Une île si douce

Frédéric Vitoux : élégance du style et un ton très français.

 Ce beau roman, mélancolique et vigoureux, de Frédéric Vitoux, rend hommage à l’Île Saint-Louis, village de Paris, ici secoué par de violentes agressions.

     Ancien avocat, Charles est veuf, légèrement désenchanté, l’humeur voilée par une brume de tristesse. Mais il est debout, bien campé sur ses jambes, actif et l’œil vif. Il vit dans l’Île Saint-Louis, une manière de village égaré dans Paris. Une vie paisible, douce, lente qui, subrepticement, est troublée par une agression commise dans la rue par un individu, agression dont l’ex-avocat est témoin. Peu de temps après, il reçoit la visite d’un type qu’il ne reconnaît d’abord pas. Jean Lefaur, un éditeur failli qui touche le fond, qu’il avait défendu une vingtaine d’années auparavant dans le procès qui l’avait opposé à son diffuseur et à son imprimeur. Lefaur n’a pas l’air dans son assiette; c’est le moins qu’on puisse dire. Il lui rend d’autres visites.Insistantes.Ça tourne au harcèlement. Le malaise s’amplifie. Le regard du Lefaur est aussi fixe que ses idées. Charles prend conscience que Lefaur est complément perché. Ne serait-ce pas lui qui commettrait ces agressions qui, depuis, se sont multipliées? L’ex-avocat est confronté à beaucoup de soucis.Heureusement, la vie de Charles est égayée par Dorothy, adorable jeune femme, fiancée de son neveu. Elle tourne autour de lui, papillon léger, insouciant et sensuel. Que cherche-t-elle? Charles, secoué dans son célibat non désiré, refuse de croire à l’évidence…

    Ce roman, à la fois tendre, léger (comme Dorothy) et grave, séduit à la fois par la vigueur de son ton, son style limpide, et sa mélancolie discrète et jamais larmoyante. On y sent une présence au monde (celle de Charles), une gourmandise dans les descriptions de ce Paris que Frédéric Vitoux aime tant, un désir de «continuer malgré tout», mais de continuer doucement, paisiblement, comme le cours de la Seine. Ce beau roman comporte une multitude de notations très justes, très émouvantes sur le temps qui passe, sur la vie. C’est ce qui fait sa force littéraire, sorte d’abandon doux, de résignation contenue: «Aux yeux de Charles, l’île Saint-Louis avait du moins le mérite d’éloigner pour un temps le tragique de la vie, parce que l’île somnolait, que ses habitants somnolaient eux aussi et que c’était bien là la principale raison, avouée ou inconsciente, qui les avait poussés à s’y installer: ils s’y sentaient protégés

PHILIPPE LACOCHE

«Jours inquiets dans l’Île Saint-Louis», Frédéric Vitoux, Fayard, 298 pages, 19,50 euros.

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Embareck s’abandonne

 Les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils ne font plus les écrivains, qu’il lâchent prise. « Rock en vrac » : l’Embareck qu’on attendait.

 

Michel Embareck, excellent écrivain, fan de rock, ancien critique à Best.

Ce n’est pas toujours dans les œuvres qu’il voudrait majeures, léchées, travaillées, capitales, que l’écrivain donne le meilleur de lui-même. Le romancier confirmé peut encore surprendre son lecteur, entraîner son adhésion, sa passion brûlante, au détour d’un court récit intime, d’une nouvelle sous forme de confession où il s’abandonne, où il lâche prise, où il ne «fait pas l’écrivain».C’est Paul Léautaud avec Amours. C’est Patrick Besson avec 28, rue Aristide-Briand. C’est Henry Miller avec J’suis pas plus con qu’un autre. C’est Dumas avec ses récits de chasse. C’est Michel Embareck avec Rock en vrac. Embareck, c’est une patte. Un style. Une écriture hérissée comme la crête d’un punk à chiens. Le rythme du trépignement rageur de l’enfant que Céline eût fait à Nancy Spüngen, regrettée petite fiancée de Sid Vicious.

Ancien critique à la meilleure revue de rock français (Best), aujourd’hui chroniqueur sportif à Libération, Michel Embareck nous donne à lire ses rencontres avec «des caïds du rock et du roman noir». C’est souvent brut de décoffrage, sans afféterie, urgent, énergique et, parfois, non dénué de poésie urbaine. On y retrouve quelques fantômes adulés, mythiques, qui continuent de hanter les mémoires de ceux qui ont eu le privilège de les croiser: Christian Lebrun, rédacteur du chef de Best, noyée dans la Manche en1989; Patrice Boutin, directeur de la même revue, tué une nuit d’été de1983 au volant de sa Ferrari. On y trouve aussi la folie des années punk londoniennes : «Le punk, c’est le mai1968 du rock’n’roll.» Les pages qu’il consacre à Rock d’ici, la rubrique du rock français de Best, sont justes, émouvantes et bien vues. Little Bob et Bijou y passent, imprègnent ses mots de leurs riffs. Le chapitre intitulé «La guitare de Bo Diddley» est un régal.On y retrouve l’Embareck et son confrère Jean-Luc Manet en extase devant la gratte Gretsch du maître, et cette chute superbe, des deux mecs fuyants sous la pluie, avec, sous leurs blousons, les programmes des Transmusicales dédicacés par le Diddley. On dirait une chute d’une nouvelle de Vincent Ravalec. Ce livre est bon. Il sonne comme si «le rockabilly s’était jeté dans les bras du blues».Cette phrase est d’Embareck; c’est celle d’un bon écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

«Rock en vrac, rencontres avec des caïds du rock et du roman noir», Michel Embareck, L’Écailler rock, 220 pages, 18 euros.

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Coïncidences, jolie chanteuse, cheveux salés et Martin Nimier

Gaëlle Martin, charmante chanteuse de The Branks, sur la scène du Grand Wazoo, à Amiens.

J’aime les coïncidences. C’est mon côté André Breton, Nadja, sublime roman du pape totalitaire du Surréalisme. L’été dernier, alors que mon histoire amoureuse présentait déjà quelques signes de faiblesse, j’avais invité une très jolie dame blonde - de mon âge cette fois-ci, c’est-à-dire encore jeune - sur la côte picarde. C’était août. Il pleuvait à seau. Nous étions bien, trempés comme des soupes. Observateur, je contemplais, intrigué, les gouttes s’incruster dans son épaisse chevelure claire. e trouvais ça émouvant. J’avais envie d’y introduire ma langue, là, entre deux mèches, afin d’y recueillir cette sève que je pressentais salée. (Je retrouve ma sensualité d’étalon; c’est bon signe.) Je l’entraînais donc à l’Hôtel des Tourelles, au Crotoy. Et, comme à mon habitude - «Ta sale habitude!», finissent par me dire mes femmes, mes maîtresses lorsqu’elles me quittent- je tentais de l’éblouir en lui sortant ma science littéraire sur les Hussards que j’adore: Déon, Laurent, Haedens, Nimier. J’étais en train de prononcer le nom de Roger Nimier, quand un monsieur à la table d’à-côté se retourne, se présente à nous. «Je suis Martin Nimier, le fils de Roger Nimier.» «Vous êtes donc le frère de Marie», demandais-je, pataud. «Oui.», Incroyable. Nous parlâmes. Il pleuvait. La dame blonde aux cheveux salés me regardait différemment. J’étais bien. Coïncidence encore, il y a peu, à la maison de la presse de la galerie des Jacobins, à Amiens, où je dédicaçais mon dernier roman. J’étais absorbé par la lecture des Cahiers de l’Herne consacré à Patrick Modiano. L’ami Jean-Paul Baronnet, fou de littérature, arrive, me dit qu’il a connu un vieux médecin qui a soigné le grand Patrick et son regretté petit frère, Rudy, dans les années cinquante, à Jouy-en-Josas. «Ne serait-ce pas le Dr Poucet ?», tentai-je. «Je viens de lire un texte, il y a dix minutes, dans la revue, écrit par le Dr Poucet que je ne connaissais pas.» Jean-Paul, lui aussi, me regarde différemment. L’autre soir, au Grand Wazoo, aucune coïncidence, mais le plaisir d’écouter le groupe Branks, portée par la très jolie, appétissante et flamboyante Gaëlle Martin.Vu également le bon groupe de funk Tchiklala, du chanteur François-Jean, graphiste, qui, au début de mes amours avec Lou-Mary, l’avait prise nue, en photo, dans sa baignoire pour la pochette de son premier album. Nostalgie.

Dimanche 12 février 2012

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Philippe Lacoche : Des rires qui s’éteignent, éd Écriture , 2012.

 Les deux premières pages de ce roman sont animées par des laisses au phrasé précis, alternés de brèves et de longues . L’écriture même plante le thème du roman dans un arbre de mélancolie qui étire ses branches tout au long des 13 chapitres. Ce nombre 13 , énigme même de la mélancolie et début symbolique de l’adolescence qui au tarot permettra au romancier de renaître dans ses rêves et ses mémoires nostalgiques. Des rires qui s’éteignent aurait pu s’appeler Un amour de Clara. Cette héroïne dont le destin tragique investit la mémoire hésitante, poignante et poignardée d’Antoine et l’ombre des phrases de ce tendre et beau livre. Ce roman est une sorte d’autobiographie créatrice d’un autre soi-même.

 

J’imagine, quand Antoine se regarde dans la vitrine de ce restaurant des années 70 ce qu’il aperçoit de son visage défait et inquiet est cet arbre hors saison à la sève indécise, voire corrompue. «  Je me mis à marcher dans la ville sans but précis » autres que celui de sa mémoire, écrit l’auteur. Ce qui caractérise ce roman : ce sont les dialogues alertes des personnages en alerte de souvenirs. Cet arbre est celui de cette « génération égarée » dont les portraits si justes égrènent la chanson du souvenir. La fuite du temps est la vive étreinte qui alimente les espoirs en allés de l’écrivain. «  Les souvenirs s’étiolent comme de vieilles étoffes » ( p.47) et pourtant ils sont les portes du salut pour son âme meurtrie.

 

Des «  Doors » à Arthur Rimbaud, Philippe Lacoche donne une leçon de style. Ses phrases taillent dans la pierre du monde avec la justesse d’un chagrin. Toute l’époque Rock’n Roll, d’amour libre, de dérives impossibles et improbables, d’aventures fertiles mais dangereuses est présente mais les personnages comme Katia, Rémi, Ric et les autres buttent sur la difficulté d’être. Rimb & Morisson sont là comme un souffle adolescent irrévérencieux. Bel hommage par l’écriture à Arthur au poème Roman : «  On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » chanté par Léo Ferré et Julien Clerc. L’écriture du livre va donner cet écho rimbaldien : «  On n’est pas curieux quand on a dix-sept ans », «  On aime provoquer quand on a dix-sept ans » jusqu’ à «  on est parfois veule quand on a vingt ans ».

 

De fines captations du réel et du sensible sont distillées dans ce roman à clef. Ainsi , «  l’odeur de térébenthine me donne mal au cœur. La peau de Clara me manque » ( p. 84), «  Nous nous dévorâmes dans la joie et l’innocence, Clara n’aimait pas l’amour ; elle en raffolait » ( p.54), «  Les souvenirs doivent être portés. Ils servent à protéger du froid du temps qui passe »( p.47), «  Nous le vîmes s’éloigner vers le canal, passer sous le pont noirâtre, avec le pas lent et las de ceux qui savent bien que, sous peu, la grande vadrouille terrestre prendra fin. Et il disparut au coin de la rue principale » ( p. 42), «  Nous étions jeunes, innocents, influençables comme des enfants égarés dans une ville hostile » (P.29), Était-ce le fait de la presque obscurité qui régnait cet après-midi-là dans ce bourg picard de presque Thiérache, enclavé, perdu au milieu des pluies mornes piquetés de corbeaux » ( p.20), «  En poussant la porte de la cour, j’attendis le bruit grinçant, si caractéristique. En vain, elle resta silencieuse. Muette. Elle aussi n’avait plus rien à dire. » ( p. 137). Ce bruit de la porte dont l’auteur écrit la mélodie : si,la, do#, ré; la,si, fa# est sa musique proustienne de Vinteuil.

 

Cette anthologie lisante est la lampe et le parfum de ce livre. Voilà ce que serait la mélancolie et la mélodie d’une écriture, ces partitions souterraines qui racontent le style d’un livre. Bien sûr, l’histoire de ce livre est la description d’une époque “peace and love“, le temps d’une confrontation de classe à travers les rencontres adolescentes, celle d’un fils de cheminot et d’une fille de la bourgeoisie. Mais est-ce là l’important ? Miller, Céline, Artaud, Brautigan, Kerouac, ces écrivains des aventures extrêmes et profondément humaines par leurs textes et leurs destinées passent par l’esprit et le cœur de Clara , la totalement présente du roman. La chanson, le rock et la poésie espagnole

( Como tù de Leon Felipe chanté par Paco Ibanez) dessinent le fond musical du roman. Ainsi va la vie comme dans cette chanson.

L’âme des jeunes gens serait-elle blessée à jamais aux portes de la nuit et des volontés absentes ? Les mémoires et l’expérience de l’auteur ont nourri au plus loin le chant et l’alcool des mots. Je connais aujourd’hui d’autres écrivains picards comme par exemple l’oeuvre de Roger Wallet qui m’ont fait aimer et découvrir la terre picarde et des écrivains de haut talent. Voici à travers ces rires qui s’éteignent la preuve de cette découverte.

Clara fut « belle comme la révolte » ( pour reprendre une image de Léo Ferré) . Elle fut la magicienne , la Mélusine indomptable et inassouvie, la femme libre en « quête d’absolu ». Elle est en tout cas, à l’évidence, l’arlésienne de la mémoire de l’auteur.

Luc Vidal

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Ces livres et ces trains qui me font du bien

 Tu sais, lectrice, amour, poulette, lolita, dame mûre, il n’y a pas que toi qui me fasses du bien. Ça va être dur à encaisser mais il n’y a pas que toi dans ma vie; il y a aussi les livres. Alors que mon train quittait Paris-Nord et qu’il glissait dans l’air hiémal saturé par l’humidité et par l’électricité bleutée des caténaires énervées, je me demandais ce qui faisait que j’aimais tant les trains, les voies, les gares, les ambiances ferroviaires, et les livres. Les trains, je crois comprendre: mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à plusieurs reprises, caporal (car il savait lire et écrire) comme Cendrars, contrôleur dans les Chemins de fer du Cambrésis (grâce à son métier, il s’arrêta, un jour, dans l’estaminet de Bazuel, près de Catillon, son lieu de naissance et près des voies, fit la connaissance de celle qui, une soixantaine d’années plus tard, deviendrait ma grand-mère), puis employé à la SNCF dès1936 où il fera toute sa carrière en gare de Tergnier (Aisne). Mon père, lui, réalisera toute sa carrière au bureau de l’arrondissement, près du cimetière où repose aujourd’hui mon grand-père, où mon père reposera et où j’espère aussi finir mes vieux jours auprès de mes copains, fils de cheminots, comme moi. La boucle est bouclée, lectrice ma dame mûre, ma lolita, ma fée, mon, opium. Venons-en aux livres. Ils n’égaient pas seulement ma vie; ils me l’ont parfois sauvée. Ils furent mes défibrillateurs quand mon cœur, broyé par une lolita, une dame, une fille, ne voulait plus repartir. Ce fut Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, quand Régine avec ses couettes, son K-Way, ses Clarks et sa mère communiste responsable de la cellule locale, refusait de sortir avec moi en quatrième. Ce fut L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars quand elle me quitta par un ignoble mois de mai de1974 après m’avoir accordé six mois d’une vive passion. Ce fut J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller, quand un matin brumeux, en panne de Lexomil, il me prit l’idée de sauter sur le ballast, alors que le Paris-Tours avait pour mission de me conduire vers l’école de journalisme. Ces livres, je les lisais toujours dans le train. La boucle est bouclée, lectrice. Attachez vos ceintures! Attention au départ!

Dimanche 5 février 2012.

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