La journée la plus froide…

En me rendant au travail, ce mercredi matin, je ne pensais pas que la journée la plus froide de la semaine prendrait tout son sens.  Il est 6 h 30  quand le poste radio de l’auto me glace le dos. La journaliste québécoise annonce la tuerie de Charlie Hebdo… « Non ». Mes premières pensées sont « putain, ils l’ont fait, ils ont exécuté leurs menaces ». Hébétée, je gare ma voiture pour faire les quelques  mètres et rentrer au café. Je n’arrive pas y croire. Je me sers un café tout en essayant de me connecter rapidement au wi-fi public. Le breuvage n’arrive même pas à me réchauffer. La connexion est lente et je dois déjà prendre mon service. Mes pensées flottent « putain » « putain ». Je n’ai jamais été aussi vulgaire que ce mercredi 7 janvier.

Je revois Cabu. Tu te souviens, mec, quand on s’est croisé à Saint-Quentin lors du salon du livre et de la BD. Tu étais en retard et la file d’attente grossissait pour te rencontrer. Ton humilité m’avait frappé ce jour là, ton sourire, ta disponibilité, ton coup de crayon. Putain. Cabu. Je sers des cafés mais je ne suis pas là ce matin, je suis de l’autre côté de l’Atlantique, je veux être avec les copains, je veux savoir. Alors j’en parle autour de moi, à mes collègues. Elles pensent que c’est dans mon journal. J’explique. Je veux être avec les copains. Putain. On tue pas des mecs qui font leur boulot, pas eux, pas cette bande.

C’est l’heure de ma pause. Je me reconnecte. Je dévore pendant les quinze minutes accordées les premiers récits. Je vois sur les réseaux sociaux les remarques de mes copains. Je réussis à changer ma photo de profil pour mettre le « Je suis Charlie ». C’est important pour moi. Un symbole que j’affiche immédiatement car je suis loin… Le temps semble s’arrêter mais pas le timer devant moi. Il sonne. Fin de la pause, je dois reprendre le travail. Je ravale la boule au  fond de ma gorge. Pas pleurer. J’ai froid et ce n’est pas à cause du vent qui s’infiltre à chaque ouverture de la fenêtre du châssis quand je tends les cafés des clients. J’en reparle à mes collègues, leur donne les dernières informations lues. Sentiment de ne pas être compris.  Ce n’est pas de leur faute. Je continue à servir les cafés, les pâtisseries comme un robot. Donner, encaisser,sourire. Donner, encaisser, sourire.

Il est 15 heures, mon service se termine. Je ramasse mes pourboires et je file. Vite, ouvrir la radio. Je récupère mon fils, croise mon mari devant la garderie : « T’as entendu ?  » « Oui, on me l’a appris à l’école, je rentre à la maison pour lire. » Tous les deux, on est penché devant nos écrans, on dévore. J’entends au loin bébé H rire devant son écran. Merci Petit ours brun. Pour le moment, je veux savoir ce qui se passe en France. « Putain ». Les gros mots fusent au fil de mes lectures. Puis, je vois le dessin d’Alex, le dessinateur du Courrier picard et là les larmes sortent. Je n’arrive pas à les retenir, fallait bien que ça sorte. J’ai ri en voyant ce super dessin, la barrière a cédé ainsi. Les pleurs.

dessinalex

Mais la réalité du quotidien te rattrape. Le bain de bébé H, le repas, la petite lecture, le gros câlin à sa maman, dodo. Et moi je reviens sur mon écran.  La tristesse se mêle à la colère, à l’incompréhension. Je me sens touchée. Je cherche pourquoi. Parce que c’est mon métier, parce qu’on touche pas à ça, pas à cette liberté d’expression, parce que c’est ma religion qui vient d’être salie, parce que c’est des enfants d’immigrés. Des Français. Je revois mon père. J’ai mal. Putain. Tout se mêle. Je suis horrifiée. Et ce n’est même pas à cause des -40 degrés à l’extérieur. La journée la plus froide de la semaine… pour moi elle aura duré jusqu’à aujourd’hui, dimanche en voyant ce flot humain descendre dans les rues. Ne pas laisser la place au silence. Mais j’ai encore froid, car je n’y crois tristement pas….

jesuischarlie

 

1 Comment

  1. Dieudonné Martine

    13 janvier 2015 at 21 h 43 min

    Tu m’as fait pleurer. Tu me manques.

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