Chronique écrite sous la lumière jaunâtre de mon bureau

Sacré Dany ! Quarante pages; quarante mille exemplaires vendus en quatre jours. Bientôt dans le CAC 40 ?

Daniel Cohn-Bendit sur France-Inter. Il vient parler de son livre de 40 pages Pour supprimer les partis politiques ! Réflexions d’un apatride sans parti, publié aux éditions Indigènes, basées à Montpellier, auxquelles l’on doit déjà Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Vais-je acheter ce livre ? Ça m’étonnerait, Daniel n’est pas mon préféré, je l’avoue humblement. Je me méfie de ces vieux gauchos aujourd’hui favorables au capitalisme. En quatre jours, selon le journaliste francintérieur, notre bobo-écolo de Mai 68 aurait déjà vendu 40000 exemplaires de son opuscule. Ça me fait rêver moi qui, quand j’ai vendu mille bouquins, suis aux anges. Un confrère journaliste de notre quotidien, très aimable et bon camarade, m’avait glissé, il y a quelque temps, à l’oreille : «Phil, si tu n’étais pas un écrivain minable, tu ne serais pas là à t’esquinter les yeux et la santé à relire des pages sous cette lumière jaunâtre et blafarde...» Nous avions bien rigolé. Je lui avais conseillé, au confrère, d’écrire un roman. Avec une telle inspiration, il eût pu faire aussi bien que le Dany ou que le saint homme Stéphane Hessel. Mais moi, je ne m’indigne pas assez dans mes bouquins. Et je n’ai pas l’ambition de moraliser, de réformer les partis politiques et l’écologie. Je me contente, laborieux et buté, de recycler les déchets dans le compost, de mettre les emballages en plastique dans les sacs jaunes que me fournit, hebdomadairement, Amiens-Métropole. Et j’aime bien la lumière froide et jaunâtre de mon bureau, les soirs d’hiver. Ça me rappelle les nouvelles de Pierre Mac Orlan. Et j’aime bien relire la copie, au journal. Et dans mes bouquins, je ne parle que de Tergnier, des filles, des sixties, d’alcool, de vieux rock’n’roll antédiluviens. Et je crois très moyennement au progrès. Je préfère Karl Marx à Jacques Attali et à Alain Minc, préfère les pages littéraires du Figaro et de Valeurs actuelles, à celles des Inrockuptibles. Je suis assez infréquentable. Les filles me le disent souvent. Et, de plus, je ne vais presque plus aux concerts de rock à la Lune des Pirates mais fréquente les diffusions des opéras au Gaumont d’Amiens. (C’est confortable, les fauteuils rouges ; mes vieilles fesses ont besoin de ça, now.) Cohn-Bendit est un vieux jeune homme moderne ; je ne suis qu’un jeune vieux ancien. Le problème, c’est que je suis très heureux comme ça.

Dimanche 24 février 2013

Share

Bebe : girly avec du chien

 Il ne faut jamais être en retard avec les jolies filles .Il est même conseillé d’arriver en avance; on n’est jamais trop prudent: si un autre fiancé est déjà là, on a le temps de lui faire un croche- pied ou de lui casser la gueule. Voici donc la jolie Bebe, brune, espagnole, avec son dernier opus, Un pokito de rocanrol qui ne sera dans les bacs que le 5 mars prochain. Un bon disque, c’est incontestable. La jeune femme déroule une manière de rock-punk énervé, assez déjanté, puissant et bien envoyé. Elle fait un pied nez à la convention, impose un style. Son style. Pour ce faire, elle a choisi de faire produire son disque par l’excellent Renaud Letang (qui joue aussi de la basse et des claviers).Le tout a été enregistré au mythique studio Ferber, à Paris. On y sent une âme, grâce à l’utilisation de vrais instruments. La langue espagnole se prête merveilleusement bien au rythme effréné de la diction de la dame. Ça déboule. On a envie de marquer la mesure. C’est bon signe. Un disque stimulant. Ses textes parlent de filles, d’amour. «C’est girly, mais un côté girly qui a du chien», comme le note non sans à-propos Émilie Cailleau sur le site de notre confrère L’Express.

PHILIPPE LACOCHE

«Un pokoto de rocanrol». Bebe.EMI-Virgin. (Sortie le 5 mars).

Share

Des chansons et des nouvelles de Laurent Margerin

 

Laurent Margerin, chanteur, auteur-compositeur.

 On connaît déjà le talent subtil, littéraire et très rock’n’roll de Laurent Margerin. Nous n’avons pas manqué de vous en parler dans ces mêmes colonnes. Le voici de retour avec une sorte d’Ovni, intelligent, singulier et passionnant: un petit livre, recueil de textes de quinze chansons (de l’exquise «Un p’tit bonheur», en passant par «Mon beau sapin» et le tube «Toutes les filles», etc.), textes de chansons qui sont rehaussées d’autres textes, en prose ceux-là, de courtes nouvelles, des chroniques, des souvenirs, toujours parfaitement bien écrits (car il est littéraire, le Laurent sous ses dehors de rockers rugueux, pur et dur).Et pour couronner le tout, un beau petit CD dans lequel Laurent pousse la chansonnette, seul à la guitare acoustique. Il y égrène les quinze chansons avec un naturel déroutant, rassérénant, à la fois cool et passionné. Un objet frais, agréable, bien conçu qui va à rebours des circuits commerciaux dits officiels, lourds comme des bœufs, mercantiles. Quand la chanson, les blues, le rock et la littérature font bon ménage, on trouve Laurent Margerin. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

«Zaratopek, chansons et nouvelles»- Laurent Margerin. (Pour se procurer l’objet: Laurent Margerin, 40, rue Saint-Martin, 60112 Verderel-les-Sauqueuses; margerin.laurent@orange.fr)

Share

Le marquis passe à l’Est

Je connais Yves Lecointre, directeur du Frac Picardie, depuis de nombreuses années. J’ai fait sa connaissance au milieu des années quatre-vingt, à Beauvais où j’étais reporter. C’est un passionné, un fin connaisseur de l’art contemporain, un homme de goût très compétent. Je me souviens de discussions, parfois vives, que nous nourrissions autour de l’art. Car tu connais, lectrice adulée, adorée, chouchoutée, convoitée, pressentie, presque conquise, mes goûts assez traditionnels, voire parfois carrément réactionnaires. Ce n’est pas tant certaines œuvres qui me gavent; c’est tout le discours qu’il y a autour, très souvent, abscons, interminable, intellectuel, sur les intentions de l’artiste. Ceci dit, les Frac en général - et celui de Picardie en particulier - proposent des choses audacieuses, déroutantes et intéressantes. Lys et moi, nous nous sommes rendus dans les locaux du Frac, rue Pointin, à Amiens, pour le finissage de la très belle exposition Façons d’endormis, réalisée en collaboration avec les enseignants et les étudiants de la faculté des Arts et de l’UFR culture et patrimoine de l’Université de Picardie. Le thème: le sommeil, décliné autour d’œuvres singulières, fortes de divers artistes dont Philippe Decrauzat, Désirée Dolron, Zan Jbai, Gavin Turk, José Régian Galindo (un film autour d’une performance étonnante: une fille est endormie dans une salle, recouverte d’une manière de drap de morgue; des gens passent, se demandent si elle vit encore; de plus, cette brune est très belle, on la voit nue ce qui ne pouvait que me séduire). J’ai interrogé Yves Lecointre sur le terme finissage, antithèse de vernissage. Il m’a dit que ça se pratiquait régulièrement en Belgique. Je lui ai demandé s’il était d’origine belge; il m’a dit non et a dû trouver la question bizarre. Je suis bizarre par moments. J’étais encore bizarre, dimanche dernier, au Gaumont où je suis allé voir la diffusion du ballet du Bolchoï, dans Don Quichotte, filmé en direct de Moscou. J’ai beaucoup aimé. La petite Natalia Osipova (dans le rôle de la dulcinée) est adorable, talentueuse, gracieuse, très sexy. J’adore la sonorité de la langue russe, soviétique devrais-je dire, toujours nostalgique. Je regardais la diffusion en direct de Moscou, l’air bizarre, à moitié fou: j’avais envie de reconstruire le mur de Berlin et de passer à l’Est. On ne peut pas se refaire.

Dimanche 17 février 2013.

Share

Jaccard, le grand Suisse

En Suisse, dans la littérature, il n’y a pas de petits. Rien que des grands : Cendrars, Cingria, Chessex. Et Jaccard, proche de Cioran, de Nietzsche et des jeunes filles.

Un ami proche, tout aussi proche de Roland Jaccard, me dit de ce dernier que c’est un éternel jeune homme. Je veux bien le croire après avoir terminé, cette nuit, son récit Ma vie et autres trahisons, j’entre de plain-pied dans cette Saint-Valentin sourire aux lèvres et le corps en feu. Ce livre est réjouissant. Non pas qu’il soit joyeux, non, au contraire. Pas désespéré non plus, même quand il est noir, pessimiste, ciorannesque et nietzschéen à souhait. Car on sent chez Roland Jaccard une manière d’élégance qui le conduit à s’arrêter au bord des larmes et des cris. Réjouissant, c’est ça. Et dans réjouissant, il y a jouissant.Là, notre ami Jaccard ne

Roland Jaccard aime Cioran et les jeunes filles.

se prive pas. Il passe autant de jeunes filles et de jeunes femmes dans ses pages que dans le lit de Gabriel Matzneff ou dans celui d’Henry Miller époque du 18, villa Seurat, Jours Tranquilles à Clichy. Elles sont si belles, si craquantes, si croquantes qu’on a, of course, envie de croquer. Roland Jaccard nous met l’eau à la bouche. On est en droit de l’en remercier. Ce sont des chatons angora, des poulettes expertes qui viennent se pelotonner contre lui, monsieur respectable de la république des lettres qui œuvra longtemps comme chroniqueur au Monde (comme il en parle bien, du Monde, en évoquant, page 93, l’excellent et très fin François Bott: «Cette impression que François Bott a éprouvée au Monde - le Monde de la rue des Italiens - d’entrer au couvent, je l’ai également ressentie. Le Monde, écrit-il joliment dans ses Souvenirs de la république des Lettres, était un monastère fourvoyé dans le quartier des plaisirs, dans l’agitation frivole des grands boulevards. L’austérité était une manière d’être, une seconde nature, chez les gens de la rue des Italiens. La rigueur morale cependant avait ses limites. Je ne tardais pas à m’en apercevoir en fréquentant le cinéma porno qui jouxtait la rédaction. La nature y retrouvait ses droits.»).Des chatons, des poulettes, disais-je après cette citation fleuve. De succulentes lolitas en chemises de garçons ou en culottes rose tendre. Elles sont douces, délurées, intrépides, romantiques, parfois soucieuses et émouvantes. Il les écoute, les console, les aime comme on peut les aimer quand on a gommé de sa vie la gourme et la maladresse de la jeunesse masculine. On sent chez Jaccard, derrière la dureté de la posture, le blues de la pensée, la noirceur existentielle, une infinie tendresse à l’endroit de ces jeunes filles. On est loin du consumérisme de certains vieux coqs des crottées basses-cours de la pensée égotiste et futile. Certainement que cela vient du fait qu’on sent que Roland Jaccard ne se prend pas trop au sérieux. Il ne se déteste pas, non, mais il ne s’adore pas non plus. (En cela, c’est un écrivain singulier car comme c’est bon de s’aimer quand on est écrivain.) Il se regarde vivre avec amusement, parfois avec ironie, voire mépris. Ça s’appelle avoir du recul par rapport à soi-même. «C’est très suisse», me confiait hier Myriam Salama, des éditions Grasset. Et nous citions de concert Cingria, Chessex et quelques autres. Car j’ai oublié de vous dire qu’il était suisse, Jaccard: il faut bien les Alpes pour débouler à pleine vitesse dans la vallée joyeuse qui nous conduit Par-delà le bien et le mal.

PHILIPPE LACOCHE

« Ma vie et autres trahisons », Roland Jaccard, Grasset, 195 p.16 euros.

Share

« On est bien à Clermont-Ferrand »

La plage de Menton très prisée des Anglaises.

«On ne devrait jamais quitter Montauban», fait dire Michel Audiard à Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs, film culte de Georges Lautner. Ce matin-là, en tirant les rideaux du Best Western Le Relais Kennedy, boulevard Edgar-Quinet, à Clermont-Ferrand (80 euros, une chambre double, petit déjeuner compris), Lys secoua son épaisse chevelure blonde so british, si swinging London, et me lâcha du bout de son adorable accent anglais so birkinien: «On est bien à Clermont-Ferrand.» C’est vrai que nous étions bien à Clermont-Ferrand. Il faisait gris et froid. Mais on est toujours bien en France. Nous venions de traverser l’une des régions les plus françaises de France, le Massif central, avec ses plateaux enneigés. En conduisant calmement ma Peugeot 206, 5CV (215000 kilomètres) au côté de ma petite Anglaise, je pensais, pêle-mêle, à Antoine Blondin, à Limoges, à Aurillac (où j’avais séjourné avec Féline, mon ex-femme), à mon copain Denis Tillinac, à Jean-Louis Murat, à Vialatte et à Gingouin, haut résistant communiste, brisé par l’apparatchik stalinien non résistant au cœur des fifties. En fait, je pense toujours beaucoup quand je conduis. Souvent à ce qui n’est plus; c’est agréable. Nous foncions vers la Méditerranée. Estagel, d’abord, si espagnole, devant les Pyrénées. Cali est, dit-on, en train d’y faire construire une maison. J’eusse voulu visiter le camp des réfugiés espagnols de Rivesaltes. Pas le temps. Il nous fallait partir vers Cap d’Adge, parcourir les falaises sublimes et si douces, l’hiver, douces comme les fesses d’une blonde. Nous évitâmes Toulon que je n’aime guère, puis arrivâmes au paradis sur terre: Menton en hiver. On était si bien à Menton, eussé-je pu dire, sans faire injure à Clermont-Ferrand et à Lys.Cette douceur exquise; la lenteur élégante des gens. Menton, l’hiver est une sorte de Trieste pleine d’agrumes. Les mouettes parlent; elles ont un accent. L’été, on dit qu’elles bronzent comme ces vieilles allemandes délicatement décorées de lourds bijoux à gigolos. La lumière hiémale de Menton n’est rien d’autre qu’un délice. Une douceur fraîche. Avons aussi visité le musée Cocteau. Aujourd’hui Cocteau eût presque pu demander Marais en mariage. Si la fièvre typhoïde n’avait pas existé, ils eussent pu adopter Radiguet. L’important, dans la vie, n’est-il pas d’avoir constamment le diable au corps?

Dimanche 10 février 2013.

Share

L’apport de Brian Jones et de Bill Wyman aux chansons des Stones

Un livre de plus sur les Stones? Pas tout à fait. Celui-ci, grâce à sa forme (la carrière du groupe est égrenée au fil des chansons phares) et son fond (des petites informations sur les crédits des titres, les participations de chacun en dehors du duo Mick Jagger-Keith Richards). Il commence bien avec cet exergue incontournable, cette phrase de Bill Wyman: «Les Stones ressemblent à une grande famille, avec ses joies et ses conflits… J’ai toujours pensé qu’ensemble, nous étions meilleurs que la somme de nos individualités.» On y comprend mieux, par exemple, le travail et l’apport de Brian Jones et de Bill Wyman dans les compositions. Ils seraient à l’origine du merveilleux «Paint in black».Bill aurait trouvé, au piano, le riff de «Jumping Jack Flash».Chanson créditée… Jagger-Richards. Brian Jones, même s’il était, semble-t-il, incapable de mener à bien une chanson de bout en bout, a très souvent apporté mélodies, riffs, arrangements. Son rôle dans les compositions eût mérité d’être signalé; il eût même dû cosigner certains titres. Ce ne fut jamais le cas. Journaliste à Paris Match, VSD et Télé 7 Jours, Gilles Lhote revisite ici ses cinquante titres préférés des Stones. Intéressant et réussi.

PHILIPPE LACOCHE

«Rolling Stones, 50 ans de légende, 50 tubes mythiques», Gilles Lhote (avec Erika Hilt), Le Rocher, 129 p.; 13 euros

Share

Un Ovni signé Cyril Montana, fils de hippies, quadra qui ne veut pas vieillir

 

De gauche à droite : Cyril Montana, Nicolas Rey et Patrick Besson, écrivain. Paris. Février 2012.

On connaît le talent de romancier et de nouvelliste de Cyril Montana. Le voici de retour avec un roman par nouvelles très original et inclassable. Vivement recommandé. Il s’en explique.

 

Cyril Montana a du talent. Et du succès. A juste titre la critique littéraire et les – nombreux – lecteurs s’étaient émus et avaient applaudi à la lecture des savoureux Malabar Trip (Le Dilettante 2003; J’ai lu, 2006), Carla on my mind (quel joli titre! Le Dilettante 2005; J’ai lu 2008) et La faute à Mick Jagger (Le Dilettante 2008; J’ai lu 2010). Il aurait pu continuer dans cette veine, l’épuiser, s’épuiser lui-même. Mais point. Il est vaillant, le Cyril. Et sincère. Alors, celui qui avait écrit, en juillet 2011, une succulente et érotique nouvelle pour notre journal, nous donne aujourd’hui un roman singulier, très différent de sa production habituelle. Il s’en explique.

 

Votre dernier roman, Je nous trouve beaux, est un peu un Ovni. Assez différent en tout cas de votre précédent livres. Pourquoi cette démarche?
La raison est très simple: après la parution de mon troisième roman La faute à Mick Jagger, j’en ai écrit un quatrième qui m’a été refusé par tous les éditeurs que j’ai sollicité. Après un an et demi de travail, j’avoue que j’ai été assez désoeuvré. Je ressentais la même chose que lorsque, adolescent, j’ai fait une chute de cheval : un traumatisme, avec l’intime conviction qu’il faut vite remonter sur un canasson pour ne pas en être dégouté à vie. C’est ainsi que je me suis mis à écrire les tranches de vie d’un même personnage: Romane Grangier. Cela permet d’écrire des histoires courtes et d’avoir à chaque fois un résultat et un plaisir immédiat, puisque chaque chapitre a sa propre trame tout en faisant partir d’un tout. Alors que lorsque j’écris une seule et même histoire, c’est bien plus astreignant, et le véritable résultat n’apparait qu’à la fin. J’avais juste besoin de me faire plaisir en écriture plus vite

Peut-on parler, à son sujet, de roman par nouvelles?
Je ne dirais pas par nouvelles, mais par tranches de vie. Puisqu’il s’agit de la vie quotidienne d’un seul et même personnage, Romane Grangier, au sein de sa famille, de son boulot, de ses amis, etc. Et même si nous n’avons pas à proprement parler de trame historique, nous retrouvons des situations et des personnages chapitre après chapitre.

Votre narrateur est fils quarantenaire, fils de hippies. Serait-ce un peu vous?

Je suis effectivement fils de hippie, quadra avec des enfants et une femme que j’aime; mais tout n’est pas exactement moi. Ainsi les parents qui sont présents dans le roman ne sont pas du tout les miens, même s’ils sont aussi hippies. Et puis fils de hippie, ça veut tout dire et rien dire, il y a mille et une façons d’être hippie, et tout autant de manière aussi d’élever ses enfants. C’est moi sans l’être, cela représente ce que j’ai été et ce que je suis, et comme nous le rappelle Camus en appendice « on voit parfois plus clair dans celui qui ment, que dans celui qui doit vrai ».

On le sent coincé entre son adolescence dont il est nostalgique, et sa vie de père de famille qu’il voudrait mieux assumer, n’est-ce pas?

Tout à fait exact, et c’est en ce sens, que Je nous trouve beaux possède une partie générationnelle, dans cet aspect adulescent qu’incarne le personnage principal Romane Grangier. Aujourd’hui, il existe une génération de quadras qui jouent aux jeux vidéos, font du skate l’hiver et du surfe l’été sur les plages. Avec une volonté farouche de ne pas sombrer dans les stéréotypes du quadra, installé, mur, sérieux, limite ennuyeux, etc. Cette envie de garder intacte la fraîcheur de l’enfance, que le groupe Stupeflip résume très bien dans son morceau Stueflip vite !!! « il est ou le petiot que t’étais?, tu l’as séquestré, baillonné, ligoté! » (http://www.youtube.com/watch?v=PdaAHMztNVE)

Préserver une candeur juvénile, une soif d’apprendre, de rencontre, curieux, rester tout simplement en vie, à l’écoute !

La grand-mère est un bien joli personnage. Comment l’avez-vous composé? Part-il d’une réalité?

 

La grand-mère est très importante dans ce roman, tout comme elle l’était dans La faute à Mick Jagger et cette partie est totalement autobiographique. Il s’agit donc du départ de ma grand-mère dont j’avais besoin de parler, mais sans entrer dans le pathos, toujours en tâchant de garder une distance qui ouvre à une tendre nostalgie. C’est aussi l’occasion pour notre personnage de s’interroger sur ses quarante ans, et à sa manière, sur le temps qui passe. Encore une fois sans s’appesantir en étant larmoyant, mais toujours dans un registre décalé et si possible drôle.

Vieillir, est-ce difficile pour l’écrivain que vous êtes?

Je vais vous étonner, mais plus j’avance dans le temps et plus je suis heureux. Je n’ai d’ailleurs jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui, et pour rien au monde je souhaiterais avoir de nouveau vingt ans, période de doutes, d’errements affectifs, la fac, pas la fac, pas terrible pour moi cette période avec le recul. Alors bien sûr, il m’arrive de me sentir en décalage quand je me retrouve entouré de gens plus jeunes que moi, ou qu’on me donne du « Bonjour monsieur! » au lieu de « Salut ça va , toi? ». Mais finalement ce qui m’intéresse c’est que ma vie m’apporte ce dont j’ai besoin. Et cela se résume facilement, être entouré avec ma femme, mes enfants, des projets, des livres intéressants à lire, des amis avec qui je me sens bien, et des fous rire avec celle que j’aime à deux heures du mat dans la cuisine, par exemple… Ou alors pourrais je vous citer Patrick Besson: « Il faut être jeune. Être vieux, c’est ridicule et le ridicule, c’est mal. » (Un état d’esprit, Fayard)

Vos auteurs préférés?

Salinger, Boris Vian, Patrick Besson, Frédéric Beigbeder, Molière, David Foenkinos,  Charles Bukowski, Céline. Mais ceci dit, si ça ne vous embête pas trop, j’aimerais vous parler des derniers livres que j’ai aimé comme le Prix Renaudot obtenu par Scholastique Mukasonga pour Notre Dame du Nil (Gallimard), une évocation si précise et décrite avec une finesse et une justesse incroyable sur la vie d’un couvent de jeunes filles au Rwanda avant la terrible guerre civile qui a décimé des centaines de milliers de personnes. On y découvre les rapports très particuliers existants justement entre les Hutus et les Tutsis, et qui nous éclaire sur la suite des événements, mais vu de l’intérieur.

Et puis, il y a ceux que je dois lire et que je ne peux rater à aucun prix, Diderot, de Jacques Attali (Fayard), Je vais mieux, de David Foenkinos (Gallimard), L’amour sans le faire, de Serge Joncour (Flammarion). Je vous tiendrai au courant… (rires)

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je commence à établir le plan de mon prochain roman prévu chez Albin Michel. Je suis également en discussion pour adapter La faute à Mick Jagger sur France Culture, et puis je projette de suivre une formation d’adaptation d’oeuvres littéraires au cinéma. En parallèle, j’écris une histoire pour enfant que je suis en train de travailler avec les élèves de la classe de ma fille Kirana. C’est vraiment génial de bosser avec des gosses. Je fais des réunions régulières avec eux pour leur demander leur avis, leurs suggestions, puis je repars, j’écris et je reviens les voir jusqu’à ce que nous ayons une histoire qui nous plaise. Je peux vous dire que c’est tellement revigorant, ils sont drôles, vifs, et vous donne une de ces énergies pour la journée, un vrai bonheur! Je vous ai dit, je n’ai jamais été aussi heureux! Pour finir, je suis consultant digital pour le LH FORUM (http://www.lhforum.com/) qui est un forum annuel, une plateforme de relations dont l’objectif est de promouvoir l’économie positive, une économie qui vise plus que le profit, et qui place l’homme et l’environnement dans ses objectifs. Bref des solutions aux maux qui gangrènent notre planète.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Je nous trouve beaux », Cyril Montana, Albin Michel, 187 p.; 15 euros.

Share

Le joyau de Patrick Eudeline : le roman d’une rupture

Un romancier n’est jamais aussi bon que lorsque son coeur est brisé. Avec « Vénéneuse », le dandy du rock nous donne un texte de haute volée. Sincère et émouvant.

 

C’est certainement le plus rock’n’roll des écrivains français actuels. C’est aussi un dandy à Ray-Bans, à chemise à jabot, en costume anthracite qui, depuis des lustres, hante les soirées parisiennes de sa silhouette chaloupée. Patrick Eudeline a une démarche de loup. Ou de lion. Selon ses humeurs; selon le temps. Il a commencé à la revue de rock, Best, 23, rue d’Antin, Paris (IIe), sixième étage, s’arrêter au cinquième, puis monter l’escalier recouvert d’une moquette incarnat, si mes souvenirs sont bons. Nous pourrions être en mai1977.Le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef, dans son bureau demande à Eudeline quand il va rendre son papier. La ponctualité n’était, alors, pas la qualité cardinale du Patrick. Christian se retient d’élever le ton. Il sait bien qu’Eudeline est fort occupé par son groupe de rock, Asphalt Jungle; en bon rédacteur en chef, il sait déjà qu’avant d’être un rock-critic éclairé, un journaliste étonnant, l’Eudeline est un écrivain. Un type qui, lorsqu’il parle de Johnny Thunders, des Sex Pistols ou de Keith Richards est capable de citer Joris-Karl Huysmans ou Jules Barbey d’Aurevilly. Christian est mort, noyé accidentellement sur une plage de Granville, le 14juillet1989 (cet éminent républicain, homme de gauche authentique, méritait bien ce symbole-là). Patrick Eudeline a continué la critique rock, la musique; il a beaucoup chanté, et a écrit des paroles de chansons. Et, il fallait s’y attendre, il est devenu romancier, avec, notamment Ce siècle aura ta peau (Florent Massot, 1997; J’ai lu, 2002), Dansons sous les bombes (Grasset, 2002), et surtout, l’excellent Rue des Martyrs (Grasset, 2009). La fiction lui va bien au teint. On le sait, les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils sont sincères, lâchent tout, s’abandonnent. Pour cela, il faut une rupture. Le narrateur de Vénéneuse, son dernier roman, vient d’en connaître une. Sévère; très sévère. La fille qu’il aimait, sa Bardot, sa blonde en trench, élégante panthère aux yeux clairs, l’a lâché sous la pression de sa famille, des notables d’une ville du Sud de la France.Descente aux enfers pour le narrateur, Antoine. Car «cette fille était le paradis. Et l’enfer.» Ce roman sent la coke, le rock’n’roll, l’alcool, le sexe, la jalousie, la fumée des cigarettes du Patrick. Mais c’est avant tout un vrai roman d’amour. Dur, désespéré, sincère, violent, hérissé de dialogues, d’atmosphères, imbibé de ce Paris qu’il aime tant. Peter, rival du narrateur, autre dandy sulfureux, bien qu’anglais ressemble comme deux gouttes de sang à un chanteur français talentueux et torturé. La part d’autobiographie et de vérité dans ce roman? Finalement peu importe. Eudeline, avec sa vie, sa dégaine, ses convictions, son cœur blessé nous donne à lire une littérature de haute volée, inclassable et singulière comme un millésime de vin noir. Ne le ratez pas; c’est un joyau.

PHILIPPE LACOCHE

«Vénéneuse», Patrick Eudeline, Flammarion, 240 p.; 19 euros.

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain. Mars 2010. Ici, un dimanche matin frileux, devant la Lune des Pirates, à Amiens.

 

Share