Deux grands frères rock et les ombres des bordels des seventies

Slim Batteux, aujourd'hui, devant un carquois d'Indien. Chez lui, dans son appartement de la rue Diderot, à Vincennes, à quelques centaines de mètres du lieu de résidence de son ami Luc Bertin.

Slim Batteux, lors d’un concert à Charleville, dans les Ardennes. « J’égtais complètement bourré », reconnaît-il. D’où les bières sur l’orgue.
Les Brothers Mac Daniel avec (de droite à gauche), Luc Bertin, Slim Batteux, Jean-Pierre Josse (à la basse), Michel Girard (ba&tterie), Daniel Girard (guitare).

 Une grande pièce ovale baignée de lumière pâle. Une fenêtre large qui donne sur une rue de Vincennes, pâle elle aussi. Grise plutôt. D’un beau gris, doux et duveteux, comme seule la proche banlieue tranquille de Paris sait en produire. On se croirait dans un roman d’Emmanuel Bove, dans Mes amis ou dans Bécon-les-Bruyères. Nous ne sommes pas dans un roman de Bove. Nous sommes chez Slim Batteux, organiste, bassiste, choriste, multi-instrumentiste, l’un des meilleurs musiciens du blues et de la chanson française depuis des années. Slim et son copain Luc

Les Vizirs. Au centre, à la guitare, Slim Batteux. A droite, au tambourin, je crois recopnnaître mon copain Patrick Pain (qui deviendra par la suite chanteur de Up Session, puis de Purin) mais je n'en suis pas certain; il faut que je le lui demande.

Bertin, chanteur et pianiste, nous ont fait rêver, nous les petits Ternois des seventies, apprentis rockers. Eux, manières de grands frères doués, diplômés ès-rock’n’roll grâce à la base américaine de Crépy-Couvron, entre Laon et La Fère, où ils allaient s’approvisionner en 45 tours, avaient fondé un fantastique groupe de rhyth’m’n’blues, les Brothers Mac Daniel, avec lequel ils avaient fait fantasmer des centaines de minettes. En juillet1969, Slim et Luc mettent les bouts en Angleterre, en stop, façon beatniks. Puis se retrouvent à Paris, deviennent des presque clochards avant de rebondir comme musiciens de studio et de scène derrière les plus grands: Michel Jonazs, Johnny Hallyday, William Sheller, Ray Charles, Percy Sledge, Véronique Sanson, etc. Lorsque nous traînions dans les bordels de Tergnier, au cœur des seventies, le copains et moi, on ne cessait de nous parler d’eux et des Ricains. À la Huchette, la grande brune qui nous faisait des réductions, nous racontait comment, un soir bien arrosé, le Slim et le Luc avaient fait un quatre mains au piano. Boogie, rock’n’roll et rhythm’n’blues. J’étais heureux, ce samedi d’hiver, d’interviewer Slim chez lui, à Vincennes, comme j’étais heureux d’avoir interviewé Luc Bertin (qui lui aussi habite Vincennes, à quelques centaines de mètres de Slim) en2004. Je regarde Slim, avec sa bonne tête de Sioux. Puis, je regarde les villas de Vincennes, d’un gris doux comme les romans de Bove qui sont remplis d’ombres. Moi, mes ombres, ce sont mes souvenirs des seventies axonaises. Mes copains s’appelaient Fabert, Rico, le Colonel, Granger. Les bordels se nommaient La Huchette, La Loggia, Le Daguet. Certains copains sont au cimetière. Les bordels se sont transformés en épiceries ou en agences d’intérim.

Dimanche 29 janvier 2012.

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Des rires qui s’éteignent » - Editions Ecritures

 

Il y dans ce dernier roman de Philippe Lacoche une écriture qui opère sur la page comme une sorte de palimpseste. Une oeuvre dure, désenchantée, grattée et qui ébranle les certitudes comme un repentir persévérant. Une oeuvre à la fois mélancolique et alliant une fascination débordante pour le milieu « alternatif » et libertaire tel qu’il pouvait exister alors, dans les très lointaines années ’70, chez nous.

 

Le récit évolue à l’intérieur d’une ère tournée vers la contestation générationnelle d’alors et la tentation pour un penchant indicible de la « spiritualité » chamanique et envoutante de l’époque dans laquelle les personnages de Lacoche se heurtent et meurent inéluctablement.

 

L’oeuvre de Burroughs, Ginsberg et Kerouac, entre autres, hantent ce roman qui a, pour toile de fond non pas les lancinantes étendues de la province américaine, mais les départements Picards. La musique aussi.

 

Ici cheminent ensemble un improbable assortiment d’amis, d’aspirants artistes, arnaqueurs et toxicomanes en tout genre où les femmes prennent une place d’importance dans cette blafarde et provinciale Picardie des années ’70. Il y a Katia bien sûr mais, surtout, il y a Clara, libertine et romantique à la fois qui incarne le style de vie désenchanté et égaré si symptomatique de l’époque.

 

Un mix de charme naturel, de simplicité enfantine et d’élégante sophistication féminine.

 

Ces deux femmes n’y reviendront pas de ce voyage aux confins des abîmes.

 

Antoine, le personnage de Lacoche, non plus.

 

Tiens, Antoine justement, un héros remuant et stupéfiant de spontanéité, de liberté. De tristesse aussi.

 

Un Antoine qui nous fait penser à Antoine Doinel dans «Baisers volés

» (1968 justement !) et qui vit le temps dans un cycle qui n’est pas linéaire.

Les personnages de Lacoche vivent comme dans un double principe fait d’accélération et d’étirement. Il y a dans les affres de leur existence, des moments forts, attendus que Lacoche traite par ellipses en tenant son écriture hors-champ de l’histoire qu’il nous raconte.

 

La fin du récit, sonne comme un glas. Un aboutissement qui résonne dans notre esprit comme une réconciliation marquée par les notes ineffables de la musique partout présente.

 

L’écriture de l’auteur semble être placée ainsi entre deux portes, celle du passé et celle de l’instant présent, entre le souvenir et l’oubli, entre la vie et la disparition.

 

Le personnage de Lacoche, Antoine, semble vouloir nous accompagner jusqu’au bout de cet affaissement de l’existence, jusqu’au au seuil de ce languissant récit, de cette vie si adjacente à la notre et si abondante en tribulations ténues comme en tristesses ludiques. Une existence représentée comme une embrasure, qu’à jamais, Antoine renfermera inéluctablement à l’espérance et au bonheur.

 

Le style narratif que Philippe Lacoche utilise fréquemment dans ses écrits se retrouve magnifié dans «

 

 

Des rires qui s’éteignent

». Son seing acquiesce les inhabituelles péripéties littéraires usitées pour produire une émotion à partir de la simple réalité.

Un aboutissement magnétique et fascinant à la fois.

 

Les grands auteurs sont ceux qui imposent aux lecteurs, leurs illusions particulières. Leurs fourvoiements aussi.

 

Nous retrouvons du Maupassant chez cet auteur Picard, une sobriété des faits et gestes plutôt que l’explication psychologique. Une psychologie qui se cache dans cette histoire comme les destinées émaillent les existences, semblables à des métempsycoses.

 

Pour vivre mélancolique, vivons dissimulés, semble nous dire Lacoche.

 

Sous le registre dominant de la maladie qui tout emporte et qui tout annihile jusqu’à la mémoire, dans «

 

 

Des rires qui s’éteignent

» le registre dramatique l’emporte souvent.

Emouvant et vénéneux le roman décline à foison, la déraisonnable présence de la menace ou de la disparition.

 

Un regard pessimiste et angoissé sur les hommes et sur la vie. C’est encore une vision noire et désenchantée que l’auteur nous livre ici des rapports sociaux et personnels à l’égard de la folie qui n’est jamais loin.

 

Une folie qui, semblablement à la mort, rode à au coeur de ce récit : noir et vert à la fois…

 

La vision personnelle du monde qui s’en dégage dans «

 

 

Des rires qui s’éteignent

» et la maîtrise de son écriture, placent Philippe Lacoche aux premiers rangs des auteurs en Picardie et parmi les écrivains les plus marquants et novateurs… d’ailleurs.

Janvier 2012

 

 

 

Mauro SMERGHETTO

 

Directeur du CR2L – Picardie

 

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Un après-midi d’hiver, à Beauvais, avec Flavienne Rolland

Flavienne Rolland, un jour d'hiver, dans un café de Beauvais.

 Tu connais, lectrice amie, copine, camarade de jeu, maîtresse potentielle, mon goût pour les pèlerinages. Il m’arrive depuis quelque temps de revenir à Beauvais. Dans cette ville, j’ai débarqué en mai1983, comme reporter, à l’agence du Courrier picard, qui, à l’époque, se trouvait rue du Docteur Gérard. Des locaux antédiluviens, des portes qui fermaient mal, verrouillées par des clés squelettiques, manières de clous de charpentier. Je me souviens des bruits des vitrines, fines, qui vibraient quand les automobilistes faisaient vrombir leurs moteurs. Nous développions nos pellicules argentiques dans une pièce qui empestait le fixateur. Pour nous remettre, nous allions assécher des demi pression dans un bar qui se trouvait en face. Nous y retrouvions nos confrères du Parisien et de L’Oise Libérée, de vieux baroudeurs qui avaient couvert toutes les guerres du journalisme de proximité. Des grands reporters du minuscule avec des trognes à la Blaise Cendrars et à la Kessel, au pastis à 10heures du matin. Lorsque nous sortions du bistrot, la tête dans les étoiles, les effluves de l’usine Spontex nous enivraient un peu plus, puissants éthers urbains qui me défonçaient en rêves baudelairiens. À Beauvais, je suis allé rendre visite à Flavienne Rolland, qui fut l’épouse de mon ami Jacques-Francis Rolland, décédé en 2008, magnifique écrivain, Résistant, ami de Roger Vailland. J’ai retrouvé Flavienne par un bel après-midi d’hiver dans un bistrot du centre ville. Nous avons parlé pendant trois heures sans interruption. Cette dame délicieuse se souvient de tout. Du Saint-Germain des années cinquante où l’intrépide Jacques-Francis l’entraînait, des caves de jazz, de Patrick Modiano, de la mère de ce dernier, de Jean-Luc Godard. De ce Paris d’après-guerre qui me fascine, comme tout ce qui n’est plus. Elle me parla de Jean Cau qui fut l’ami de la mère de Modiano. Sourit quand je lui confie que j’ai interviewé Marie Modiano, aujourd’hui chanteuse, qu’elle a connue toute petite. Je la regarde. Je repense à mon copain Jacques-Francis. À leur maison de Silly-Tillard que j’avais découverte un jour de1984.Dans nos locaux de la rue du DrGérard, Maurice Lubatti, chef d’agence m’avait dit que le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui.Qu’il fallait que j’aille l’interviewer. Qu’on allait bien s’entendre. Il ne croyait pas si bien dire.

Philippe Lacoche

Dimanche 22 janvier 2012.

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Allô! Paucard de Paris, j’écoute…

 Lorsqu’il décroche son téléphone, il se présente en ces termes: «Allô! Paucard de Paris, j’écoute…» Il annonce la couleur, l’Alain. Plus Parisien? Impossible? Plus Français? Encore plus impossible. Celui qui anima pendant des années, le Club des Ronchons, notamment en compagnie de Jean Dutourd, aime son pays par-dessus tout.I l l’adule. Ce qui - ça peut paraître paradoxal - ne le conduit jamais vers un chauvinisme de bas étage. Ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre chanter du vieux rock’n’roll et en particulier les adorables bluettes d’Elvis Presley comprendront que sa culture sait aller puiser chez nos bons amis alliés d’Outre-Atlantique; il sait aussi exhiber un magnifique tee-shirt à l’effigie de Staline, l’homme qui mit la pâtée aux Teutons dans les paysages enneigés de Stalingrad. Pas étonnant qu’un tel homme sorte ce petit livre aujourd’hui: Marie-Jeanne, Une vie française. Marie-Jeanne Roux, née Pierre, en 1900, dans le Morvan, décédée en1968, n’est autre que sa grand-mère. Une femme d’avant dans un monde d’avant. Dans la France «telle qu’on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Un excellent bouquin par un écrivain de grand talent.

PHILIPPE LACOCHE

Marie-Jeanne, Une vie française, Alphée, 78 pages, 10 euros.

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Anny Orsot en rondelle

 La chanteuse amiénoise Anny Orsot ne manque pas de voix. Elle excelle notamment dans groupes de rock’n’roll, de blues et, surtout de gospel. Mais Anny mène également de front une carrière solo, souvent accompagnée par d’excellents musiciens (que l’on retrouve sur le présent CD): Vincent Duez (basse), Jocelyn Sollers (batterie), Kamel Méraoumia (guitare). Débats, son dernier album, comporte neuf chansons qui balancent entre chanson, jazz, blues, bossa, valse et autres. Une manière de patchwork coloré et agréable. Enregistré au studio le Sous-Marin, à Amiens, le son global est bon, à la fois aéré et compact.

«Débats pulmonaires», malgré son texte bien écrit mais triste, interpelle grâce à sa bonne mélodie, son ambiance de valse chaloupée.

On écoutera avec intérêt «Va voir un psy», titulaire d’une mélodie accrocheuse et d’un texte bien envoyé. Il en va de même pour «Marre», manière de jazz gorgé de swing bien entretenu par la jolie ligne de basse de Vincent Duez. Ce disque de qualité devrait permettre de découvrir - ou redécouvrir - la jolie chanteuse amiénoise.

Ph. L.

«Débats», Anny Orsot. Contact: annyorsot@yahoo.fr

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Editeur de Pantin, le Castor Astral publie le Nobel

 

Rencontre avec Jean-Yves Reuzeau, fondateur du Castor Astral, éditeur de Tomas Tranströmer, qui vient de se voir attribuer le prix Nobel de littérature.

 

Pourriez-vous nous présenter brièvement Tomas Tranströmer, peu connu en France jusqu’ici?

Tomas Tranströmer est un écrivain suédois né en à Stockholm en1931. Il est le poète contemporain le plus traduit au monde (en 63 langues à ce jour). Le Castor Astral a publié ses œuvres complètes en1996. Il vient d’obtenir le prix Nobel de littérature 2011. Qu’est-ce qui vous séduit dans sa poésie?

Tomas Tranströmer est un poète de l’essentiel, de la profondeur. L’intégralité de ses écrits, en édition française, est regroupée en trois livres. Sa poésie, à la fois très lisible et complexe, relève de la philosophie au quotidien. À partir d’un infime détail de la vie de tous les jours, il parvient à développer un message humaniste et visionnaire. C’est un maître de la métaphore. Le premier vers de son premier poème publié, en1954, est à lui seul fulgurant: «L’éveil est un saut en parachute hors du rêve.»

Comment et quand avez-vous été amené à l’éditer?

En 1986, nous avons édité une anthologie intitulée Poésie suédoise contemporaine, traduite par Jacques Outin. Ce livre présentait un choix de «jeunes» auteurs nés dans les années1940 et1950. C’est suite à cette parution que le traducteur m’a fait découvrir Tomas Tranströmer. Le choc fut tel que nous avons décidé de publier l’intégralité de son œuvre en langue française. Un pari assez fou à l’époque pour une petite maison d’édition indépendante. Mais cela relevait de l’ordre d’une mission. D’une évidence. Il fallait absolument faire découvrir cette voix dans la francophonie.

Parlez-moi de son traducteur, Jacques Outin.

Jacques Outin, né en 1947, vit en Allemagne où il a enseigné à l’université. Il a fait ses études de langues et littératures allemande et scandinave, de philosophie et d’histoire de l’art en France, en Allemagne et en Suède (à Lund). Au fil des ans, il est devenu un intime de Monica et Tomas Tranströmer. Il a également traduit en langue française des auteurs comme Jacques Werup, Gunnar Garding, Lars Gustafsson et August Strindberg.

Que représente pour votre maison, Le Castor Astral, l’obtention du Nobel de littérature pour un auteur que vous avez traduit et édité en France?

C’est bien sûr la reconnaissance de plus de 35 années passées à publier avec acharnement de la poésie, mais aussi de la littérature et des ouvrages consacrés à la musique. Ce prix rejaillit sur l’ensemble de notre catalogue (900 livres publiés à ce jour) et sur nos auteurs. C’est un bonheur partagé. Nous avons reçu des centaines de messages de félicitations de lecteurs qui suivent notre travail depuis des années. La vraie récompense est dans ces liens qui se sont créés en profondeur en donnant vie à des livres, en les faisant découvrir et partager.

Le Castor Astral est l’une des très rares maisons d’édition françaises qui continue à se battre pour faire lire de la poésie. D’où vous vient cette volonté têtue et très courageuse?

J’ai créée Le Castor Astral en1975 avec Marc Torralba. Nous étions encore étudiants quand sont parus les premiers livres. Avant de diversifier notre catalogue, nous n’avons d’abord publié que des livres de poésie. Cette passion première est restée le fil rouge de notre engagement d’éditeur. C’est ce qui donne tout sens à notre travail. La poésie est le genre littéraire qui permet à l’homme (auteur ou lecteur) d’aller au plus profonde lui-même.

Grâce au Nobel, les œuvres complètes de Tomas Tranströmer se sont vendues à combien d’exemplaires à ce jour?

En trois mois, elles se sont vendues à plus de 10000 exemplaires en édition courante, et à près de 20000 exemplaires en édition de poche (chez Gallimard). Des chiffres très importants pour de la poésie… en France, pays assez sous-développé en ce domaine!

Quels poètes édités par Le Castor Astral recommanderiez-vous à nos lecteurs?

En se limitant à des auteurs récemment publiés, je recommanderais Jean-Claude Pirotte (qui vient de recevoir le prix Guillaume Apollinaire), le poète franco-kurde Seyhmus Dagtekin (prix Stéphane Mallarmé) et Zéno Bianu, auteur d’une magnifique trilogie poétique consacrée à Chet Baker, Jimi Hendrix et John Coltrane (ce troisième volume à paraître en mars prochain).

Propos recueillis

PHILIPPE LACOCHE

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Le Tour d’Obaldia en quatre-vingts jours

René de Obaldia a passé son enfance à Boves, près d'Amiens.

 

Lectrice, tu as lu l’interview que l’académicien René de Obaldia (qui a passé son enfance dans notre département)  m’a accordée, dimanche dernier (page 6), dans les colonnes du Courrier picard. Il donne son avis sur le nom (Samarien) dont viennent de se doter les habitants de la Somme. Voici une suite inédite de cet entretien fleuve.

- Que faisiez-vous à Boves, près d’Amiens, lorsque vous étiez enfant? Etiez-vous un élèves studieux?

- J’étais studieux. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère est revenue en France avec ses trois enfants, dans des conditions difficiles. Elle travaillait de son côté, à Paris. Elle venait de temps en temps nous voir à Boves. Je restais seul avec cette vieille dame qui était ma grand-mère paternelle et qui, par bonheur, était une femme épatante. Elle était souriante, plein d’humour. Une autorité dans le village. Une femme remarquable. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir été élevé par ma grand-mère Honorine. Je lui dois beaucoup.

-Vous a-t-elle donné le goût de la lecture?

Oui. Je peux vous raconter une anecdote. A cette époque, les gens prenaient des bains de pieds. Ma grand-mère avait les pieds sensibles. Une fois par semaine, elle prenait un bain de pieds; c’était rituel. Dans une grande bassine, elle mettait du gros sel pour rafermir les chairs. Elle me demandait de lui faire la lecture pendant ses bains de pieds. Ca durait une vingtaine de minutes. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Jules Verne. J’ai lu Le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Ce tour du monde, je l’ai fait autour de la bassine de ma grand-mère. J’ai un souvenir précis de ça. Elle me faisait lire des textes à haute voix. Le Tour du monde en quatre-vingts jours m’a absolument passionné. Puis il y a eu Voyage au centre de la terre. Jules Verne m’a emballé. Peut-être que mon goût pour lire m’est venu de là.

-Vous était-il venu l’idée qu’il était nécessaire de trouver un nom aux habitants de la Somme?

- Non, je n’y pensais pas du tout.

- Revenez-vous dans la Somme régulièrement ?

- Cela m’arrive peu souvent, mais j’ai emmené ma femme dans les lieux de la Somme où j’ai vécu, à Boves. Je me souviens du chemin du Paradis. On montait sur les ruines de Boves et on dominait tout le village. La maison de ma grand-mère se situait dans la grand-rue; elle existe encore. Nous avons d’abord habité rue des Ecluses, puis on a pris une maison plus vaste, dans la grand-rue qui, je crois, s’appelait le boulevard Victor-Hugo. Tout au bout, il y avait l’église, et il y a avait le pont. Il y avait un hôtel agréable dans lequel on allait de temps en temps manger. J’ai un souvenir très précis de tout ça.

- Quelle est votre actualité littéraire, poétique ou théâtrale?

- Vous savez il m’est arrivé une très belle aventure puisqu’au théâtre du Ranelagh, à Paris, du 9 septembre au 19 novembre derniers, un Festival René de Obaldia a été organisé. Pendant deux mois et demi, certaines de mes pièces ont été jouées par de grands interprètes. Certains de mes textes ont été lus. C’était un très bel événement empreint de chaleur. D’autant qu’en général, on honore les auteur quand ils sont morts. J’étais donc très content d’être encore vivant pour pouvoir assister à ces merveilleux spectacles. Ont été repris Du vent dans les branches de Sassafras, Fantasmes de demoiselles (avec une musique très jolie) dans une mise en scène de Pierre Jacquemont qui avait également mis en scène Les innocentines (avec des musiques de Gérard Calvi) et ce fut une très grande réussite. Des comédiens sont venus lire mes textes : Judith Magre, Jacques Séreys, etc. Ils sont venus lire mes textes pour mes beaux yeux. J’ai été extrêmement gâté. Des amis venaient me voir; certains venaient même de l’étranger. J’ai été joyeusement accaparé. J’ai même calculé : ça faisait 80 jours. A la fin, ce fut une explosion, la fête. J’ai donc fait un compliment; c’était la moindre des choses. J’ai dit qu’ils avaient fait « Le Tour d’Obaldia  en 80 jours ». Je suis donc revenu à notre Jules Verne. C’est drôle.

- Pourriez-vous citer quelques romans qui ont retenu votre attention en cette rentrée littéraire de janvier, et qui pourraient, peut-être, figurer sur les premières listes des prix de l’Académie française et en particulier sur celle du Grand prix de l’Académie française?

D’abord, j’accuse mon âge (j’ai quand même 93 ans), et je reçois énormément de livres car je fais également partie du jury de la Fondation Monaco, du prix Maurice-Genevoix, etc., et j’ai parfois quelques confusions. Et d’autre part, beaucoup d’amis m’envoient leurs livres et je voudrais citer un livre plutôt qu’un autre, ce serait indélicat. Donc, je ne répondrai pas à cette question. Ce que je peux dire c’est qu’aujourd’hui tout le monde écrit. Les surréalistes avaient demandé : « Pourquoi écrivez-vous? » On pourrait retourner la question : « Pourquoi n’écrivez-vous pas? » Tout le monde écrit un peu de tout de nos jours. Tout le monde peint aussi. Ce qui me frappe, c’est que dans tous ces livres que je reçois, c’est souvent de l’égocentrisme. C’est l’histoire de sa petite personne : j’ai été privé de confiture pendant toute mon enfance, c’est pourquoi j’ai assassiné mon voisin de palier. Quand j’avais 17 ans, c’est ma tante qui m’a défloré… des choses passionnantes. Les écrivains d’aujourd’hui, la plupart, ne disent que ce qu’ils disent. Il n’y a plus d’imaginaire. Jamais on a publié autant de livre, et jamais on a aussi peu achetés.

- Vos goûts vous portent vers les écrivains fictionnistes comme Marcel Aymé, par exemple…

Bien sûr. Je suis nourri de toute une culture. Les romans russes m’ont passionnés : Gogol, Dostovieski, etc. Les philosophes russes… La littérature anglo-saxonne est fantastique. Melville, c’est un monument. Les écrivains espagnols, les sud-américains. Je suis alimenté par toutes ces grandes cultures. Bien sûr qu’il y a les classiques français.

- Je suppose que vous préférez lire Dumas à Robbe-Grillet ou Claude Simon?

C’est une autre époque, mais vous avez devinez…

- Avez-vous lu la correspondance de Félicien Marceau et Michel Déon?

Bien sûr. J’aime beaucoup Félicien Marceau car c’est un de ceux qui m’ont poussé à entrer à l’Académie. Il a été mon parrain pour entrer à l’Académie et ce avec beaucoup de générosité.

- Creezy est un roman magnifique.

Je suis tout à fait d’accord. De toute manière, l’époque a changé. Avant il y avait une continuité dans la culture, avec une opposition car c’est normal que le fils veuille tuer le père. De nos jours, il y a rupture. Tous les grands écrivains du XIXe, de Jules Romains à Georges Duhamel, à Roger Martin du Gard, etc. c’est fini. On parle d’eux aux jeunes, ils ne savent plus du tout de qui il s’agit. C’est la technologie qui a fait ça. Moi, à mon âge, j’ai l’impression de rentrer dans un autre monde. C’est passionnant du reste. Vous et moi, nous sommes du monde d’avant. J’ai des enfants, des petits enfants; en naissant, ils savent taper sur un ordinateur. C’est ainsi. Moi, j’en suis incapable; c’est normal à mon âge. Nous entrons dans une autre époque, et d’une façon très violente, très brutale.

 - Avez-vous connu Jacques Laurent à l’Académie?

- Non, je ne l’ai pas connu. Il a eu une fin de vie très difficile; c’était un esprit très brillant. Il a fondé la Parisienne, je crois. C’était un homme d’exception, mais je ne l’ai pas connu à l’Académie; je suis arrivé plus tard.

  • Propos recueillis par Philippe Lacoche
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Lecture pour tous

Roger Wallet : un écrivain dans la lignée de Holder et de Calet.

 Pas un livre pour enfants, ni pour adultes, ni pour vieillards. Un peu tout ça à la fois. Roger Wallet et Nicolas Désiré-Frisque : un duo magnifique.

 Livre pour enfants? Livre pour adolescents? Livre pour adultes? Livre pour vieillards? Un peu tout, mon général. Car c’est un bon livre, et même un excellent livre que nous proposent Roger Wallet et l’illustrateur Nicolas Désiré-Frisque. Et comme tous les bons livres, tout le monde y trouvera son compte.Son conte. La part de merveilleux pour les enfants, la révolte pour les adolescents, la valeur documentaire et l’indéniable qualité littéraire et artistique pour les adultes, et la nostalgie d’un temps qui n’est (malheureusement) plus pour les vieillards. Il y a tout ça dans ce beau livre qu’éditent avec élégance et savoir faire Luc Vidal et les éditions du Petit Véhicule. Que nous conte-il? Une plongée dans l’histoire patrimoniale et ouvrière d’une ville dont on a trop peu parlé: Saint-Maximin, dans l’Oise. Nous sommes en1947. Le bourg a été rasé par les bombardements. Des baraquements ont été installés pour héberger les habitants. Le certificat d’études en poche, Georges entre comme apprenti à la carrière où œuvre son père. Il observe ce métier à la fois dangereux, rude et beau comme un grand fauve. Le grand-père, qui habite dans une maison troglodytique, lui raconte l’histoire des carrières. Les techniques évoluent. Les chevaux sont remplacés par des tracteurs. Deux ans après la Seconde Guerre mondiale, ce sont aussi les grèves, les luttes syndicales. La solidarité fraternelle avec les mineurs du Nord qui combattent, eux aussi. C’est ce qu’on appelle tailler la pierre du progrès social. Et le burin est la lutte. Indispensable et belle. Ce livre est juste et émouvant car il regorge de détails «vrais».Pas d’esbroufe mais l’image ou l’objet précis là où il faut.La bicyclette Hirondelle, la pompe dans la rue, les feuilles de papier journal accrochées à un clou dans les toilettes au fond du jardin. L’Internationale qu’on chante en chœur, la gorge serrée. L’aspect documentaire n’est pas des moindres. Le message politique et social non plus. On tourne les pages sur une France d’avant. Une France ouvrière. Une France où le Parti communiste existait encore. Et que l’extrême-droite ne braillait pas comme aujourd’hui. Où les gens s’engueulaient encore pour des idées. La France que l’on aimait et qu’il faudra patiemment reconstruire quand le capitalisme aura rendu l’âme.

PHILIPPE LACOCHE

«Georges, Le gamin qui rêvait dans les pierres», Nicolas Désiré-Frisque et Roger Wallet, éditions du Petit Véhicule, 106 pages, 18 euros.

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Lacoche, hussard noir dans le vert bocage

Lectrice, bel animal soumis, jette un oeilci-dessous, tu y découvriras un bel article sur le marquis des Dessous chics, article signé par Michel Mainnevret, dans L’Union.

http://www.lunion.presse.fr/article/aisne/lacoche-hussard-noir-dans-le-vert-bocage

 

Publié le samedi 07 janvier 2012 à 11H00 - Vu 41 fois

 

Philippe Lacoche, lors de sa dédicace ce mercredi à la mairie d’Hirson : « Qu’est-ce qui fait le style ? C’est la simplicité. »

Philippe Lacoche vient de produire « Des rires qui s’éteignent ». L’écrivain ternois a remonté l’Oise pour parler lecture et écriture avec les Hirsonnais.

DIFFICILE de reprocher quelque chose à Philippe Lacoche. L’homme est bon, trop bon sans doute eu égard aux milieux dans lesquels il évolue. Philippe Lacoche était ce mercredi à Hirson, le matin au lycée Joliot-Curie, l’après-midi dans une librairie et le soir à la mairie.
L’écrivain et journaliste (à Amiens) sort un roman Des rires qui s’éteignent *. Parallèlement, ce « hussard d’automne » se retrouve au centre d’une revue, Chiendents, où les textes sont magnifiquement rédigés. Rayons de soleil dans un début d’année crépusculaire.
Tout cela fait beaucoup pour un seul homme au même moment ! Qui est donc ce Philippe Lacoche ? Un Picard, un homme de plume, de valeurs et de repères, un amoureux des gens et de la vie, un gars du terroir un peu franchouillard, un raconteur d’histoires, un amateur de rock, une photo en noir et blanc, un ado rêveur et blessé. On s’arrêtera là. Une vingtaine de romans, recueils de nouvelles et quelques essais ont installé le personnage en Picardie. Et sur la scène nationale.
Devant les lycéens, ce mercredi, il se livre sur la lecture et l’écriture. Avec cette belle formule : « L’écriture et la lecture, c’est comme une histoire d’amour entre deux êtres. » Un peu plus tard : « J’ai pris un plaisir fou avec Diderot, Molière, Maupassant, entre autres. Et surtout avec Le Grand Meaulnes , d’Alain Fournier. »
Des brumes de Sologne décrites par ce dernier à la mélancolie des terres picardes, il n’y a pas loin. Lacoche est, en effet, synonyme de Picardie. Passionnément. Il y a quelques années, il rédigea même un pamphlet sentimental sur cette région, menacée alors dans sa configuration administrative.
Lacoche, c’est aussi, en soi, un bel exemple « d’ascenseur social ». Pas simple, à première vue, quand on est d’extraction modeste, d’émerger de Tergnier, entre triage et chemin de halage, afin d’exister à Paris dans « le » milieu littéraire et de l’édition.
Celui qui est né à Chauny, a donc vécu son adolescence dans la célèbre cité cheminote. Il est passé de Cité Roosevelt (1994), qui a vite connu une dimension nationale, à une collaboration régulière au Magazine littéraire, puis au Figaro Magazine et au Figaro Littéraire.

Point d’équilibre

À propos de ces deux derniers titres, jeudi soir à la mairie d’Hirson, devant un aréopage bien ancré à gauche, il précise qu’on peut être un hussard de la gauche républicaine et produire de l’encre noble dans ces officines, « où on m’a foutu une paix royale ». Des fois que certains imaginent que le gamin a finalement mal tourné… Toujours simplement, au sein du microcosme parisien, il évoque ses relations privilégiées avec Yann Moix, Denis Tillinac, Patrick Besson, Michel Déon. Tout de même…
Si l’homme a su s’imposer, ce n’est pas le résultat d’une fréquentation assidue des clubs service ou des greens ; la plume et le talent ont produit leurs fruits.
Grâce à une habile gestion des deux activités de journaliste et d’écrivain - le journalisme permettant de fournir quelques histoires au romancier -, Philippe Lacoche a rencontré les bonnes personnes au bon moment.
Avec son style simple et subtil, sa peinture pointilliste des rites sociaux, il s’est rendu indispensable dans un univers littéraire finalement pas si hermétique que ça. Une autre bonne nouvelle là encore.
Musique (il a été journaliste à Best), terroir et… politique. Sur ce terrain parfois glissant, l’homme nuance : « Je ne suis pas un romancier à message. Et puis, la littérature, c’est au-dessus de la politique. »
Dans la terre de gauche qu’est Tergnier, il a trouvé son point d’équilibre autour du patriotisme, « la France terre d’accueil ». Beaucoup plus « prolo », que « bobo », il a même remporté en 2000, avec HLM, le Prix populiste, un terme gratifiant pour lui. Un prix remis à Belfort sur les terres du « Che » par Jean-Pierre Chevénement, qu’il apprécie beaucoup.
« La littérature, si ça peut nous élever de nos basses conditions animales », constate-t-il. Le roman Des rires qui s’éteignent remporte déjà de bonnes critiques dans des espaces aussi différents que La règle du jeu (revue de BHL), Causeur.fr (le site d’Elizabeth Lévy) ou encore Valeurs actuels.
Un Lacoche arrivant pour beaucoup comme une boussole dont on a soudainement besoin.
Michel MAINNEVRET
* Chez Écritures, disponible à Hirson à la Librairie moderne.
** Éditions du Petit véhicule, 44 000 Nantes.

 

 
 

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Souvenirs, un soir d’hiver

Cyril Montana (à droite) et ma trogne, devant le Petit Moulin, rue Fontaine, à Paris. Moment de fraternité dans l'hiver glacial. Photographiés par un inconnu que je ne reverrai jamais.

Souvenirs. Un soir d’hiver. Rue Fontaine, Paris. Dans un bar. Stéphane Billot, peintre originaire de Ham, dans la Somme, expose ses oeuvres dans ce bistrot. Lou-Mary y donne un concert dans le caveau. Il y a là des artistes, des comédiens. Mon copain Cyril Montana, nouvelliste et romancier, vient me réjoindre. Devant le bistrot, je le prends en photo en compagnie de Lou. Puis, je demande à une personne inconnue de nous prendre en photo, le Cyril et moi.

Lou-Mary et Cyril Montana. Rue Fontaine, Paris.

Ca donne ça. Ces photos. Quelques petits bouts de vies minuscules. La photographie, comme l’écriture, comme l’art en général, n’a d’autre ambition que de tenter de fixer l’instant, figer le temps dans la glace de l’éternité. C’est inutile. Tout fiche le camp. Tout fuit. « Rien ne dire pas même la mort.  » Qui disait ça? Sartre peut-être. Au fond, cette phrase eût été comme un gant de crin à un vrai désespéré : Henri Calet, par exemple. Ou Emmanuel Bove. Je ne sais plus. Je ne sais plus grand chose. Je vais me coucher, lectrice, impossible amour.

Ph.L.

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