Entre Bernanos et Gibeau

    François Thibaux exce

François Thibaux.

lle dans un recueil de nouvelles hallucinées et sublimes.

Avec Les rois barbares, il a fait fort, François Thibaux. Très fort. Pas étonnant pour cet écrivain, qui réside aujourd’hui près de Soissons, loué par la critique, et s’est vu attribuer le prix Paul-Léautaud pour Notre-Dame des Ombres 1997 (le Cherche Midi), et le prix Joseph-Delteil 2000 pour Le Guerrier Nu (Denoël). On sera fasciné, puis on adorera la première nouvelle, «Gel», un texte magistralement poétique et brutal, baroque, qui balance entre les horreurs de la société capitaliste d’aujourd’hui et les hautes froidures du Moyen Âge. Comment résister à celui qui écrit cette phrase: «De chaque côté de la croix, dos à dos et les traits dévorés par la mousse, le Christ amputé d’un bras et le saint évêque faiseur de miracles témoignent d’une civilisation engloutie.» C’est la phrase d’un grand prosateur; elle convoque les hallucinations de Bernanos et les mélancolies de Gibeau.

Cimetières militaires

Il y en a d’autres, comme cette déclaration d’amour fou à la belle Florence Valsery, la jeune couturière dont rien, «pas même mes cigarettes et ma bière à dix degrés», ne délivre le narrateur: «Quand je pense à elle, de l’aurore au crépuscule et de la nuit à l’aube, je tremble. Mes jambes flageolent chaque fois que je la croise ou que je l’aperçois de dos le long des chemins, très loin, avec sa peau très blanche qui donne envie de mordre, ses cheveux noirs au chignon relâché sur la nuque, en pantalon trop large et souliers plats.» C’est superbe. Un peu plus loin, il nous dit aussi les étangs souillés par les détritus des pêcheurs du dimanche et des jeunes couples gavés de pizzas «buvant au goulot leur bière chaude ou tirant sur leurs joints jusqu’à tomber à la renverse au milieu des roseaux tandis que leurs marmots jouent et rient sur les berges, non loin du cimetière militaire parsemé de stèle musulmanes ou juives et que longent, sur la route nationale, les camions de betteraves lancées à tombeau ouvert sans se soucier des bêtes qu’ils écrasent». Les cimetières militaires parsèment – constellent? – ces textes puissants. Pas de doute possible, nous sommes dans l’Aisne, le plus beau département de France, certainement près de Soissons. Il faut un regard neuf – celui de Pascal Lainé de La Dentellière -pour ressentir la beauté tragique de ces terres ingrates où il faut beaucoup de courage pour ne pas se jeter dans les étangs ou se perdre à jamais dans les brumes axonaises, les veines gonflées par les cachets blancs et rouges du joyeux Tranxène. Un peu plus loin encore, il y a la rivière qui charrie des bouteilles en plastique et des capotes anglaises, déchets de notre beau capitalisme triomphant et répugnant, puis des cadavres de moineaux desséchés dans l’église. Qui n’a pas vu, un jour, un de ces cadavres de moineaux desséchés dans une des églises, près de la Vesle, ne connaît rien de la vie. Bon Dieu que c’est fort, cher Thibaux. Et ces hérons qui meurent les pattes prises dans l’eau d’un étang gelé. Ça, c’est digne de Maupassant sous LSD. Toutes les autres nouvelles sont du même cru. Oui, il a fait très fort, François Thibaux.

PHILIPPE LACOCHE

Les rois barbares, François Thibaux; postface Vincent Guillier; éd. du Labyrinthe; 186 p.; 15 €.

 

 

Mes coups de coeurs

Dictionnaire

Le Père Albert fait Tintin

Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la voix du pervers Père Albert et du complètement fou maréchal Ganache dans l’émission de Nagui sur France Inter, La bande originale. Il est aussi un tintinophile émérite. À ce titre, il nous donne à lire le Dictionnaire amoureux de Tintin. «Depuis l’enfance, les aventures de Tintin n’ont cessé de m’accompagner.» Respectant le principe du dictionnaire (des entrées de A à Z), il consacre, page 511, un beau texte à la Picardie dans laquelle il raconte ses vacances d’été à Ault-Onival. Il rend également hommage à Ivar Ch’Vavar, «poète de grand talent, ardent défenseur et rénovateur de la langue et de la littérature picardes» qui l’invita à écrire dans un ouvrage collectif intitulé Tintins (éd. Les Trois-Cailloux, 1984). Il n’oublie pas la traduction en picard des Pinderleots de l’Castafiore. Un dictionnaire délicieux. Ph.L.

Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud, Plon; 785 p.; 25 €. (Sortie: le 6 octobre 2016.)

Essai

Paucard et l’avant

Auteur de 35 livres, Alain Paucard est l’une des meilleures plumes de la littérature française. Son style vif, piquant, fait mouche. Il n’a pas la langue dans sa poche et ne pratique pas le politiquement correct; on est en droit de l’en féliciter. Avec son Oui, c’était mieux avant, il ne se fera pas que des amis. Il s’en fiche; nous aussi. «Qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVe république?» s’interroge-t-il. «Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication.» On peut ne pas être d’accord mais on ne pourra pas s’empêcher de rire car Paucard est doté d’un sacré sens de l’humour. Très réussi. Ph.L.

Oui, c’était mieux avant, Alain Paucard; éd. Jean-Cyrille Godefroy; 119 p.; 12 €.

 

Poésie

L’élégant Chemin d’Eau de Guillier

Fou de littérature, de poésie et d’art en général, l’Amiénois Vincent Guillier est l’auteur de cinq livres (dont le remarquable Jean Colin d’Amiens, peintre écrivain, éd. Encrage en 2015) et de nombreuses traductions de l’allemand et du portugais. Il a participé à la redécouverte de Maurice Blanchard (Maurice Blanchard L’avant-garde solitaire, L’Harmattan, 2007). Il est également un poète inspiré et talentueux, titulaire d’une langue à la fois imagée et précise qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud de la première période. Son Chemin d’Eau, le présent recueil, superbement illustré par Isabelle Valdelièvre, convainc et envoûte par sa grâce élégante. En témoigne cet extrait du poème éponyme: «Où ton crin fouettait le visage/ Épaisses étaient les boucles de ta crinière autochtone/ Quelle race de sœurs aux traits communs est-ce/ Avec une fréquence inaccoutumée tu étais/ Partout licorne de ton état/». Un recueil tissé d’atmosphères et d’émotions. À découvrir. Ph.L.

Chemin d’eau, Vincent Guillier; illustrations Isabelle Valdelièvre; éd. des Vanneaux; 15 €.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

 Tanche lilas et vieux gaucho rouge vif

 

Un peu de poésie dans ce monde de brutes. Connais-tu, lectrice fessue, admirable, convoitée, suçotée, possédée, soumise, le conte de la tanche lilas ? Non ? Normal. Je vais l’inventer sous tes yeux ébahis. Chaque année, je me dis cela : mais où est donc passé mon mois de mai ? Mai, en soi, n’est rien d’autre qu’un mois. Pour moi, il représente beaucoup. Mai est le mois des tanches, entends, lectrice fessue et soumise, que c’est le mois où l’on capture le plus de tanches, le moment où les grosses brunes lippues se mettent à mordre. Chaque matin, j’en rêve : me lever tôt, retourner mon compost pour y attraper d’adorables vers de terre frétillants, nerveux, rouges vifs, fourbir mes cannes et mes lignes, et foncer vers l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Longpré-lès-Amiens afin d’y réaliser la partie de pêche de mes rêves. Mais à chaque fois, ça bute : il me faut aller bosser, ou il fait un temps de cochon. D’où la déception, pire la lassitude, qui m’habite, lectrice. Car cela me conduit à passer à côté de la capture de la tanche lilas. Oui, tu as bien lu, lectrice, la tanche couleur de lilas, rose foncé ou mauve pâle. On en trouve qu’une par étang, et cette couleur ne dure qu’une journée. Il faut donc aller vite. Comment le phénomène se produit-il ? Très simple. Lorsque fleurit le lilas le plus proche de l’étang visité, la tanche qui se trouve le plus près de l’arbuste fleuri et parfumé se drape de cette couleur irrésistible. Faut-il préciser, lectrice, que ce ne sera pas encore cette année que j’attraperai la tanche lilas ? C’est affreux. Après des propos poétiques, place à la dure réalité. Et ma colère par la même occasion contre le triumvirat de la fausse gauche : Hollande (« Mon ennemi, c’est la finance ! », tu parles ; c’est à se tordre de rire), Valls et Macron, créateurs de la loi El Khomri. J’ai l’impression d’être un cas : plus je vieillis, plus je m’engauchise. Le capitalisme me dégoûte. La société de consommation de révulse. Le monde de l’entreprise m’inspire la plus grande méfiance. Je rêve de régulation, de multinationales matées par un état qui ne leur ferait pas de cadeau. J’ai envie de reconstruire le mur de Berlin, de réécouter radio Tirana en ondes courtes comme je le faisais, adolescent, chez mes parents sur le vieux poste que m’avait donné mon copain de Tergnier, Biquet, fils d’un résistant communiste. A ce propos, je suis allé voir un spectacle et un film qui m’ont ravi : le premier Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, à la Comédie de Picardie ; une charge contre le pouvoir de l’argent. Le second, au ciné Saint-Leu : le film Dalton Trumbo, de Jay Roach, qui raconte la persécution des artistes communistes (ou soupçonnés de l’être) pendant la guerre froide, à Hollywood. Va le voir, lectrice : en sortant du cinéma, tu courras prendre ta carte. Pas celle d’abonnement ciné, mais celle du PC. Retour à la poésie avec la lecture proposée par Vincent Guillier et Sam Savreux, autour des livres de l’éditeur Voix de garage, et du poète et peintre Jean Colin d’Amiens. Au cours de cette séance, le très jeune auteur-compositeur-guitariste Ulysse Manhès égrena quelques-uns de ses jolies chansons françaises, très classiques, très pures, dont « Jamais blanc ». Très agréable.

                                          Dimanche 5 juin 2016

Les coups de coeur du marquis

CHANSON POP

Les belles mélodies de Dominique Py

Belles mélodies, arrangements vifs, précis, naturels, sans électro, musiciens efficaces, très seventies, Dominique Py a plus d’une corde à son arc. Et pour faire court, son mini-album Tout est ici se révèle fichtrement séduisant. Auteur compositeur-interprète d’origine bordelaise, Dominique Py partage son temps entre Paris et l’Abbevillois. Débarqué à Paris en 1986, il eut la chance, «du débutant», sourit-il, de signer chez Polydor et de sortir un succès, «Stéphane «(1989) et que l’on retrouve sur le présent disque. Les textes, simples, évidents, fraternels mais jamais mièvres, ne manquent pas de charme. Ses musiques, manière de chanson pop-folk très années 1970, non plus. Un artiste qu’il faut découvrir au plus vite. (Il sera en concert le jeudi 30 juin, à 20h30, à l’Espace Saint-André, à Abbeville.)

PHILIPPE LACOCHE

Tout est ici, Dominique Py. MyMajorcompany-Editions Chris Music. CD 6 titres. (Contacts: dpy@free.fr; HTTP://dominiquepy.com)

 

AUDIO LIVRE

Vernon Subutex, le retour

«C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka…» dit d’elle l’inimitable Patrick Besson. Il a raison. Virginie Despentes ne manque ni de style, ni d’audace, ni de panache. Son style sonne rock’n’roll dans le bon sens du terme. Toujours Besson: «Elle écrit un français rude qui reste classique; c’est la belle langue de l’école de la rue.» Le second volet de son Vernon Subutex sort en audio livre. Ne manquez pas cette belle occasion d‘écouter ce bel écrivain. Ph.L.

 

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes. Texte lu par Jacques Frantz. audiolib.

 

POéSIE

Retrouver Jean Colin d’Amiens

Après avoir remis en lumière le poète Maurice Blanchard, de Montdidier, l’excellent Vincent Guillier, écrivain, œuvre pour faire redécouvrir un jeune peintre amiénois méconnu : Jean Colin d’Amiens. Il y a peu, il lui consacrait un subtil essai, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage éditions). Décédé en 1959 de la maladie de Charcot à l’âge de 32 ans, Jean Colin laisse derrière lui une œuvre picturale émouvante, inspirée, forte, condensée en deux cents tableaux. Mais aussi des textes. Ce sont quelques-uns de ceux-ci que Vincent a choisi d’éditer sous le titre Poèmes retrouvés. On y découvre les mêmes thèmes qui hantent ses toiles : la ville, la brume, la pluie, la mort. Mais aussi un secret espoir assez mystique et apaisant. «Les cheminées fument/ Les toits dorment/ Et brillent de pluie/ Et le ciel d’un gris sale/ Et je rêve.» Beau comme du Perros.   Ph.L.

 

Poèmes retrouvés, Jean Colin d’Amiens. Avec une gravure de Dominique Scaglia. Éditions des Voix de Garages (16, rue de Cachy, 80000 Amiens; http://voix-garages.fr)

 

LIVRE ALBUM

Chez Coluche

Le 19 juin 2016, ce sera le 30e anniversaire de la disparition de Coluche. Jean-Claude Lamy (journaliste et écrivain, Goncourt de la biographie pour Prévert, les frères amis) et Philippe Lorin (peintre, illustrateur et dessinateur) lui rendent hommage dans un livre album de belle qualité. Créateur des Restaurants du cœur, clown gén

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock'n'roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J'adore!

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock’n’roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J’adore!

ial, «toujours grossier, jamais vulgaire», comme il se plaisait à le dire, Coluche appartient à la légende des comiques.

Chez Coluche, Histoire d’un mec inoubliable, Jean-Claude Lamy et Philippe Lorin; éditions du Rocher; 118 p.; 20,90 €.

Jean Colin d’Amiens : le talent foudroyé

Vincent Guillier vient d’écrire une courte et excellente biographie du peintre-écrivain, mort à 32 ans, à la fin des années 50. Poétique.

Les Picards et la Picardie connaissent mal, voire pas du tout Jean Colin d’Amiens; c’est regrettable. Ce peintre, dessina

Vincent Guillier, écrivain.

Vincent Guillier, écrivain.

Jean Colin d'Amiens.

Jean Colin d’Amiens.

teur et écrivain né en 1927 et mort de la maladie de Charcot en 1959, distillait un talent précoce, émouvant et déroutant qui, si la mort ne l’avait pas rattrapé, eût pu accéder à une immense reconnaissance et une carrière – même s’il n’eût guère goûté de triste mot – importante. La reconnaissance, il commençait à l’obtenir des critiques et de ses pairs prestigieux; ils avaient pour noms Mauriac, Halévy, Czapski, Green et Jouhandeau. Cette méconnaissance de la Picardie à l’endroit de Jean Colin d’Amiens a dû agacer l’excellent Vincent Guillier, jeune poète et écrivain, fou de littérature; il nous donne à lire un court ouvrage, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage édition) qui tient autant de la biographie, de monographie et de l’essai que du tombeau. Ce petit opus est un régal. Finement écrit, très littéraire mais jamais pédant ou intello, il ravit par sa fraîcheur poétique, douce, pastel, légèrement mélancolique; elle s’emboîte à merveille avec le style pictural – discrètement figuratif, modeste et touchant – et d’écriture de Jean Colin d’Amiens. Résultat: un vif plaisir de lecture et la rencontre – la découverte? – d’un immense artiste (Colin) et d’un jeune écrivain talentueux (Guillier).

Son atelier à Frucourt

Mais qui est Jean Colin? Il naît à Amiens; son père est médecin. Sa famille réside au 16 de la rue Debray, à Amiens, dans le bien famé quartier d’Henriville. Influence paternelle? Il étudie d’abord la médecine au sortir de la guerre, puis apprend le dessin et la peinture, tout en s’intéressant vivement à l’écriture. Il fait la connaissance de peintres : Czapski qui devient son mentor, Rouault, de l’École de Paris (Jean est ami de sa fille; celle-ci lui donne la palette de son père). Józef Czapski l’aide; la famille Descat, des mécènes d’Amiens (qui collectionnent des œuvres des impressionnistes et des œuvres d’autres peintres; «des gens généreux», commente Vincent Guillier). Colin, qui réside rue de Sèvres, à Paris, ne se sent pas bien dans la capitale. «Jean, vous n’êtes pas fait pour la bohème», lui déclare Kisling. Il revient à Amiens, installe son atelier dans une maison familiale de Frucourt (où il est enterré), dans le canton de Gamaches. Il lui arrive même de confier des dessins au Courrier picard; il réalisera une immense fresque dans un garage, aujourd’hui détruit, qui se trouvait à la place du cinéma Le Gaumont, à Amiens. Parallèlement, il entretient une correspondance soutenue avec Julien Green et François Mauriac.

Mort amoureux

Comment Vincent Guillier en est-il venu à s’intéresser à Jean Colin d’Amiens? «Je l’ai découvert de façon fortuite», explique-t-il. «J’étais étudiant en philosophie, à Amiens, en 2002. Je cherchais mes repères dans la capitale picarde. Et j’ai découvert un écrivain qui n’avait pas eu le temps de devenir écrivain ni peintre accompli; j’ai aussi découvert un jeune homme qui écrivait son journal (ce que je faisais aussi). Je suis devenu ami avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Il m’a fait aimer l’Amiens des années 50. Je suis certain qu’on se serait bien entendu; nous partageons une affection pour l’architecture, pour le vécu des gens. Jamais Jean Colin n’est méprisant envers les Picards. Il aurait pu devenir très connu mais la maladie et la mort l’ont rattrapé. Mais dans son malheur, il a eu de la chance: il est mort amoureux. Il a écrit de très belles pages sur cet amour…»

Et Vincent Guillier, à l’issue de l’entretien, de livrer cette confidence singulière: «En 2008, au Brésil, j’étais en train d’écrire un roman. Et j’ai perdu la clé USB sur laquelle il se trouvait; j’en étais malade. Alors, je me suis dit que pour sauver ce roman, il fallait que j’écrive cette sorte de biographie de Jean Colin.» Il est des défaites qui se transforment en victoires. Car ce petit livre en est une. Victoire contre la mort, contre l’oubli d’un grand artiste.

PHILIPPE LACOCHE

Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort, Vincent Guillier; Encrage édition; 71 p.; 10 €.

 On ne se quitte jamais tout à fait

       Certaines semaines sont légères comme du tulle, peu encombrées; d’autres sont chargées comme la langue d’un hépatique. Ce fut le cas de ces deux dernières. Faut-il s’en réjouir ? Avec l’âge, courir me fatigue. J’ai envie de prendre mon temps alors qu’il faudrait, au contraire, se presser, tout voir, tout entendre, tout aimer, tout manger, tout boire car ce fichu temps se raccourcit. Je suis vraiment un drôle d’animal, lectrice. J’ai donc couru à la Comédie de Picardie où m’attendait Lys, enturbannée comme une Indienne blonde aux yeux azurins. Les poètes Sam Savreux et Vincent Guillier, procédaient à des lectures de poèmes, dont un long texte inédit de Pierre Garnier (il sera édité aux éditions des Voix de Garages, fondées par Vincent Guillier). Des œuvres graphiques de Dominique Scaglia étaient exposées. Quelques jours plus tard, je suis allé, de nouveau, à la Comédie de Picardie pour la présentation de la saison 2015-2016 par Nicolas Auvray, Pascal Fauve et Jean-Jacques Thomas. De très beaux spectacles en perspectives qui donnent envie : Née sous Giscard, de et avec Camille Chamoux (en miss avec sublime maillot de bain bleu ciel, Le Chat, de Georges Simenon (avec Myriam Boyer et Jean Beguigui), Le Roi Lear, de Shakespeare (avec Michel Aumont), Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, etc. J’étais heureux, au cocktail, de retrouver mon vieux copain Jean-Jacques Thomas que j’ai connu, au début des années quatre-vingt ; nous étions tous deux journalistes à L’Aisne Nouvelle où nous étions parvenus à déclencher une grève pour soutenir notre rédacteur en chef d’alors : Guy Volmerange. Souvenirs, souvenirs, tandis que Nicolas Auvray et René Anger souriaient en nous entendant parler comme deux anciens combattants. Sinon, suis beaucoup allé au cinéma. Au Gaumont, j’ai adoré La  Vallée de l’amour, de Guillaume Nicloux. Isabelle Huppert et Gérard Depardieu sont vraiment deux comédiens exceptionnels ; le film repose sur eux. Entre leurs vraies vies, leurs regrets, leurs remords, et la fiction. Au cinéma Orson-Welles, j’ai découvert Contes italiens, de Paolo et Vittorio Taviani. Nous sommes à Florence, au XIVe siècle, en pleine épidémie de peste. (N.A.M.L.A. : «Il embrasse un pestiféré et attrape la lèpre » ; non, on ne va pas recommencer.) De très jeunes personnes, belles comme des aubes nouvelles, se réfugient à la campagne pour ne se raconter que des histoires d’amour. La fiction comme remède aux inquiétudes ? Magnifiquement filmé. Au Ciné Saint-L

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu'à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu'à la station Châtelet.

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu’à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu’à la station Châtelet.

eu, j’ai été ému par Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, présente dans la salle. En Turquie, cinq sœurs que des traditions féodales veulent soumettre, tentent de se révolter. Le matin-même, j’avais fait le trajet dans le train de Paris en compagnie de Boris, du Ciné Saint-leu ; il m’avait chaudement recommandé l’œuvre. Il avait raison. Nous nous sommes dit au revoir sur le quai. Et, cinq minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés dans la foule sur le quai du RER. Hasard inouï, une fois de plus. Nous avons pu reprendre nos discussions cinéphiles et littéraires…

                                                           Dimanche 28 juin 2015

 

Sous le vernis du marquis

                            

Le peintre Alain Mongrenier (à droite) et Christian Manable qui vient d'être élu sénateur.

Le peintre Alain Mongrenier (à droite) et Christian Manable qui vient d’être élu sénateur.

          Deux vernissages.  Deux bons moments. Le premier eut pour cadre la galerie Pop Up, 8 rue des Lombards, à Amiens, un nouveau lieu dont on parle beaucoup; je m’étais promis d’y aller faire un tour. L’occasion m’en fut donnée avec le lancement du livre Le Tombeau de Jules Renard, 77 haïkus, du poète Pierre Ivar, dit  Ivar Ch’Vavar, publié aux éditions des Voix de Garage (le libraire Vincent Guillier, le graveur Dominique Scaglia et l’informaticien, passionné de typographie Benjamin Bayart). Cinq cents exemplaires d’un adorable petit livre, composé à l’ancienne, avec une vraie presse, comme le faisait le regretté Jean Le Mauve et comme continue de le faire la compagne de celui-ci, Christine Brisset. Pierre est un poète, une manière de chaman mystérieux, un peu bourru, un esprit éclairé. J’aime beaucoup ce texte-là : « la perdrix affolée/ elle se court sur les pieds et/ comme ce n’est pas encore assez/ elle se marche dans l’œil. » Et j’adore la dédicace : « Pour Dominique, (j’ai épousé la femme la plus rousse du monde) ». On dirait du Cendrars. J’ai fait la connaissance de la dame qui a créé, il y a trois mois, la galerie Pop Up : Mélanie Ohayon. Elle entend en faire un lieu de rencontre autour de l’art contemporain, la poésie et la littérature. Il faisait doux dans le jardinet. Jean Detrémont était dans les parages, lunaire et affectueux. D’autres visages aussi qui, au fur-et-à mesure que le soir tombait, devenait des ombres modianesques de l’Amiens artistique et culturel. Le lendemain, je me suis rendu dans le hall de l’hôtel des Feuillants, au Conseil général de la Somme, rue de la République, pour le vernissage de l’exposition « Peintures et dessins », d’Alain Mongrenier. Alain est certainement le meilleur peintre de la région. Le plus sincère, le plus doué, le plus habité. Il se moque de la carrière et des modes comme d’une guigne. Il est simple, sait être facétieux. Christian Manable, président du Conseil général, dont,  à titre tout à fait personnel, je me réjouis qu’il soit devenu sénateur, prononça un discours éclairant et sensible : « Je vois tes tableaux et j’ai l’impression qu’ils ont toujours été accrochés à ces murs ancestraux. Une impression étrange donc, mais qui ne me surprend pas vraiment, te connaissant quelque peu… Il émane en effet de tes toiles, tant d’humanité, que l’expression de ta création semble nous habiter, depuis toujours. » J’étais heureux de discuter avec mes copains Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Je retrouvai ce dernier, dès le dimanche matin, puisque nous partîmes ensemble au Village du livre de Merlieux. Là, des amis encore, dont Francis Heredia, avec qui je refis le monde. J’en profitais pour me réconcilier chaleureusement avec Thierry Maricourt qui, dans un article, m’avait reproché mes amitiés avec des écrivains de droite. C’est ce qu’on appelle l’humour des anars. Comme pour les belles femmes, la bonne littérature n’a pas, pour moi, pas de couleur. Et pas de parti (es). Sorry.

                                              Dimanche 5 octobre 2015