Emmanuel Ethis se bat pour l’accès à la culture pour tous les jeunes

Originaire de Compiègne, président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse depuis 2007, issu d’un milieu modeste, il milite pour que la culture se démocratise.

 

Notre confrère Télérama – qui lui a consacré un portrait en mars dernier – rappelait qu’Emmanuel Ethis était considéré comme «l’un des plus brillants à son poste». Président de l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse depuis 2007 est «apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs». Pas étonnant: c’est un homme élégant et très affable. Clair dans ses propos, calme, précis; aucune morgue, ni de ton péremptoire. Un homme à l’écoute. Né à Compiègne d’un père mécanicien électricien à l’usine Saint-Gobain de Thourotte, dans l’Oise, et d’une mère secrétaire de mairie à Longueil-Annel, fils unique, il passe son enfance dans cette commune. Il se souvient de l’école en briques rouges, avec des institutrices «qui ont été de grandes enseignantes de la République», dit-il. Déjà il excelle en lettres et en maths. Il aime l’école; ses parents sont attentifs. Il lit beaucoup malgré son jeune âge. Il aime la fiction, la BD. Se plonger dans le rêve. Goût pour le savoir, la culture. Mais aussi l’imaginaire. Une façon de mieux s’armer dans la vie. Il considère que la curiosité ne s’explique que par elle-même: «Soit on est curieux; soit on ne l’est pas. Et tout ça se passe avant 10 ans. Je le confirme par mon expérience personnelle: il n’y a pas de curiosité malsaine; la curiosité n’est pas l’indiscrétion.» Il bénéficie d’une éducation à la fois catholique et très républicaine.

Simenon, Balavoine

En 1978, il entre au collège de Thourotte, en 6e. Il rencontre une formidable professeur de français: Mme Marcy. «Elle me dit que j’écris bien; elle est dans la diffusion du goût pour la littérature et change mes lectures. Elle me fait comprendre qu’il faut accepter de ne pas tout comprendre.» Elle sera mutée à… Avignon. Depuis, ils entretiennent une correspondance, de longues lettres deux ou trois par an, «ce n’est pas rien le goût de l’écriture par la correspondance». Le collège, il se forge un réseau d’amis. Emmanuel Ethis, à l’image de Vincent Delerm, n’hésite pas à les citer: Alain Becaert, Sylvie Mouton, Catherine Bouvignies, Antoine Petitcolin, Valérie Beaufils. «Ils sont restés des amis pour la vie.»

Début 80. Lycée Jean-Calvin, à Noyon. Le lycée, ce sont aussi des discussions politiques. La gauche est au pouvoir; la rupture. Il échange beaucoup avec deux amis: Ivan Baronick et Laurent Buc. L’arrivée de François Mitterrand au gouvernement marque quelque chose de nouveau. La culture s’émancipe. Emmanuel écoute Supertramp, Bowie, Eagles, les Bee Gees, Balavoine et Alain Chamfort. Il réfléchit sur ce qui constitue l’engagement. Il obtient son bac en 1984, travaille pendant ses vacances chez Colgate-Palmolive. Il se frotte à la vraie vie d’adulte, côtoie «plutôt des gens de gauche. Ça nous donne le sentiment d’être au monde». Il fait un peu la fête, mais s’isole pour jouer du piano et continue à lire. Beaucoup. Il lit beaucoup: Nietzsche, Rousseau, Platon, Jules Verne, Simenon. Et puis, un flash: la découverte de Bonjour tristesse, le chef-d’œuvre de Sagan qui génère en lui l’envie d’écrire. L’autre déclencheur, ce sont les romans d’Yves Navarre qui exprime «des choses très compliquées de manière très simple.»

Il devient étudiant à l’IUT de Reims, en génie civil (1985), puis à Lille où il apprend la gestion. A Reims, il se passionne pour le théâtre grâce à Jean-Claude Drouot et Gérard Lefèvre (qui fut également l’excellent directeur de la Comédie de Picardie à Amiens, «qui est resté un ami très proche. Il sera l’adulte avec lequel je vais confronter des idées. Gérard est pour moi un passeur, une personne essentielle». Après son service militaire, il travaille comme chef de chantier chez Sabla, un sous-traitant de Bouygues. Sur les conseils de Gérard Lefèvre, il passe un concours d’entrée pour effectuer une maîtrise des sciences et techniques de la communication, à Avignon. Il obtient cette maîtrise, travaille pour la télévision régionale comme journaliste pigiste, couvre le festival in d’Avignon, rencontre Jean Lebrun. Il fera ainsi des sujets pour l’émission Culture Matin, sur France Culture. Puis, il effectuera une thèse du «la sociologie des publics du cinéma», souvenue à Marseille. 1998: il passe le concours pour devenir maître de conférences à Avignon. En 2003

; il devient professeur des universités. Son but n’est pas de bâtir une carrière mais de bâtir un projet tourné vers les populations les plus défavorisées. Une démarche humaniste qui s’appuie sur trois points: la formation des élites; l’insertion professionnelle; la construction de l’esprit critique du citoyen. Parfois, il a l’impression de se retrouver «dans une cage où l’on sépare ces trois missions.On devrait pouvoir rassembler et repérer les talents d’où qu’ils viennent. Il faut s’en donner les moyens.» Il devient vice-président du conseil d’administration après la démission du titulaire du poste, puis est élu en 2007 comme président d’université.«Mon but était de rendre cette université autonome. Un sacré défi! Il faut aussi que cela soit porteur pour le Vaucluse.» En 2009, il intègre la commission culture et université à la demande de Valérie Pécresse.

Emmanuel Ethis est originaire de l'Oise.

Emmanuel Ethis est originaire de l’Oise.

«Pour le sociologue que je suis, c’est extrêmement intéressant.» Car le sociologue qu’il est ne cesse de réfléchir. Et de se poser la question: pourquoi toutes les politiques ont-elles fait l’impasse sur la vie des étudiants. «En moyenne, quand ils ont payé leur logement, la nourriture et les livres, il leur reste 5 €. Comment voulez-vous qu’avec ce budget, ils parviennent à accéder à la culture?» La question rester posée.

PHILIPPE LACOCHE

Un Dimanche d’enfance

Une enfance d’Éclaireur éclairé

«J’ai eu la chance d’avoir une enfance extrêmement heureuse, à Longueuil-Annel», confie, sans ambages, Emmanuel Ethis. Fils unique de parents aimants qu’il adore, ses dimanches d’enfance se déroulent en forêt et à la campagne. Ses dimanches sont ritualisés: à 10 heures, la messe à Longueil, «avec le plus marquant de l’époque, l’abbé Sinot, très cultivé et très habité». Puis retour à la maison, repas familial agréable. Il a entre huit et neuf ans, regarde les émissions de Jacques Martin, la séquence du spectateur. Ensuite, il part se promener en forêt de Compiègne, en compagnie de sa mère, son père et sa chienne, Lady, un cocker. Parfois, ils se vont près de Rethondes, ou de Pierrefonds, ou derrière le château de Compiègne. «Le contact à la nature, aux arbres, aux animaux est propice au rêve, à l’imagination. Le lien entre la campagne et l’univers urbain forgera mon identité.» Éclaireur de France, il aime également la lecture (polars, BD) et la musique classique (Beethoven, Mahler), surtout le piano solo (Liszt). «Nous allions, à Senlis, écouter le grand pianiste Cziffra. C’est lui qui m’a donné l’envie d’apprendre le piano, à 16 ans, ce qui me permettra d’interpréter des chansons de Berger et Michel Legrand.» 

BIO EXPRESS

1967: naissance à la maternité de Compiègne. 

1983: il obtient le bac D, au lycée Calvin de Noyon

1986: effectue son service militaire au 51e régiment de transmission, à Compiègne. 

1987: travaille dans l’entreprise SABLA, à Cuise-la-Motte (Oise). Fabrique du béton armé.

1997: soutient sa thèse de doctorat en sociologie de la culture à l’École des hautes études en sciences sociales. Il obtient son premier poste de maître de conférences à l’université d’Avignon.

2007: élu président de l’Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

2014: Pierre Bergé lui remet la Légion d’Honneur qui vient couronner son travail autour de la sociologie du cinéma et son engagement public autour de la culture et de la jeunesse.

Si littéraire, Vincent Delerm…

Son dernier album, « Les amants parallèles », s’écoute comme les chapitres d’un roman caressé par le vent d’automne. Entre Corbière, Modiano et Delerm père.

Vincent Delerm, chanteur. mars 2012.

Comme le cinéma, la chanson française se porte bien. Trois de ses hérauts actuels, hérauts singuliers, viennent d’univers bien différents pour, au final, se rejoindre. Ils chantent l’amour; l’amour à leur manière. Ce sont des subjectifs, des rêveurs, des buveurs de bruine. Alex Beaupain vient de – l’excellente – variété française. Albin de la Simone vient du jazz, un jazz d’antan et doux comme les eaux de L’Hallue, au printemps. Du jazz que lui faisait entendre son père. Un jazz égaré dans les brumes de l’enfance. Vincent Delerm, lui, vient de la littérature. Son dernier album, Les amants parallèles s’écoute comme un livre. Les douze chansons qui le composent s’écoutent ou se lisent comme les chapitres d’un roman. «L’avion s’était finalement posé dans la neige. Il avait tourné dix-huit minutes dans le brouillard et s’était posé dans la neige. Ils se connaissaient à peine. Il s’était promis de ne plus penser à elle une fois au sol. Tout resterait dans l’air», chante-t-il dans «L’Avion», la première chanson de l’album. Tout resterait dans l’air. C’est beau comme du Tristan Corbière. Ou comme du Patrick Modiano. Ou comme du Philippe Delerm; comme on voudra. Les trois écrivains-poètes cités à l’instant ont assez de talent pour comprendre que Vincent Delerm ne pense qu’à une chose: à la littérature, bien sûr. Cet album est beau car il est littéraire. Tristan Corbière, Modiano… Vincent Delerm pose des mélodies douces, acidulées, discrètement pianotées, douces, douces, pour ne pas effrayer les mots qui pourraient s’envoler comme les feuilles à l’automne. La voix de Vincent, si moquée, si injustement moquée, possède un grain à la fois douloureux, modeste, sensuel qui donne à l’ensemble un charme fou. Elle est exquise quand elle s’abandonne au talk-over. Cette façon de parler sur les mélodies du piano; une manière lascive de s’allonger sur les draps déjà froissés du temps qui passe. Du temps qui fuit. Parlons-en du temps qui fuit.Comme chez Modiano, comme chez Corbière, comme chez Hardellet, comme chez Bove, comme chez Verlaine, le temps qui fiche le camp est la grande histoire de Vincent Delerm. Sa chanson, «Hacienda», superbe, ne dit rien d’autre. Était-ce lui, le garçon collé par terre, le garçon à Manchester? Est-ce lui, près de l’enfant, ce garçon en t-shirt Johnny Marr? Ce disque est aussi poignant que Villa Triste, de… de qui déjà?

PHILIPPE LACOCHE

« Les amants parallèles », Vincent Delerm. Tôt ou Tard.

Beaupain et Gallienne : tendres chantres de la tolérance

 

Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, Breteuil, Oise. Novembre 2013.

Breteuil n’est pas si loin. Il fallait se décider vite. Nous y fonçâmes, par une nuit humide. C’était nécessaire. Alex Beaupain y donnait un concert dans le cadre du Picardie Mouv. À peine arrivé, le chanteur qui évolue sur scène attire mon attention. Bon Dieu, mais c’est bien sûr… Tichot! Que fait-il là, l’animal? Un nouveau projet. Un de plus. La dernière fois que je croisais cet amusant et sympathique Ternois, c’était au village du livre de Merlieux. Il soufflait dans un soubassophone, énorme instrument. Nous rîmes de concert. Pas de moqueries, non; une sorte de connivence de terroir. Nous étions dans l’Aisne. Il devait se rappeler les parties de rigolades à la Maison des jeunes de Tergnier. C’est si loin tout ça… À Breteuil, il est sur scène sous le nom de Bipolar Box, un groupe qu’il a monté en mai dernier. À peine a-t-il terminé, que je vais le saluer. On rigole encore. On aime bien rire, Tichot et moi. Je fonce dans les coulisses. Alex Beaupain est devant moi.Une grande table, sous une lumière crue. Nous parlons de sa carrière, de ses chansons. Comment ne pas nous entendre? Son père était cheminot; l’un de ses grands-pères à la CGT. Et il a écrit la plus belle chanson sur les déçus du 10mai1981 («Au départ»). Il développe une chanson mélancolique, nostalgique, terriblement littéraire et bien écrite, dans la veine de celles de Vincent Delerm et d’Albin de la Simone. Sur scène, il malmène ses musiciens et sa violoncelliste avec une tendresse vive et une rare intelligence. Ses mots sonnent juste; ses mélodies sont belles à pleurer. Émotions à fleur de peau encore avec le film, génial, Les Garçons et Guillaume, à table! de Guillaume Gallienne, vu au Gaumont d’Amiens. Ce film, d’une rare intelligence dans son propos, dans son humour, dans sa construction, m’a transporté. Tous les petits machos forts en gueule et en muscles devraient le voir.Pas pour la leçon, non; Gallienne n’en donne pas.Il constate; il informe. Il fait vibrer avec dignité, décrit, jamais larmoyant, la souffrance d’un garçon différent à qui une éducation étrange a fait croire qu’il était une fille. Ce film est touchant, drôle, épatant. C’est un hymne à la tolérance, doux, adorable. Comme le sont les chansons d’Alex Beaupain.

Dimanche 1er décembre 2013

La pâte à vertige de Modiano

« L’herbe des nuits », dernier livre du romancier, lutte, une fois de plus, contre le temps qui passe et contre l’oubli, avec, en filigrane, l’affaire Ben Barka.

 

Patrick Modiano sur les traces de certains acteurs de l’affaire Ben Barka.

Tu vois le type devant, de dos, en imper gris, c’est Modiano», chante l’excellent Vincent Delerm dans la très belle chanson «Le baiser Modiano». Certainement, faudrait-il l’écouter en boucle lorsqu’on lit L’herbe des nuits, dernier roman de l’auteur de Villa triste. Que dire d’autre? Une fois de plus, c’est sublime, délicat, renversant de sensibilité, de finesse. On est aspiré par Modiano comme par un siphon. Siphon du temps qui passe, qui coule, qui s’écoule, qui dévale sur les pierres de l’oubli. C’est terrible, Modiano: ses romans donnent le vertige. Ils ont l’air tout doux, en apparence, mais ils font peur, un peu comme ceux d’Emmanuel Bove et de Georges Simenon. Ils ont quelque chose de paisiblement effrayant. Comme l’angoisse sous-jacente, l’inquiétude du pauvre petit homme minuscule devant le temps qui fuit dans l’océan de l’Éternité. Et surtout, surtout, devant le tsunami de l’oubli.

Que nous dit-il ici? (Mais, au fond, est-ce si important que ça de savoir ce qu’il nous raconte? Ce qui compte c’est cette pâte littéraire, cette pâte à vertige, cette manière de came intense dont il nous nourrit.) Il nous conte une histoire d’amour, celle de Jean (une sorte de double de l’auteur) et de Dannie. En filigrane: l’affaire Mehdi Ben Barka. Nous sommes vraisemblablement en1965, quelque mois avant l’affaire de l’enlèvement et la disparition de l’homme politique marocain, principal opposant socialiste au roi Hassan II. Faut-il voir derrière les personnages de ce roman de Modiano les protagonistes de l’affaire: les truands Georges Figon, Georges Boucheseiche (ancien collaborateur de la Gestapo, devenu membre actif du SAC), la comédienne Anne-Marie Coffinet (qui fut la maîtresse de Figon), Mohamed Oufkir (ancien officier de l’armée française, devenu bras droit d’Hassan II), Antoine Lopez, dit Savonnette, informateur du SDECE (Service de renseignement français)? Peut-être… Et que viennent faire dans le roman les ombres du poète Tristan Corbière et de Jeanne Duval, la Vénus noire de Charles Baudelaire? Juste des ingrédients qui participent au vertige. Il faut se laisser aller, se laisser happer. Ne pas chercher à comprendre comme en face toute œuvre d’art. Car Modiano, bien plus qu’un romancier, est un artiste.

PHILIPPE  LACOCHE

«L’herbe des nuits», Patrick Modiano, Gallimard, 178 p.16,90 euros.