HISTOIRE : Chancelier de l’Ordre de la Libération, Fred Moore est un Amiénois pur jus

Fred Moore, en photo sur sa carte de l'Almiens athlétic club natation, en 1935.

Le 7 août 1944, à bord de son char de la 2e DB, à Louvignié-du-Désert, dans l’Ile-et-Vilaine, il retrouvera ses parents par le plus grand des hasards.

Fred Moore, jeune homme, sur une plage au cours de l'été 1937.

 

Agé de 92 ans, doté d’une mémoire impressionnante, ce Compagnon de la Libération a fait preuve d’un courage exemplaire tout au long d’un parcours qui inspire le respect.

 

Dans son bureau situé dans le cadre prestigieux de l’Hôtel national des Invalides, dans l’annexe Robert de Cotte, au 51 bis, boulevard de La Tour-Maubourg, dans le VIIe arrondissement, à Paris, Fred Moore, Chancelier de l’Ordre de la Libération depuis2011, se souvient. Il se souvient de tout. À 92 ans, impressionnant de santé et de vitalité, cet homme est titulaire d’une mémoire étonnante, d’une précision qui laisse songeur. Sur les murs, d’immenses portraits du général de Gaulle. Fred Moore se souvient. De son parcours, «pas de ma guerre», sourit-il, paisible et passionné. Et d’Amiens, la ville de son enfance. Il est pourtant né à Brest, au 91, rue de Siam. Sa mère, une demoiselle Breton, issue d’une famille très catholique de Fougères et de Brest, fait la connaissance de son père, un Anglais, officier de la Royal Navy, en1913.Les marins anglais avaient pris l’habitude de venir en rade de Brest pour recharbonner les chaudières de navires. Le 16juillet1916, ils se marient. Fred naît, puis son cher frère René (né le 1er décembre 1921, vaillant combattant, lui aussi, qui fit toute sa guerre comme première classe, et dont l’évocation de la mort, survenue la veille de ses 80 ans lors d’une intervention chirurgicale, l’émeut toujours au plus haut point).Leurs parents s’installent à Amiens où ils reprennent le Bazar bleu, rue des Trois-Cailloux. Fred étudie à l’école Sainte-Clothilde, puis au collège de la Providence, puis au lycée d’Amiens, car, né de père anglican, il se voit refuser l’accès aux lycées catholiques de la ville. Ensuite, il entre à l’école nationale d’optique, à Morez, dans le Jura. Il veut être aviateur, s’engage comme volontaire en mai1940, au titre du bataillon de l’Air 117 stationné à Chartres, mais ne peut rejoindre son unité. Il rejoint alors Brest où ses parents et son frère se sont réfugiés après avoir évacué Amiens. Sur la place de Brest, il entend le discours de Pétain diffusé par des grands haut-parleurs installés devant les locaux du journal Ouest-Eclair. Il refuse la défaite. Le 19juin1940, il quitte la France en bateau à voile en compagnie de son jeune frère René. De Bretagne, il atteint l’Angleterre.Le 1er juillet 1940, il s’engage dans les Forces françaises libres au titre des Forces aériennes françaises libres (FAFL). «Mon frère et moi étions allés voir le consul de France, à Brighton. Il nous a dit d’écrire au général de Gaulle. Il nous a répondu qu’on pouvait, de part nos origines, nous engager dans l’armée anglaise ou dans les Forces françaises libres en cours de constitution.» Titulaire du permis de conduire, il est affecté à la 1ère Compagnie du Train avant de prendre part à l’expédition de Dakar en septembre1940.Désigné pour suivre, en décembre1940, les cours d’élève aspirant au camp d’Ornano à Brazzaville, il est dirigé sur Beyrouth pour servir dans les troupes du Levant. Affecté chez les Spahis marocains, comme chef du 2e Peloton du 1er Escadron du groupe de reconnaissance de Corps d’Armée à Damas, il s’entraîne en vue de participer à la campagne de Libye. Les spahis marocains, «de merveilleux combattants avec lesquels je prends part aux combats d’Égypte, de Libye et de Tunisie contre l’Afrika Corps de Rommel», résume-t-il. En 1943, il se distingue en Tunisie. En juillet 1943, il est affecté pendant un mois et demi à la Garde d’honneur du général de Gaulle, à Alger. Puis, c’est le «retour en Angleterre au sein de la Division Leclerc où notre 1er RMSM devient le régiment de reconnaissance de la division», explique-t-il. Il débarque en Normandie le 2août1944, et met notamment hors de combat trois canons antichars allemands et capture plus de cent prisonniers. Lors de la libération de Paris, le 25 août, il prend une part active à la prise de l’école militaire : «Je n’oublie pas le brigadier Pierre Deville, tué le jour de ses 20 ans, alors que mon peloton attaquait sur le Champ de Mars», dit-il. Puis ce seront de nouveaux combats, dans les Vosges, en Alsace, la libération de Strasbourg «où le serment de Koufra est tenu par le brigadier Lebrun de mon escadron, qui hisse le drapeau français, à la flèche de la cathédrale. Enfin, l’Allemagne jusqu’au nid d’aigle de Berchtesgaden». Démobilisé en1946, il crée une affaire d’optique à Amiens, puis servira en Algérie, et sera élu député de la Somme dans la première circonscription d’Amiens en1958.Voilà ce qu’on appelle un parcours magnifique effectué par un homme au courage exemplaire. Il n’en est pas moins modeste: «C’est sans doute la conviction inébranlable d’être du côté de l’honneur et d’appartenir à une petite armée de volontaires, partageant un idéal commun qui ont permis à la France Libre d’être ce qu’elle a été», confie-t-il. Facile à dire; moins facile à faire. Respect, Monsieur Moore!

PHILIPPE LACOCHE

 

Bio express

8 avril 1920: naissance au 91 de la rue de Siam, à Brest.

Début mai 1940: s’engage dans le Bataillon de l’Air 117, stationné à Chartres, avec prière d’attendre à son domicile la réception de l’ordre de route. Il ne recevra jamais ce dernier.

23 juin 1940: s’engage dans les Forces françaises libres.

25 août 1944: libération de Paris. Premier tué parmi son peloton. Il fait la connaissance de celle qui deviendra son épouse.

22 novembre 1944 : lors du passage de la Sarre, il parvient à faire 350 prisonniers allemands.

 

Promenades à bicyclettes Raleigh et pique-niques

Fred Moore passe toute son enfance à Amiens. Son père, commerçant-négociant, y tenait le Bazar bleu, au 6 de la rue des Trois-Cailloux. «Mon père a vendu des jouets aux fils du général Leclerc», se souvient-il. Il revoit encore les deux niveaux des caves: «Le deuxième niveau, le plus bas, rejoignait la cathédrale. Au retour de la guerre, mon père y a retrouvé trois services en porcelaine de Limoges qu’il vendait dans son magasin et qu’il avait stocké là. Il m’en a fait cadeau à mon mariage.» Le dimanche, les membres de la famille Moore enfourchent leurs bicyclettes Raleigh, la célèbre marque anglaise, «des bicyclettes toutes noires. On allait dans le bois de Flesselles, à Flixecourt, à Picquigny, dans le bois de Querrieu. Il nous arrivait de pique-niquer. On y restait jusqu’à 5 heures. C’était très agréable. Cela se passait en 1926, 1927 et 1928.» Autre souvenir: la première voiture de son père, une Citroën B12, achetée en 1925.Puis, ce fut une B14. «Un Anglais, M.Brown, qui tenait une épicerie rue Foch, qui lui avait appris à conduire. Quand j’ai eu 14 ans, il me permettait de conduire un peu. J’allais chercher la voiture au garage. Je portais un chapeau mou, et j’étais assis sur un coussin.» Il se rappelle que ses parents n’invitaient pas souvent mais qu’ils se rendaient chez un ami anglais, M. Howerd, maire de Fay, dans le Santerre.

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Les suites diplomatiques

Bernard Baritaud : l'un de ses écrivains préférés est le Picard Pierre Mac Orlan.

Bernard Baritaud est également l’auteur de « Dans la rue des rats », paru au Bretteur, en mai 2011.

 

Excellent écrivain, Bernard Baritaud publie le troisième volume de sa « suite personnelle ». La vie d’un diplomate en poste à Colombo, au Sri Lanka.

 

Votre dernier ouvrage, Journal d’un attaché culturel, s’inscrit dans le cadre d’une suite intitulée « L’écharpe bariolée ». Parlez-moi de cet ensemble.

J’ai commencé à tenir mon journal aux Antilles. J’avais 25 ans. J’ai repris ce texte bien plus tard ; Prof de fortune, paru en 2004, couvre les années 1963-1967. L’idée m’est alors venue de raconter la suite de ma vie, à partir des lettres que j’adressais à mes parents et qu’ils avaient conservées, et de mes souvenirs, bien sûr. D’où les volumes suivants, concernant mes séjours en Grèce et à Ceylan. L’écharpe bariolée, titre de l’ensemble, vient d’une citation de Prof de fortune : jeune homme, je voulais que ma vie soit une « écharpe bariolée ». Elle l’aura probablement été.

Vos textes tiennent à la fois des chroniques et des mémoires. Pratiquer ce genre littéraire aujourd’hui est audacieux, voire courageux. Pourquoi cette démarche?

En effet, j’ai appelé « suite personnelle », mieux que journal, cette série d’ouvrages, en raison de leur caractère hybride. Bien sûr, que ça n‘est pas porteur commercialement. Mais il me semble –n’y voyez nulle vanité– que mon itinéraire, lié à l’évocation d’une époque disparue, peut intéresser, au moins par le témoignage (d’ailleurs, chaque volume comprend un index avec des notices sur les personnages peu connus). L’idéal pour moi se situe quelque part entre le prince de Ligne et Paul Léautaud, dont j’aime énormément le Journal.

Pourquoi ne vous adonnez-vous pas (ou peu) à la fiction pure (romans, nouvelles) car vous possédez un vrai style, un ton très personnel, et un vrai tempérament d’écrivain?

J’ai publié deux policiers et termine le troisième (avec un associé qui imagine le squelette, et moi je mets la chair autour : nous fonctionnons comme Boileau et Narcejac autrefois). Je serai, peut-être, un « écrivain pour écrivain » pour reprendre une expression que j’ai entendu appliquer à Paul Morand (qui a connu, pourtant, de grand succès de libraires avec ses romans à une certaine période).

Quel regard global portez-vous sur votre activité d’attaché culturel, et plus particulièrement lors de cette période (1972-1975)?

C’était passionnant, d’autant que, à Colombo, à l’époque, loin de Paris, je gérais à ma guise l’action culturelle de la France. Il y avait aussi beaucoup de difficultés matérielles liées, notamment, à la situation locale. Mais ma femme, qui était vénitienne, et moi avons passionnément aimé cette vie (j’ai encore, été attaché culturel en Afrique de l’est et à Rome). Et puis, j’étais jeune. A ce que j’ai pu constater en faisant des conférences à l’étranger, les conditions ont bien changé. On pratiquait encore dans les années 70 une diplomatie culturelle très littéraire.

Quel souvenir marquant vous vient-il à l’esprit?

J’ai été heureux partout. Avec le sentiment d’être plus efficace, de mieux maîtriser la situation, dans les petites postes (Colombo) que dans les grands, où j’étais un rouage. Mais j’ai eu alors le bonheur de vivre à Rome ! J’ai eu également la chance de travailler avec deux ambassadeurs issus de la France libre ou de la Résistance. Ils n’étaient pas bardés de diplômes, mais ils avaient de très fortes personnalités, et nous avons noué des amitiés durables.

Quels sont vos écrivains préférés?

Les goûts évoluent : quand j’étais jeune homme, Mac Orlan, Cendrars, Malaparte, Malraux, Montherlant… Aujourd’hui, mon panthéon personnel est composé de Chateaubriand (pour Mémoires d’Outre-tombe), de Saint-Simon (pour le style), de Durrell (pour l’architecture romanesque), de Faulkner et d’Italo Svevo (pour la densité et le climat de leur œuvre, simplement). Et puis, bien sûr, toujours Mac Orlan.

Vous vouez une passion à ce grand écrivain picard qu’est Pierre Mac Orlan. Pourquoi?

Je suis venu à lui par Le Chant de l’équipage que mon père m’avait fait lire très tôt, et par ses chansons, interprétées par Germaine Montero. Ensuite je lui ai adressé un poème quand j’avais une vingtaine d’années, et il m’a encouragé à écrire. C’est donc tout naturellement que je lui ai consacré un essai, en 1971, puis des travaux universitaires. Je l’ai rencontré, aussi (je rapporte d’ailleurs ces entrevues dans L’écharpe bariolée). Si son œuvre est inégale (il n’a jamais vécu que de sa plume), ses meilleurs textes (Sous la lumière froide, par exemple,) le classent, effectivement, parmi les grands écrivains. D’ailleurs, son œuvre résiste mieux que celle de nombre de ses contemporains (Salmon ou Carco, par exemple). J’ajoute que le romantisme du Nord a toujours fasciné le Charentais que je suis, peut-être parce que ma grand-mère paternelle s’appelait Picard !

Quels sont vos projets littéraires?

Innombrables. C’est le temps qui me manquera. J’ai en chantier le quatrième volume de L’Echarpe bariolée : mes années romaines. Plus un polar, comme je vous le disais. Et un gros roman (on y arrive) que je n’en finis pas de saisir. Des proses érotico-oniriques, aussi dans la veine de Dans la rue des rats (*). Enfin, je tiens maintenant un Journal littéraire qui, s’il voit jamais le jour, sera vraisemblablement posthume. Mais ce qui compte, c’est d’avoir le nez dans le guidon, et de foncer, tant qu’on le peut.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

« Journal d’un attaché culturel (Colombo 1972-1975) », Bernard Baritaud, Le Bretteur, 163 pages, 17 euros.

(*) Dans la rue des rats, Bernard Baritaud, Le Bretteur, coll. Les Incongrus, 37 pages, 10 euros.

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