Ska pour chat de gouttière à pattes de lapin

      Beaucoup de bonheur, ces derniers temps. Suis content. J’ai d’abord vu à la Maison de la culture d’Amiens le spectacle de François Morel, un récital de chanson intitulé La Vie, mis en scène par Juliette. Qu’est-ce que c’était bien ! De belles chansons françaises, bien écrites (Morel est un vrai littéraire, un écrivain, un poète). En bon comédien, il occupe la scène avec élégance, efficacité et sensibilité. Il détient une aura et une présence indéniables. Ses musiciens (Muriel Gastebois, batterie, vibraphone, percussions ; Amos Mah, contrebasse, violoncelle, guitares ; Antoine Sahler, piano, claviers, trompette ; Tullia Morand, saxophone, trombone, flûte, clavier) sont des parangons de précision, de talent et d’élégance. Et cette douce manière de ne pas jouer fort. Les types à la console du son étaient également épatants. Jouer à faible volume octroie un confort d’écoute duveteux, savoureux. Entendre les descentes de basse de l’excellent Amos Mah : un régal ! Ça m’a donné envie de regarder les Deschiens sur Youtube et Dailymotion. J’étais en compagnie d’une amie chère ; nous étions pliés en deux. C’est très fort, les Deschiens, tu sais lectrice fessue, amour discret, soumise et consentante. Bonheur encore et toujours, avec deux concerts de rock qui avaient lieu au même moment (le vendredi 28 avril) et en deux bars différents d’Amiens, heureusement distants de quelques centaines de mètres (Le Charleston et Le Capuccino). Dans le premier, j’ai découvert le groupe anglais Heavyball. Ce quatuor (Big Face : voix, batterie ; Johnny Iball, basse ; Habs, batterie ; Stone Gold Tom Frost, guitare) s’est formé à Nottingham, en 2011. Il égrène un ska poppy, mélodieux, entraînant et fruité qui n’est pas sans rappeler celui de The Selecter, de Madness, de Specials ou du Joe Jackson de Look Sharp ! Nous avons dansé co

L’excellent groupe anglais Heavyball photographié après le concert devant Le Charleston, à Amiens.

mme des fous. J’ai encore dû perdre quelques kilos, ce dont je n’ai vraiment pas besoin puisque à la machine à café du journal du journal les copines et les copains ne cessent de me dire que j’ai décollé, ce qui n’est pas faux. Maintenant, lectrice adulée et admirative, je pourrais accuser le rock et tout particulièrement l’excellent ska de Heavyball plutôt que de cafter le vin bio, les Marlboros light, les filles, le Brintellix 10 mg et le Seresta 10 mg du laboratoire Biodim. (Remarque, ça me donne un genre ; une douce amie m’a dit que je ressemblais à un chat de gouttière équipé de pattes de lapin ; c’est adorable !). Au Capuccino, j’ai beaucoup aimé le concert du groupe MPM, plus Dr. Feelgood que jamais, avec les prouesses du copain Laurent Goulet à l’harmonica. Là encore, j’ai dansé comme un fou. Je ne m’arrêterai de danser que quand je ne pèserai plus que 40 kilogrammes. J’arrêterai en même temps que le tabac. Mes bonnes résolutions, je ne les prends pas le 1er janvier, mais le 1er-Mai, comme tous les vrais marxistes. Le combat continue. Le rock et la littérature aussi. Je suis fier et droit sur mes pattes de lapin.

                                                         Dimanche 7 mai 2017.

 

L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

Blaireau, Carol et les présidents

 

L'excellent comédien Simon Galand et le très rock'n'roll Eric Sampité.

L’excellent comédien Simon Galand et le très rock’n’roll Eric Sampité.

Ce n’est pas tous les jours que deux présidents de rencontrent. Eric Sampité, vrai président de l’association rock Dockyard, a bu une ( ?) bière, l’autre soir, en compagnie de Simon Galand, faux président de l’association de films ultra-courts, Quatre-vingts Poneys (notre photo). Je n’ai jamais bien su pourquoi, je me suis mis, un jour, à le surnommer président, le Simon. Peut-être parce qu’il m’appelle Monsieur le marquis. Président, ça lui va bien. Ça devait se passer tout au fond de la nuit, dans un bar d’Amiens. Simon est, en fait, le comédien principal de l’excellente série « Simon » que je t’encourage vivement, lectrice adulée, à découvrir sur YouTube. Eric, on se connaît depuis des années. C’est lui qui, grâce à son association, réalisait nos fiches de paie lorsque j’officiais encore comme bassiste au sein du groupe Yé-Yé les Scopytones. C’est si loin tout ça. Quand je ne perds pas dans les bars, je regarde la télévision. Je suis resté tellement longtemps sans m’y intéresser que depuis que je m’y suis remis, j’ai du mal à m’arrêter. Tout m’interpelle ; les images me happent, me fascinent, comme lorsque j’avais quatre ou cinq ans et que je découvrais la première fois cette fameuse télévision en noir et blanc, chez des voisins de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne), la famille Van Missen. J’étais éberlué ; la mire. L’ORTF. Les têtes de Raymond Marcillac, de Roger Couderc, du tout jeune Michel Drucker. Aujourd’hui : même fascination. Même impression de merveilleux. Parfois, je me dis que j’ai dû louper des pépites en la délaissant pendant tout ce temps, cette foutue télé. L’autre soir, je suis tombé sur Ni vu… Ni connu, le film d’Yves Robert (1958), tiré d’un roman d’Alphonse Allais, L’Affaire Blaireau. Le braconnier Blaireau est interprété par l’inénarrable Louis de Funès ; Moustache campe le garde-champêtre Parju. Ça se passe dans la France profonde, dans le Maine-et-Loire. La France comme on l’aime. C’est malicieux, foutraque, excessif, burlesque. J’adore ! Ce film, j’avais dû le découvrir à l’époque de la cité Roosevelt, peut-être sur la télévision des Van Missen. Leur maison se situait près de la ruelle qui sentait le sureau et la feuille d’ortie froissée. Ces odeurs existent-t-elles encore quelque part, dans un coin de Tergnier ? Depuis cinquante ans, elles ont dû s’évaporer dans l’infini du temps qui passe. Dans un tout autre genre, j’ai adoré le film Carol, de Todd Haynes avec la sublime Cate Blanchett et la très mignonne Rooney Mara, vu, il y a peu, au cinéma Le Gaumont d’Amiens. Une superbe histoire d’amour entre deux femmes : la toute jeune Thérèse, employée dans un grand magasin du New York des années cinquante, et Carol, femme mûre et très séduisante. Les images sont superbes. Ces amours saphiques sont filmés avec une exquise pudeur et une discrétion rare. L’amour, le vrai, méritait bien cette délicatesse de haut vol. Magnifique.

Dimanche 24 janvier 2016

Vais-je prendre ma carte ?

                            

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J'hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d'Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ses trois sections : j'adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d'hôtel dans mes bras torride et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu'au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n'en reste pas moins homme.

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J’hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d’Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ces trois sections : j’adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d’hôtel dans mes bras torrides et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu’au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n’en reste pas moins homme.

    Quel plaisir ce fut pour moi de passer deux jours à la Fête de l’Humanité ! J’étais invité à y signer mes livres. J’y retrouvais mes camarades écrivains Jérôme Leroy et Valère Staraselski. On file, Jérôme et moi, au stand de Loire-Atlantique, déguster de délicieuses huîtres. De retour, je salue d’autres écrivains : François Salvaing, Didier Daeninckx. L’ambiance est bonne. Fraternelle. Comme j’ai oublié mon Zippo chez moi, je demande du feu à un adorable petit couple d’adolescents. Le garçon me donne son briquet. « J’en ai un autre ! », me dit-il. C’est un beau geste, je trouve. Tu sais lectrice, avec l’âge, je deviens sensible, surtout dans ce monde capitaliste de brutes. J’ai pris soin de venir en train à Le Courneuve. En train, comme en septembre 1972, quand  nous avions pris le train en gare de Tergnier, Fabert, Déchappe, le Colonel, Pigaux, et quelques autres copains. On avait vu les Who en concert. C’était fantastique. Je suis allé voir sur Youtube. J’ai tapé « Who Fête de l’Humanité 1972 ». Suis tombé sur une interview de Daltrey. Derrière lui, Keith Moon fait le singe en tétant une cannette. Puis, ils bondissent sur scène et assènent « Summertime blues ». Divin. Je m’en suis souvenu comme si c’était hier. Il y a des images de la foule. Je regarde si, par hasard, je ne reconnais pas mes copains ternois et moi. 1972-2014. Même ambiance fraternelle. Sauf qu’en ces débuts de seventies, ça sentait un peu plus la colombienne et le shit. Mais nous, les Ternois, fils de cheminots, on préférait déjà la bière, le vin. On ne s’en  privait pas. La semaine dernière, je n’ai pas pu résister d’aller saluer les camarades du stand de la section de Tergnier. Tonio servait la bière. J’ai discuté avec Henri, ancien patron du café La Bouteille d’Or, à Fargniers, et avec Francis Heredia, candidat aux dernières municipales à Chauny, que je croisais sur les fêtes du Parti quand je faisais du blues dans des petits groupes de l’Aisne. On parle de la politique actuelle. On est d’accord comme deux frères qui convoiteraient la même fille : la vraie gauche. La Fête de l’Huma 2014. Les deux plus beaux jours de mon année, après ceux passés au creux de tes reins, lectrice, mon amour.

      Il y a quelques jours, j’étais en train de me raser en écoutant France Inter. J’entendais distraitement l’homme de droite qui était interviewé. Un libéral, un ami du monde l’entreprise, très estimé par le Medef. J’aime bien la voix du mec. Le journaliste finit par l’appeler par son nom : Manuel Vals. Je me suis alors demandé si je n’allais pas prendre ma carte du Parti. Compagnon de route, à 58 ans, ça fait un peu ado. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Le combat continue.

                                            Dimanche 21 septembre 2014

« Tom Traubert’s Blues », poignant chef-d’oeuvre de Tom Waits

Il pleuvait. Ou il ne pleuvait pas. Je ne sais plus. Disons qu’il pleuvait car nous étions le 1er novembre, jour de Toussaint, devenu, dans le cadre de notre étonnante mondialisation, Halloween. Il faisait humide en tout cas. Et le temps avait la couleur des jolis yeux de CléClémence Boulfroy, animatrice à Radio Campus, à Amiens. Novembre 2013.mence qui, ce matin-là, m’interviewait sur son émission de Radio Campus-Amiens (87,7MHz). Je lui parlais de mes derniers livres, lâchais des considérations sur la mélancolie de mes narrateurs, sur les longues jambes et les culs magnifiques et hauts perchés de Clara et de Katia, deux de mes héroïnes. En sortant, je me suis dit que je n’avais pas assez parlé de rock’n’roll. Mes remords se sont accentué quelques jours plus tard lorsqu’en compagnie de Lys, je me suis rendu au Gaumont pour la diffusion du concert des Rolling Stones, à Hyde Park. Lys, la plus Anglaise de tout le Royaume uni, avec son accent birkinien si craquant, son thé, et ses grands yeux bleus étonnés devant l’indécrottable Français que je suis, ne pouvait pas manquer ça. Intérieurement, j’avais peur d’être déçu. J’avais tort. Quelle claque! Les Stones sont toujours magnifiques de candeur, de provocation, emplis comme les chambres à air de camion gonflées aux pompes des ruelles de la cité Roosevelt (Tergnier, Aisne, 1961), emplis, disais-je, du bonheur d’être ensemble sur scène. Ensemble. «Jumpin’Jack Flash», «Midgnight Rambler», «Street Fighting Man», et cette éblouissante version de «Ruby Tuesday» qui me plongea dans une nostalgie acidulée. Je revoyais mon copain Rico, celui de nos petits bals sans importance, jouer ce morceau sur le clavier de son accordéon, un jeudi après d’hiver (Tergnier, Aisne, 1970).Rico, parti trop tôt.J’avais le blues, encore, quand, mercredi dernier, Lys a eu la bonne idée mettre la version de «Tom Traubert’s Blues», chef-d’œuvre de Tom Waits, interprété par Rod Stewart, sur son album Lead vocalist. Cette fois, il pleuvait, j’en suis certain. L’ombre des bâtiments de La Poste d’Amiens dansait sous mes yeux dans la nuit de novembre. J’imaginais les soldats australiens qui montaient au front. Ce laisser-aller, cet abandon dans l’alcool, dans la valse avec Mathilda. On a réécouté la version du Tom dont je te livre le lien, lectrice: tu comprendras pourquoi La Poste devenait floue devant mes yeux: http://www.youtube.com/watch?v=9ZmqbcBsTAw

Dimanche 10 novembre 2013