et c’est d’autant plus jubilatoire que cet excellent écrivain est allemand. Il sait donc de quoi il parle. Vu également Ici et là-bas, du Mexicain Antonio Mendez Esparza. L’histoire de Pedro qui, après avoir travaillé aux États-Unis, revient dans son village au Mexique. Il y retrouve sa femme et ses filles. Avec ses économies, il aspire enfin à mener une vie meilleure avec les siens et réaliser son rêve: former un groupe pop, les Copa Kings. Le film est lent, trop long, drôlement ficelé, drôlement joué; mais tellement émouvant qu’il en est attachant et réussi. Avec sa candeur, sa douceur, son calme devant l’adversité, les difficultés de la vie. Pedro aussi a remis en place mon humeur.

Dimanche 24 mars 2013

L'excellent Clovis Cornillac.

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Jean Renoir sous la neige

«Les enfants forment une ronde/Les monos sont jolies/Allez suer belles têtes blondes/Aux Thermes de Choussy/Allez soigner à l’arsenic/Vos souffles affaiblis/L’air est si doux dans la bruyère/Au Mont Sans-Souci.» J’avais en tête la mélodie de «Au Mont Sans-Souci», l’une des plus belles chansons françaises depuis que la chanson française existe. J’allais interviewer Jean-Louis Murat, et marchais, le cœur léger, vers l’hôtel Les Jardins du Marais, rue Amelot, dans le XIe arrondissement. Jean-Louis Murat y parle de l’enfance, certainement de la sienne, de la mienne aussi quelque part car nous sommes de la même génération, que, par d’étranges cheminements, j’ai du sang auvergnat qui coule dans mes veines. Il y évoque la bruyère de nos chères Trente glorieuses, une belle infirmière dont, immanquablement, on tombe amoureux quand on a 14 ans; un toboggan qu’il fut à La Bourboule ou dans le Parc Sellier de T

Déportés parce que juifs, "victimes innocentes de la barbarie nazie et de Vichy".

ergnier (Aisne) n’a que peu d’importance. Oui, mon attention fut attirée par une plaque apposée sur la façade de l’école primaire élémentaire du 17 de la rue Alphonse-Baudin (médecin et député à l’Assemblée de1849, franc-maçon, célèbre pour avoir été tué sur une barricade), dans le XIe. Je me mis à lire. Il y était question des quelque 1200 enfants du XIe exterminés, et des enfants de cette école qui, entre 1942 et 1944 furent déportés parce que juifs, «victimes innocentes de la barbarie nazie et du gouvernement de Vichy».Je pensais à nos Trente glorieuses heureuses, à Jean-Louis et à moi, et me disais que ces petits Juifs du XIe, ne connaîtront jamais les bruyères du Mont Sans-Souci, ni le toboggan du parc Sellier. J’ai connu la Bourboule sous la neige, dans une autre vie. C’était si beau, si émouvant, cette France qui n’avait pas bougé que, parfois, en regardant ma fille faire de la luge, j’avais les larmes aux yeux. L’autre soir, je marchais sous la neige. Au cinéma Orson-Welles, en compagnie de Lys, nous venions de voir Le Fleuve, film de Jean Renoir, sorti en1951, d’après un roman de Rumer Godden. Un film magnifique, magique, complètement irréel. Une vraie fiction littéraire dans laquelle, comme Lys me le fit remarquer non sans à-propos, l’ombre du père peintre est omniprésente. Les scènes, qui évoquent la vie de cette famille anglaise en Inde, ne sont rien d’autres que des tableaux. Un chef-d’œuvre.

Dimanche 17 mars 2013.

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Mon ascension de Parsifal, de Richard Wagdoux

Richard Wagner avait du génie, mais c’était un sale type. Une sorte de Céline du romantisme allemand. Un ami, musicien éminent, admirateur de compositeur, me confiait qu’il n’hésitait pas, entre autre, à soulever les femmes et compagnes de ses meilleurs copains. Était-ce bien raisonnable, Richard? Pour sa défense, nul doute qu’il devait être titulaire d’un sacré tempérament. Sa musique, énergique, d’aucuns qualifient de virile, en témoigne. L’excellent Woody Allen, - qui s’y connaît en la matière - n’affirmait-il pas que quand il écoutait Wagner, il avait envie d’envahir la Pologne? Quand Lys m’a invité, l’autre soir, à écouter la diffusion au Gaumont d’Amiens, en direct, depuis le Metropolitan Opera de New York, de Parsifal, l’œuvre testamentaire du maître et qu’elle m’a avoué qu’on en avait pour près de six heures, mon sang n’a fait qu’un tour. Pour m’amadouer, elle m’a dit qu’elle avait préparé un super petit dîner (œufs de caille, champagne, combucha, graines diverses, petites tomates, cakes, etc.) à consommer sur place, et que j’aurais le plaisir de converser avec Isabelle, un médecin que j’aime beaucoup, qui fume beaucoup (donc je savais qu’aux entractes je pourrais en griller une à ses côtés) et qui adore Wagner, j’ai dit oui. Je me suis donc farci six heures de Wagner. De Parsifal, devrais-je dire pour être exact. Car là, point (ou très peu) de virilités musicales excessives. Au contraire, des passages de douceur, de presque mélancolie. Parfois ça manquait de nerf. Et Wagner sans nerfs n’est plus tout à fait Wagner. Richard Wagmou? Non, je n’irai pas jusque-là. Je dirais plutôt Richard Wagdoux, comme il y a un Giraudur dans certains passages de l’œuvre du grand Jean, créateur d’Ondine, qui, passionné par la culture germanique comme il l’était, devait s’intéresser à Wagner. J’avoue que je me suis laissé prendre par la beauté subtile de certaines mélodies. En revanche, je n’ai pas aimé la mise en scène, le jeu des artistes aux voix superbes, ni la scénographie. Les cakes de Lys étaient merveilleux. J’ai pris une goutte de champagne (un bon cru). Et j’ai fumé avec Isabelle qui m’a trouvé bonne mine. Je ne me suis endormi que deux fois. Lys m’a félicité. J’étais fier en arpentant, à 22

Wagner sans nerfs n'est plus tout à fait Wagner. Richard Wagmou? Je n'irai pas jusque-là.

heures et quelques, la rue des Trois Cailloux. Comme si j’avais réussi l’ascension de Parsifal, mon Everest à moi, rocker impénitent.

Dimanche 10 mars 2013.

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Un retour scie… dérant!

Celui d’un musicos nommé Scieur Z. En stand-by depuis des années, il revient sciesur la scène avec deux CD. Et a aussi plein d’autres projets en vue.

La scie musicale a une âme. Son son est très mystérieux, planant même et peut-être beaucoup plus épuré que celui du synthétiseur qui a connu ses heures de gloire dans les années quatre-vin

Renaud Lacoche, dit Scieur Z. Un chanteur-auteur-compositeur étonnant, singulier. Entre pop et rock, il sort deux deux CD d'un coup, et va sortir, sous peu, un livre de ses textes autour du voyage.

gt. Cet instrument correspond vraiment à mon univers», explique Renaud Lacoche, le sourire aux lèvres.

Un chimiste musical

Un univers psychédélique qu’il alimente depuis une trentaine d’années et dans lequel chaque composition devient une aventure sonore à part entière: «Je suis comme un chimiste, mais, moi, je fais mes expériences avec les sons! D’ailleurs les deux CD « Train de vie » et « Scie-né muzik », plus expérimental, vont de pair avec des spectacles visuels. C’est par exemple un petit film d’animation réalisé avec mes élèves de troisième (N.D.L.R: Renaud est professeur d’arts plastiques dans l’Aisne) pour le concours « Postalents 2009″ qui accompagne la chanson « Les passants » sur « Train de vie ».» Des projections balisées de nombreuses références culturelles et cinématographiques qui invitent à faire escale, le temps d’une chanson, dans son parcours de vie: « »Train de vie », c’est un voyage aux « scies » coins du monde et dans l’univers ferroviaire qui a bercé mon enfance. Je suis né à Tergnier (Aisne), une ville cheminote par excellence. Ma cité du rock. Là où j’ai rencontré Culbuto, un ancien cheminot reconverti en clown, celui qui m’a initié à la scie musicale. Et après j’ai bossé tout seul avec la méthode Keller. Une méthode des années 50!» Et grand bien lui a pris: depuis 28 ans, elle est devenue sa partenaire privilégiée sur scène, osant même le pari fou de l’introduire au sein de la pop rock: «Au fil du temps, j’ai amélioré ma scie, inventant un petit système de sonorisation électrique. Une tige de bambou fixée à la manette d’inflexion surmontée d’un micro-cravate, ce qui me permet de faire les mêmes effets de distorsion qu’à la guitare. Alors oui, c’est peut-être dingue mais la scie se marie très bien avec la pop psychédélique.» Et la preuve: son premier 45 tours sorti en1987 fait un véritable carton! S’en suit une période de démarchage auprès de maisons de disques - «qui n’a forcément été à la hauteur de [SES]attentes mais qui a eu le mérite d’être extrêmement créatrice» - et d’un travail acharné au sein de groupes, de son duo avec Philippe Groulard - «un guitariste et choriste qui s’est installé dans le Sud», puis avec deux musiciens de jazz: «Je me suis remis à la composition en 2009 grâce à mon frère qui voulait mettre en musique des poèmes érotico-pop. Puis en 2010, j’ai accompagné la chanteuse Lou-Mary qui était à l’époque la copine de mon frère.» Un retour artistique qui se concrétise non seulement avec Train de vie et Scie-né musiz mais aussi avec la parution d’un recueil de textes et d’illustrations qui devrait sortir très prochainement.

BÉNÉDICTE BIOT

Plus d’informations:

http://scieurz.online.fr

« Trains de vie » sur www. upmystore.com

« Scie-né muzik » sur www.musearecords.com

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Sixto Rodriguez : un pied de nez au star system

Depuis peu, je passe ma vie dans les salles de cinéma. Au ciné Saint-Leu, à Amiens, j’ai adoré Sugar Man. Le meilleur documentaire que j’aie pu voir ces dix dernières années. C’est tout simplement magnifique. Malik Bendjelloul, le réalisateur, nous raconte la vie du chanteur Sixto Rodriguez qui, au début des seventies, enregistre deux albums pour la Motown. Échec total. On murmure même qu’il se serait suicidé sur scène en s’immolant. En Afrique du Sud, son disque devient le symbole de la lutte contre l’apartheid, ce sans qu’il le sache. Plus tard, deux fans partiront à sa recherche. Le retrouvent .Il vit toujours à Détroit. Son existence est celle d’un prolo. Il joue toujours de la guitare. Donne quelques concerts en Afrique du Sud quand on le demande. Et remplit les salles. Puis revient à Dé

Sixto Rodriguez.

troit et reprend son boulot sans se plaindre. Une manière de saint du folk. Un pied de nez au star system. Pas un brin de cynisme, de pose dans son attitude. Il joue car ça lui fait plaisir. Ne se pose pas la question de savoir si oui ou non il a du talent. Le public ne l’avait pas reconnu dans les années soixante-dix. Il se dit que c’est qu’il ne le méritait pas. Mais, comme il aime ça, il continue à creuser le sillon. Rien de plus émouvant que cette façon modeste de tailler la pierre. Favorable à une gauche populaire, ouvrière, pas caviar pour deux ronds, il s’est même présenté aux élections pour devenir maire. Il a échoué. Ça ne l’a pas plus ébranlé que la non reconnaissance du public. Et pendant que je tape cette chronique, j’écoute en boucle «I Wonder», son hymne. La ligne de basse est divine. La voix de Rodriguez est celle d’un Dylan lumineux, d’un Van Morrison latin, d’un Nike Drake résigné mais joyeux. La modestie et son obstination dans la création humble et solitaire font de lui un Emmanuel Bove, un Henri Calet du folk rock. Ce film m’a bouleversé. Il en fut de même pour Wadjda, de Haifaa Al Mansour. L’histoire d’une fillette de 12 ans de la banlieue de Riyad, capitale de l’Arabie saoudite, qui rêve de s’acheter un vélo, alors que dans ce pays, les bicyclettes sont réservées aux mecs car elles constituent une menace pour la vertu des demoiselles. Ce film est beau, sincère et convaincant car, justement, il ne cherche pas à convaincre par un discours militant. Pas de caricature. Juste un constat que quelque chose ne tourne pas rond dans ce type de société où la religion bornée domine tout.

Dimanche 3 mars 2013

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Les grands livres de Berthet

Frédéric Berthet.

 Mort rongé par l’alcool à 49 ans en 2003, Frédéric Berthet, considéré comme le plus doué de sa génération, voulait écrire son grand livre. Il en écrivit plusieurs.

 « Il avait une aura fascinante, de par ses fréquentations prestigieuses: Barthes, Sollers, Julia Kristeva… Mais surtout, il était extrêmement drôle.» C’est en ces termes que Pierre Bayard, professeur de littérature française à l’université de Paris VIII et psychanalyste, évoque son camarade de promotion à Normal sup, Frédéric Berthet. Drôle: nul doute qu’il devait l’être dans la vie, Berthet. Il l’est si souvent dans ses livres. Doué, «le plus doué de sa génération», disait Sollers à son propos, cela ne fait pas non plus l’ombre d’un doute. Il était non seulement titulaire d’un plume singulière, étonnante, mais aussi et surtout d’un esprit vif et d’une intelligence à fleur de peau qui a fini, certainement, par lui jouer des tours. On sait tous qu’il ne faut pas être trop intelligent pour vivre vieux. Un peu oui, peut servir. Trop ouvre l’écluse des eaux glacées de la lucidité qui finissent par vous noyer. Hydrocution par angoisse. Ce fut le cas de Frédéric Berthet, mort à 49 ans, en 2003, rongé par l’alcool, le désespoir et divers abus.Il était pourtant pressenti comme un grand espoir littéraire de sa génération. Il passa à l’acte, certes, nous donnant à lire d’adorables livres, vifs, pétillants, intelligents, des mots drivés à la hussarde, des coupes à la Morand, des sprints à la Fitzgerald. Daimler s’en va, petit livre hilarant, fera son succès. Mais est-ce suffisant pour Berthet qui place la barre très haut: il veut écrire un grand livre. «Et s’en aller», dit-il. On écrit souvent ses grands livres sans s’en rendre compte. Ce n’est pas à nous d’en décider. Frédéric Berthet quittera le Lyon de son enfance, brillera à Paris, sortira beaucoup, boira tout autant, se mariera avec un mannequin, récoltera le prix Roger-Nimier en1989, deviendra secrétaire d’Edgar Faure, vendra peu de livres, s’isolera en province. Notamment dans le Berry. C’est de là qu’il écrit le succulent petit livre de chroniques qui nous préoccupe: Paris-Berry. Il y parle de travail, d’un four à pain, de ses rêves, de Blondin, de ses copains Patrick Besson et Éric Neuhoff, d’une jeune héritière qui vient lui rendre visite dans sa lointaine campagne. Et, cerise sur le gâteau, Berthet pêche à la ligne et traque, comme pas deux, le carnassier. On sait tous, en Picardie, qu’un homme qui pêche ne peut être totalement mauvais. Frédéric Berthet était, en tout cas, un excellent écrivain. On eût envie de le connaître et de trinquer avec lui. Il est trop tard; il est souvent trop tard dans la vie.

PHILIPPE LACOCHE

«Paris-Berry», Frédéric Berthet, La Table Ronde, coll. La Petite Vermillon (poche). 108 p.; 5,90 euros.

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