Besson, mine de rien

Patrick Besson signe un petit livre attachant par sa fraîcheur.

 Dans la veine de « 28, boulevard Aristide-Briand », Le Jour intimes, court recueils de récits, nous permet d’apercevoir, entre les lignes, un Besson plus tendre.

     En 2001, Patrick Besson publiait l’un de ses meilleurs livres chez Bartillat: 28, boulevard Aristide-Briand. Un texte tendre, très intime, dans lequel, avec élégance, il évoquait son enfance à Montreuil, en banlieue parisienne, dans l’habitation parentale située au 28, boulevard Aristide-Briand. L’écrivain-bretteur se confiait, racontait et se souvenait. C’était doux, émouvant. Très réussi. Il revient aujourd’hui, chez le même éditeur, avec Les Jours intimes, un texte de la même facture. Des textes plutôt, de courts récits, nouvelles, commentaires, confidences qui parlent, une fois encore, de l’enfance, mais aussi de la famille et de l’amour. «Patrick Besson a rassemblé dans ce volume des textes importants qui lui tiennent à cœur et dévoilent un aspect méconnu de sa personnalité», souligne l’éditeur dans le prière d’insérer. Il a la bonne idée de nous redonner à lire le succulent Vacances en Botnie, initialement publié dans l’adorable petite collection Nouvelles, du Rocher. Ce texte est un pur bonheur d’humour, de précision, de sincérité. Besson, en quelques dizaines de feuillets, décrit la Suède telle qu’il la voit, telle qu’il la sent. Il eût pu être un grand journaliste s’il n’avait été écrivain. Mine de rien, Vacances en Botnie est un remarquable et très analytique texte sur la Suède. Mine de rien; c’est souvent «mine de rien» avec Patrick Besson lui qui, auteur aujourd’hui d’une centaine d’opus, en a usé des mines. Mine de rien; c’est ce qui fait son charme au Besson. Cette légèreté grave qui a l’élégance de nous faire croire, à nous lecteurs, que c’est facile d’écrire. Alors que c’est si difficile.

    Et puis, il y a « De l’amour », page 79, sublime déclaration à une femme aimée. On y retrouve Besson, titulaire de ce talent rare: posséder le sens de la formule qui fait sens: «Tu es un bulldozer sentimental. Je vais avoir beaucoup de mal à me passer de toi. Nous allons être atrocement heureux.».

    Enfin, page 91, on retrouvera avec plaisir Souvenir d’Ana Ivanovic, nouvelle qu’il avait écrite, en 2011, pour le Courrier picard.

PHILIPPE LACOCHE

«Les Jours intimes», Patrick Besson, Bartillat, 142 p., 13,90 euros

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Toutes ces femmes que je comble, rue Saint-Louis-en-Île

 

Guy Bedos, souriant, à l'hôtel du Jeu de Paume, rue Saint-Louis-en-Île, à Paris.

 J’ai souvent rendu heureuses les femmes que j’aime, rue Saint-Louis-en-Île, à Paris. Je me souviens d’un hiver d’antan; j’avais convié Lou-Mary lors de l’interview de Brigitte Fontaine, chez elle, dans cette vieille et si française voie, empreinte d’Histoire, d’histoires, et de pierre blanche. On y entend presque les remous céladon de la Seine; on croit y entendre les roues des carrosses grincer sur les pavés et les jurons des cochers avinés, rougeauds et rugueux. La France comme on l’aime. Lou adore faire le grand écart, et pas seulement sur la scène du cabaret La Belle Époque, à Briquemesnil, où elle se produit souvent, s’adonnant avec grâce et sensualité à des french cancans émouvants. Ainsi voue-t-elle une passion sans limite aux si différentes Mylène Farmer et Brigitte Fontaine. « C’est le plus beau cadeau que tu aies pu me faire», m’avait-elle glissé à l’oreille dans la froidure hiémale de la capitale. Depuis, de l’eau a coulé sous le pont Mirabeau. Lou est partie à Montreuil. J’apprécie toujours autant Apollinaire. Il y a quelques jours, c’est Lys que j’ai invitée à l’interview de Guy Bedos qu’elle apprécie beaucoup. Lys était en beauté avec son bonnet zébré façon léopard, so british. Belle comme la rosée sur le gazon d’Hyde Park le lendemain du concert des Stones en 1969.Pour se faire pardonner d’être si mignonne, elle nous fit attendre, partie se poudrer le nez aux toilettes. Guy Bedos, gentleman, ne voulait pas commencer sans elle. Ce fut un grand moment en compagnie de cet artiste drôle, élégant, et courtois. Le weekend dernier, Lys est parvenue à me faire assister à un opéra de trois heures au Gaumont d’Amiens: L’Élixir d’amour, de Gaetano Donizetti. C’était délicieux. Costumes colorés comme un album de Tintin, voix époustouflantes, et histoire d’amour digne de Francis Carco ou de Pierre Benoit. En sortant du cinéma, nous nous sommes follement amusés à la Nuit Blanche, et avons croisé à deux reprises les excellents Ghislaine Roche, directrice du centre culturel d’Etouvie, et Thierry Bonté, 2e vice-président d’Amiens Métropole. L’automne me va bien au teint, lectrice.

Dimanche 21 octobre 2012.

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Camille me fait chanter

 

Elle est talentueuse, singulière, bien allumée. Camille a donné, jeudi soir, un concert à la Maison de la culture d’Amiens. Et c’était grandiose. Après l’interview, elle m’a demandé de lui chanter une chanson. Je lui chanté « Da Doo Ron Ron », des Crystals, en yaourt.  Elle a aimé; j’étais aux anges.

Adorable Camille ! Elle ne dort pas, non; elle fait semblant. En fait, elle pense à moi.

Qu’est-ce qu’elle est belle! Camille me rappelle Valérie Lagrange que j’ai croisée, à Paris, quand elle avait son âge (34 ans). (Privilège de l’âge : c’est affreux!) Même sensualité du visage; même corps élancé, terriblement féminin. Grâce féline qu’on retrouve sur scène au cours d’un spectacle d’une qualité inouïe, tout en nuance, en intimité (éclairages doux, jeux d’ombres). Piano préparé, guitare, violon, violoncelle, contrebasse. Ambiance musicale acoustique et boisée. Très réussi. A l’issue de cette interview bien cinglée, elle m’a même fait chanter. Listen, lectrices!

 

Eclairez-nous Camille : vous venez de recevoir un prix, je crois? Lequel?

Je viens de recevoir le Grand prix de la Sacem. Je n’ai rien eu aux Victoires de la Musique cette année. La remise des prix aura lieu le 25 novembre, mais on le sait avant. Ce n’est pas le grand suspens.

Le concert de ce soir, à la Maison de la culture d’Amiens dans le cadre d’une tournée?

Oui, c’est la tournée de promotion de mon disque Ilo veyou qui est sorti il y a un an; la tournée se prolonge. C’est le prolongement de ce disque sur scène, mais je ne chante pas que des chansons de ce disque; j’en chante d’autres. Mais ce sont les titres du CD qui sont le fil conducteur des concerts.

Qui sont les musiciens qui vous accompagnent?

On est quatre sur scène : moi; une violoniste qui s’appelle Christelle Lassort; Clément Ducol qui a fait les arrangements du quatuor à cordes du disque mais qui, là, est à la guitare et au piano préparé (on y mis des punaises, du papier aluminium). C’est un piano qu’on a utilisé, sous cette forme, dans le disque et qu’on a réutilisé sur scène. Il y a aussi un contrebassiste qui s’appelle Martin Gamet.

Gamay, comme le cépage?

Non, ça s’écrit Gamet. C’est un musicien qui me suis depuis très longtemps, depuis… dix ans. L’ambiance est très acoustique, très boisé.

Vous disiez que vous aviez trafiqué le son du piano. Vous aimez aussi jouer avec voix. Et détourner, parfois, les instruments de leur son initial.

Je ne pense pas que je détourne les instruments; les instruments, eux-mêmes, sont pleins de ressources, au même titre que le corps humain qui est un instrument de musique. Mais il arrive qu’à un moment, il se produit une sorte de sclérose; on en oublie toutes les ressources, les caisses de résonance et tout… Ceci dit, je n’ai pas inventé le piano préparé; la musique contemporaine en avait fait l’expérience avant moi.

C’est peu usité, tout de même, le piano préparé…

C’est peu usité, c’est vrai, mais à partir du moment où vous demandez aux instrumentistes d’utiliser d’autres sons, ils sont ravis de réaliser des ponts entre la musique contemporaine, la pop, la musique classique… Les musiciens titulaires d’une bonne formation trouvent rapidement plein de choses. C’est pour ça aussi que j’aime les formations minimaliste; là, on n’est pas très nombreux sur scène, ça nous permet de pousser nos instruments. J’ai envie de dire : il y a les instrumentistes mais il y a les instruments également. Les instruments sont des interprètes, eux aussi. Ce sont des personnes sur scène avec nous.

Et ce sont toujours les mêmes, les instruments sur scène?

Oui, on retrouve les mêmes. Ils ont leurs déboires car ils sont trimballés dans tous les sens.

Quel est le prénom du piano par exemple?

Je n’en ai pas, mais j’y pensais justement…

Vous devriez leur donner des prénoms. Et la guitare n’a pas de prénom, elle non plus?

(N.D.L.R. : la mémoire lui revient.) Si, je crois que le violon s’appelle Etienne. Oui, le violon, c’est Etienne.

Pour le piano, je vous suggère Philippe. C’est un joli prénom, n’est-ce pas? Comme ça vous penserez à moi constamment quand vous serez sur scène.

C’est d’accord.

C’est très aimable à vous.

De rien. Vous voulez qu’on appelle la contrebasse Philippe, elle aussi?

Non. Je souhaiterais que vous l’appeliez Susie, comme ma compagne. C’est possible?

Oui, c’est tout à fait possible. Et la guitare?

Marine. Oui, Marine, c’est le prénom de ma fille. Etienne, c’est le prénom de mon fils. Vous le ferez vraiment?

Oui, sans problème.

C’est très gentil. Je vais l’écrire dans ma chronique « Les Dessous chics » qui paraît tous les dimanches (N.D.L.R. : pub!).

J’espère qu’on pourra l’ajouter au générique; en tout cas, entre nous, on saura que c’est comme ça.

C’est merveilleux.

Est-ce que vous pouvez me chanter une petite chanson?

(N.D.L.R. : Je réfléchis un peu… et je lui chante Da Doo Ron Ron des Crystals.)

Ca vous a plu?

J’adore.

C’est adorable!

Propos recueillis par Philippe Lacoche

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Le dandy surdoué du cinéma

 Avec style et panache, Arnaud Le Guern dresse le portrait du scénariste, dialoguiste et écrivain Paul Gégauff, personnage sulfureux au destin fracassé.

 Roman? Essai? Chronique? Éditeur, journaliste et écrivain de grand talent, Arnaud Le Guern mélange allègrement les trois genres dans son dernier ouvrage magnifiquement - et si justement - intitulé Une âme damnée, Paul Gégauff. Il y dresse un portrait sans apprêt de Paul Gégauff (1923-1983), scénariste, dialoguiste, acteur, réalisateur et écrivain, «le dandy surdoué du cinéma français» des sixties et des seventies.

Ami de Françoise Sagan, de Maurice Ronet et de Roger

Arnaud Le Guern, romancier, essayiste, éditeur, admirateur des Hussards.

Vadim, dilettante hyper actif, il a le profil parfait du hussard et du noceur (alcool en grande quantité, tabac, femmes à volonté, belles voitures et dolce vita).Pourtant, c’est aux très sérieuses éditions Minuit qu’il commence par publier. La dite Nouvelle Vague, il prend un malin plaisir à la brocarder, voire à l’humilier, ce qui ne l’empêche pas de travailler avec Eric Rohmer. Mais c’est avec Claude Chabrol qu’il donnera le meilleur de son talent notamment dans Les Biches, Que la bête meure et Une partie de plaisir. Également avec le célèbre More, film culte de l’après 68, de Barbet Schoeder. Il mourra en Norvège, poignardé par sa très jeune épouse. Une fin qu’il aurait pu écrire dans l’un de ses scénarios.

Arnaud Le Guern alimente son récit avec des passages autobiographiques. Il analyse sa passion pour Gégauff; il raconte comment il écrit ce livre, évoque ses pérégrinations sur les traces du scénariste en compagnie de missK., son amour.

Tout cela est beau, frais, terriblement bien écrit et séduisant. Toujours léger; jamais pesant. Le Guern maîtrise son sujet avec panache, tend sa prose, cerne son personnage. Ce n’est jamais une traque. Juste une manière de virée, de bringue menée tambour battant.

Il nous donne à humer les dessous d’une époque flamboyante, folle, où nombreux sont ceux qui se sont brûlé les ailes. Paul Gégauff était de ceux-là.

PHILIPPE LACOCHE

«Une âme damnée, Paul Gégauff», Arnaud Le Guern, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 186 pages, 19,50 euros.

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Les mots fous d’Emmanuelle

 Emmanuelle Guattari est la fille de. Elle ne s’en défend pas. Au contraire, elle le revendique dans ce singulier et puissant premier roman. En effet, La Borde, lieu où est ancré se beau texte, n’est autre que la clinique où travailla et vécut le philosophe et psychanalyste Felix Guattari. Un hôpital psychiatrique pas comme les autres, paumé dans un parc gigantesque du Loir-et-Cher. Là, les patients vivent comme ils l’entendent. Les médecins et les infirmiers n’enferment personne. La petite Emmanuelle a vécu à La Borde. Elle a fait de cette expérience unique un livre étonnant, étrange, à la beauté tendue et poétique. Les chapitres sont brefs (deux pages parfois) comme des minuscules poèmes, des petites proses. Emmanuelle est un écrivain; ça se voit, ça se sent. Il y a un ton, un mystère. Les mots sont serrés comme les images d’un rêve dans une tête en sueur. «Nous glissons dans une barque dans la fraîcheur délicieuse du Loir. Les ramures tissent une treille, les troncs proposent leur ombre rafraîchissante.» Un peu plus loin: «Nous traînions notre enfance au milieu des adultes. sans bien tout comprendre.» Et les fous dans tout ça? Ils sont entre les mots; ils respirent. Certains guériront avec pour tout cachet celui de la liberté.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Borde, Emmanuelle Guattari, Mercure de France, 142p., 13,50 euros.

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Quand Laborde s’attaque au Tour, on se régale

 

Christian Laborde : fou de vélo.

Christian Laborde déborde de talent. Romancier délicat, tendre et fou à la fois, passionné et pudiquement mélancolique, il est aussi un essayiste inspiré. Quand il se met à parler de la Petite Reine, on se régale. C’est le cas avec son Tour de France nostalgie. Du grand bonheur; du vrai bonheur. Il revient aux origines. La création de l’événement en1903, par Henri Desgrange, ancien cycliste, habitué des vélodromes, premier recordman du monde de l’heure, adepte de la gymnastique et de la course à pied, et rédacteur en chef du journal L’Auto. Un homme complet. L’Auto est imprimé sur papier jaune; d’où la couleur du maillot. Au fil des pages, Christian Laborde égrène l’histoire du Tour. Des visages passent. Tous singuliers. Ceux de stars ou d’inconnus. Tous des gueules de rockers. Le passage sur la mort de Tom Simpson dans le Ventoux est un morceau d’anthologie, notamment le témoignage de Lucien Aimar qui dit: «Tom est mort de sa générosité, pas du dopage.» Simpson était au cyclisme ce que Johnny Thunders était au rock’n’roll. Un ange aux ailes brûlées. Les amphés et la blanche ont si peu d’importance quand on a la classe.

PHILIPPE LACOCHE

«Tour de France nostalgie», Christian Laborde, Hors Collection, 128 p.24,90 euros.

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Il pleuvait sur Sailly, il pleuvra sur Etouvie

Lou-Mary chantait Barbara dans la salle des Provinces, dans le quartier d'Etouvie, à Amiens. Talent et émotions.

 Il tombait une pluie fine, très fine, poisseuse sur Sailly-Flibeaucourt. Une vraie pluie d’automne. La façade grisonnante de l’usine Vachette était un peu plus grise, couleur de ciment frais. J’étais dans la voiture du romancier Hervé Jovelin (qui publie chez l’éditeur Ravet-Anceau); nous roulions vers la mairie. Une mairie superbe, un ancien château, avec, à l’arrière, un parc profond. À l’intérieur de la maison commune: un drôle de maire. Le romancier et nouvelliste Philippe Sturbelle, collaborateur du Courrier picard, déguisé en élu, lisait la nouvelle qu’il venait d’écrire et s’apprêtait à publier dans nos colonnes, dès le lendemain. Il s’installa sur l’estrade. Avait besoin de deux figurants dans le rôle des mariés. Il tira par la main Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, et Hervé Jovelin qui se prêtèrent au jeu devant une petite assistance hilare. Il est drôle, Philippe Sturbelle. Sa fausse moustache ne cessait de tomber. Las, il décida à mi-parcours de s’en passer. Dominique Zay jouait le rôle de l’assesseur; il était marrant, lui aussi. Dominique lut ensuite l’une de ses nouvelles. Et tout ce petit monde se retrouva dans la salle annexe autour des œuvres du sculpteur Pierre Soufflet. En fait, cette opération avait pour but de réunir un artiste et des écrivains. Une bonne idée. Tu demanderas, lectrice c e que faisaient autant de romanciers dans ce sympathique petit bourg du Ponthieu. Un salon y était organisé. J’étais invité; j’y suis allé comme Henri Heinemann, Léo Lapointe, Denis Jaillon, Roger Wallet (il me confia qu’il suçait des Nicorettes par plaisir, pour se souvenir du goût du tabac qu’il a arrêté il y a fort longtemps), Dominique Cornet, Kevin Dumont (qui vient de sortir son premier roman aux éditions du Petit Véhicule, à Nantes), Dominique Delannoy, Gérard Devismes, Jean-Marie François, Gérard Guerbette, Guillaume Lefebvre, Xavier Patrigeat, etc. Il faisait bon dans la salle des fêtes; je regardais la pluie tomber. Quelques jours plus tard, je me suis rendu à la salle des Provinces, dans le quartier Etouvie, à Amiens, où Lou-Mary donnait son spectacle autour de Barbara. Et c’était magique, magnifique, délicat. Très fort. Le public, nombreux, apprécia. En sortant, le ciel était gris. Il ne pleuvait pas mais je sentais bien qu’il n’allait pas tarder à pleuvoir. Il pleut toujours dans ma vie. Ne me secouez pas, je suis plein de pluie, eût pu dire Henri Calet.

                                      Dimanche 14 octobre 2012.

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L’étang de Merlieux, le dindon crétin et la fraternité ferroviaire

La Fête du livre du Merlieux est un rendez-vous incontournable. Je m’y rends régulièrement depuis que le maire de l’époque, Daniel Corcy, eut la bonne idée de créer l’événement, sous le marrainage de Régine Deforges. Souvent, il coule sur ce mignon village axonais, une belle lumière automnale. C’était le cas le weekend dernier. J’y ai retrouvé de nombreux copines et copains. Jacques Béal (qui sortira, sous peu, un nouveau roman aux Presses de la Cité) et Hélène, sa compagne. Jacques signait ses livres au côté de Gilles Paris qui a donné une nouvelle au Courrier picard l’été dernier. Étaient également Didier Daeninckx (nous sommes arrivés exactement au même moment dans la vaste pâture qui sert de parking), le très joyeux et facétieux Alain Paucard (qui publiera, sous peu, Tartuffe au bordel, au Dilettante, un livre truculent, politiquement incorrect et rabelaisien), le fraternel Yves Couraud, ma camarade de longue date la conteuse Catherine Petit, l’excellent Valère Staraselski, la talentueuse Noëlle Châtelet, le très moustachu Léo Lapointe, etc. Dès le matin, Alain Paucard nous chanta du Presley et de vieilles chansons françaises et coquines. J’ai déjeuné avec Catherine Petit et Noëlle Châtelet (tarte au maroilles, cochon de lait et haricots verts). Pour digérer, nous avons fait une longue promenade autour du magnifique étang, avant de découvrir la ferme pédagogique (où je me suis fichu de la poire d’un dindon assez bruyant et agressif) et les aquariums qui recèlent des poissons d’eau douce. En fin d’après-midi, après avoir félicité Joy Sorman pour ses jolis yeux, j’ai été invité à participer à une rencontre autour des cités cheminotes. Celle de Laon, en particulier qui vient de faire l’objet d’une pièce de théâtre, œuvre d’Olivier Gosse, et de la publication d’un livre aux éditions Christophe Chomant, de Rouen.

Gilles Paris (à gauche) et Jacques Béal, très complices.

En2011, Axothéa, Fédération des troupes de théâtre amateur de l’Aisne, avait engagé un travail de mémoire sur la cité des cheminots de Laon, dont la finalité était la création d’une pièce de théâtre à partir d’un recueil de paroles… Quelques extraits furent lus sur place. Et c’était très réussi. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la cité des cheminots de Quessy-Cité, près de Tergnier où est né mon père. Fraternité ferroviaire. Économat. Émotions.

Dimanche 7 octobre 2012.


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Hugues Hairy : « L’Historial : un musée humaniste »

 Ancien conservateur, cheville ouvrière de la grande institution de l’est de la Somme, Hugues Hairy se souvient, à l’occasion des vingt ans, de sa constitution et des différentes étapes de la longue mise en place.

 

Hugues Hairy, ancien directeur de l'Historial.

Dès le début, votre rôle a été très important dans l’édification de l’Historial.

De 1985 et jusqu’à septembre 1995, j’ai été dans le projet de l’Historial, puis j’ai pris la direction du développement culturel du Département. En tant que conservateur en chef des musées départementaux (Saint-Riquier et l’Historial en devenir), j’ai donc oeuvré en ce sens. Titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’avais auparavant notamment travaillé comme contractuel au Musée national des arts et traditions populaires.

Comment est né l’Historial et qui a trouvé le nom?

Il est né de la volonté de Max Lejeune, président du Conseil général de la Somme qui souhaitait équilibrer le territoire en matière culturelle. Il avait décidé de créer le centre culturel de Saint-Riquier, à l’ouest du département; un second centre fut créé à Amiens (le centre culturel de la Somme). Il fallait donc fonder quelque chose dans l’est. L’idée a donc consisté à créer un troisième centre culturel polyvalent (avec expositions, spectacles, etc. et une salle consacrée aux batailles de la Somme). En fait, l’idée avait été suggérée par Christian de La Simone, chargé de mission à l’action culturelle. Max Lejeune a pris la décision en 1984. Les premières études révélèrent qu’il était nécessaire que la prédominance fût donnée à la guerre de 14-18. Je me suis donc retrouvé dans ce projet dès son origine. Le nom a été trouvé par un consultant que nous avions engagé (Gérard Rougeron,, passionné d’histoire et natif de Péronne, ce qui était complètement un hasard). Au départ, rien ne présidait à l’idée que le projet puisse s’installer à Péronne. C’est en 1985 qu’il fut décidé qu’il s’installerait dans cette ville, centre des combats, ville qui avait connu la guerre, les succès, les occupations, les revers… Un concours d’architecture fut donc lancé et le projet fut confié au célèbre architecte Henri-Edouard Ciriani, un Péruvien adepte de Le Corbusier. L’Historial est une

production culturelle ex nihilo; au départ, il n’y avait ni lieu, ni collection aucune. Pas d’histoire à raconter, ce 70 ans après la guerre au moment où le conflit de 14 était en train de basculer de la Mémoire dans l’Histoire. Il fallait donc qu’on écrive un scénario conforme à l’esprit des années quatre-vingt. Nous nous sommes entourés d’un petit groupe d’historiens pour mettre en place ce scénario historique sous la direction de Jean-Jacques Becker qui s’entoura de ses meilleurs élèves (Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker) et de collèges étrangers (l’Allemand Gerd Krumeich, l’Américain Jay Winter); ce petit groupe d’historiens constitua le noyau initial du futur centre de recherche de l’Historial. Ensemble et avec nous, ils définirent les grandes lignes du projet historique du musée, projet que l’on peut résumer en deux points ;: créer un musée international présentant les points de vue français, britanniques et allemands; créer un musée qui présente face à face les aspects militaires et les civils. A partir de là, tout se mit en place en parallèle : le projet architectural, la muséographie, la constitution des collections pour lesquelles nous engageons un passionné d’histoire, Jean-Pierre Thierry, de Villers-Bretonneux, qui a charge de courir les lieux susceptibles de nourrir ces collections ( collectionneurs, marchands, rèderies, marchés aux puces, etc.); il entretient un réseau de correspondants à l’étranger. Il était pour nous impensable de constituer une collection complète et polymorphe. On a donc assis la collection sur l’écriture historique. A partir de là, commence une aventure de six ans et demi qui s’achèvera avec l’inauguration du 16 juillet 1992. Entre temps, nous avions changé l’équipe chargée de la muséographie et confié celle-ci à la société Repérages (de Paris). L’inauguration se déroula en présence de Louis Mexandeau, secrétaire d’Etat aux anciens combattants, de nombreux ambassadeurs des pays belligérants, et de l’écrivain allemand Ernst Jünger.

Quel était votre rôle?

J’étais la cheville ouvrière chargée de cautionner les acquisitions et de finaliser les choix. Plus largement, j’étais impliqué dans l’ensemble du projet. Un rôle permanent et peu visible.

Quelle était la philosophie globale du projet ?

 

Contrairement à ce qui avait été fait entre les deux guerres, il ne s’agissait pas de faire un musée national, presque nationaliste, mais de créer une véritable confrontation entre les points de vue des trois principaux belligérants. Par ailleurs, c’était la dernière guerre ancienne et la première guerre moderne, notamment avec la montée en puissance des armes modernes (aviation, gaz, chars, artillerie, etc.); la première guerre à distance. C’était aussi la première fois où les civils étaient autant impliqués dans la guerre (évacuations, occupations…). La première fois où la société civile était complètement impliquée dans le conflit (propagande au quotidien). De fait, la muséographie illustre les dichotomies entre le militaire et le civil; ce qui se lit dans le parcours muséographique : le militaire au centre des salles, la vie des civils en périphérie. On soulignera aussi l’importance de la recherche filmographique largement mise en oeuvre par Gérard Rougeron. Des archives cinématographiques avec des extraits courts et longs qui sont considérés comme des objets du musée. Ils venaient appuyer le discours historique ou s’y substituait.

Pourquoi l’Historial a-t-il été créé à cette époque?

C’est le problème de la mémoire et de l’histoire. Il faut un temps plus ou moins long pour sortir de l’affectif et du mémoriel, ce pour aborder l’aspect historique. Les historiens étaient prêts dans les années quatre-vingt à effectuer cette bascule, et le public était prêt à recevoir ce type d’explication. C’est un musée qui a des collections originales mais qui n’est pas atteint de collectionnite. Il n’y a donc pas de galeries d’uniformes, pas de galeries de médailles. C’est un musée qui se veut humaniste dans lequel l’Homme est au centre du débat. C’est un musée nouveau qui regarde l’Histoire autrement.

Vous souvenez-vous des toutes premières acquisitions?

Tous les objets ont une histoire qui est toujours rattachée à des rencontres, la plupart ayant une grande force d’émotion. Au départ, le musée n’existe pas. Il faut donc convaincre la direction des musée de France de nous constituer en musée officiel. Il a fallu que nous allions à Paris pour présenter notre projet en accompagnant cette présentation des embryons de collections largementconstitués d’une collection dont j’avais eu connaissance lors d’une exposition temporaire que j’avais mise en place, à la fin des années soixante-dix, à Saint-Riquier. Elle était intitulée « Les enfants dans la Grande Guerre » et s’appuyait sur la collection d’un collectionneur acharné : M. Van Treck, qui résidait dans l’Aisne. Le Conseil général de la Somme avait acheté sa collection (gravures, peintures, etc.).

On dit que les Péronnais ont un peu grincé des dents lors de l’installation de l’Historial dans le château féodal. Est-ce exact?

C’est vrai car ça bousculait leurs habitudes et on avait créé un bâtiment moderne. Mais ça n’a pas provoqué de longs débats ni de grosses polémiques.

Quels furent les premiers publics?

Des publics de tous horizons. Dans un premier temps, surtout des Français (groupes et individuels). Mais très vite, les publics britanniques, habitués à fréquenter la Somme et notamment la région d’Albert, se sont intéressés à l’Historial; les Allemands venaient en moins grand nombre, ceci certainement à cause de la distance. Aujourd’hui, le public est réparti en trois fractions équivalentes : les scolaires, les individuels et les groupes. A noter qu’on a reçu un nombre important de groupes d’anciens combattants (y compris de 14-18). Jamais nous n’avons été confrontés à des oppositions farouches et frontales.

Vous souvenez-vous d’une anecdote survenue au cours de la création de l’Historial?

Je me souviens que nous étions partis, Jean-Pierre Thierry et moi, en Loire atlantique à la rencontre d’un collectionneur spécialisé dans le matériel médical. Et nous sommes revenus avec un violon de tranchée bricolé à partir d’une boîte de munitions. Je me souviens aussi de la rencontre avec les héritiers de Georges Duhamel qui nous avaient confié les souvenirs de leur père, chirurgien aux armées. Ils nous ont donné une flûte sur laquelle, après avoir opéré toute la journée dans le sang et la sueur, l’écrivain essayait de survivre grâce à la musique. Aujourd’hui, cette flûte trône toujours dans le musée (en salle 3), appuyée sur la cantine militaire du médecin Georges Duhamel. Il possédait aussi une partition de sonates pour piano qu’il avait retranscrite pour la flûte.

Comment voyez-vous l’avenir de l’Historial?

A l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, où elle pourrait plonger dans les tréfonds de l’Histoire (car il n’y a plus de survivants), il convient donc d’élargir le propos aux phénomènes guerriers plus largement, et considérer que 14-18 a constitué un pivot.

Comment expliquer que la bataille de la Somme ait été longtemps mal connue, voire méconnue?

Car elle s’est produite en 1916 et que Verdun a eu lieu en 1916. Verdun, bataille française, où tous les régiments sont passés. La bataille de la Somme est un combat qui concerne le Britanniques. Il suffit de comparer ce qui est relaté dans les manuels scolaires d’histoire des deux pays.

Comment la collection personnelle de l’écrivain Yves Gibeau s’est-elle retrouvée à l’Historial?

J’avais rencontré le photographe Gérard Rondeau, ami d’Yves Gibeau; il nous emmenés dans la maison du romancier où nous avons découvert sa passion pour la guerre de 14. Il parcourait les lieux de combats et avait réuni une véritable mémoire de la terre sous forme d’un ensemble d’objets retrouvés dans les champs. Il avait exposé le tout dans son grenier, sur une table. Nous avons décidé de déplacer cet ensemble et de l’installer comme mémoire de la terre à l’Historial (salle 4).

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

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