Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

Vincent Peillon parle le communisme couramment

   Ancien ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui député européen, ses vraies passions, au fond, restent la littérature et la philosophie.

   Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes est un film de Jean-Jacques Zilbermann, sorti en 1993, avec Josiane Balasko. Vincent Peillon, lui, a eu cette chance. Et il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour deviner que ce sont eux qui lui ont inoculé le virus de la vraie gauche. Son père, Gilles Peillon (1928-2007), banquier et communiste, occupa le poste de directeur général de la première banque soviétique hors d’URSS, la Banque commerciale pour l’Europe du Nord -Eurobank. Comme l’indique le site Wikipédia, du côté maternel, il est issu d’une famille juive alsacienne : Françoise Blum, sa mère, née en 1930, fut directrice de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM); Léon Blum (1878-1930) était professeur, spécialiste de la physiopathologie rénale à Strasbourg, fils du rabbin Félix Blum. Thérèse Lion, sa grand-mère, féministe et avocate, le marqua profondément. Etienne-Emile Baulieu (né Étienne Blum), son oncle, professeur honoraire au Collège de France est le co inventeur de la pilule RU 486. Quant à sa tante, celle n’est autre que Suzanne de Brunoff, économiste au CNRS, belle-fille du créateur du célèbre Babar. Rien que des intellectuels de haut vol et tous à gauche toute. Avec une telle hérédité, il eût été étonnant que Vincent virât à droite. Et quand il se fut agi pour le PS de trouver un candidat aux législatives en 1997 pour contrarier l’indéboulonnable et gaulliste Jérôme Bignon dans cet adorable et très rouge pays qu’est le Vimeu, Peillon leva le droit: « Moi, les communistes ne me font pas peur; je les connais. » Banco! Et il fut élu le 1er juin 1997, se souvenant aussi des belles balades qu’il effectuait, enfant, à bord de l’Alfa Roméo de son père. «Oui, je viens d’une famille de communistes d’après-guerre», se souvient-il. «Ils avaient tous une éthique incroyable et des amis formidables.» Et de citer Georges Charpak, physicien franco-polonais, lauréat du prix Nobel de physique en 1992, grand résistant et homme de gauche, mais aussi l’historien Jean-Pierre Vernan, tout autant résistant et communiste. «Tout un milieu de Juifs communistes laïques. On ne parlait jamais de religion; ils étaient Compagnons de la Libération. Ils m’ont transmis beaucoup de choses, dont le goût de l’étude.» Le jeune Vincent réside alors dans le Ve arrondissement, en plein quartier latin, étudie à l’école publique de la rue de l’Arbalète. Son père ne tarde pas à être recruté par le PC pour diriger la première banque communiste hors de l’URSS. Militantisme à fond. «Mes parents accueillaient chez nous des enfants des mineurs en grève.» Vers l’âge de 10 ans, il plonge dans la littérature en apnée. Il dévore Fallet, Georges Limbour, Roger Vailland, les surréalistes, etc. C’est un bon élève. Pas très scolaire. «J’avais un an d’avance; je faisais le minimum pour passer en classe supérieure.» Il étudie au collège et au lycée Lavoisier. Le sport, il ne déteste pas, pratique la natation, la bicyclette. Et, déjà, le militantisme, sport qui demande aussi un certain engagement physique en ces années bourrues mais sympathiques de l’après-68. Il passe dans les rangs de l’Organisation Communiste Révolution (OCR), puis dans ceux de Lutte ouvrière. Bachelier à 16 ans, il finit par quitter le domicile familial, s’inscrit à la Sorbonne, en philosophie. Il obtient sa licence à 20 ans. Et puis survient l’agression: «J’étais un intello. Je me suis fait interpeller par un mec dans la rue; il devait être drogué. Je suis resté deux heures avec un couteau sous la gorge à tenter de le convaincre de ne pas me trucider. Mais j’avais été incapable de réagir.» Il décide donc de se confronter à la vie réelle, travaille pour la Compagnie des wagons-lits sur la ligne Paris-Copenhague et importe, en douce, du saumon fumé. «Je fonde une entreprise de ventes d’import-export de saumon avec un slogan «Le saumon norvégien pour tous»; je travaille avec les comités d’entreprises.» C’est un peu le Jean Vilar des salmonidés et de la gastronomie. En 1982, il repend la philo, obtient le Capès en 1984, l’agrégation en 1986 et le doctorat en 1992. En 1991, il écrit sa thèse sur Merleau-Ponty qu’il publie chez Grasset, deux ans plus tard, sous le titre La Tradition de l’esprit. Avant cela, il est devenu, en 1987, professeur à l’école normale de la Nièvre. En 1990, Jospin, ministre de l’Éducation, le recrute. « Il a besoin d’un mec qui connaît le terrain.» Il se retrouve aux côtés d’Emmanuelli, président de l’Assemblée nationale dont il écrit les discours. En 1993, il rejoint le PS avec le même état d’esprit: républicain et opposé aux dérives libérales. Le début d’une longue carrière politique qu’il est difficile de résumer en quelques lignes. On retiendra qu’il garde beaucoup de respect pour Jospin : «Vernan m’en avait dit du bien.» Qu’en 1994, il déposa une motion an congrès de Liévin du PS. 1997: il est élu député du Vimeu. Il en garde un souvenir mitigé: «De très bons souvenirs, la confiance des militants, et la violence de certains CPNT…» En 2000, il présente le rapport de la mission qu’il préside (le rapporteur est Arnaud Montebou

Vincent Peillon vient de sortir un excellent thriller, "Aurora", chez Stock.

Vincent Peillon vient de sortir un excellent thriller, « Aurora », chez Stock.

rg) sur le blanchiment des capitaux en Europe. En 2002, il perd son siège de député du Vimeu, en partie à cause du conflit qui l’oppose aux chasseurs. En 2003, il est élu par les militants premier secrétaire de la fédération PS de la Somme (il l’avait déjà été de 1997 à 2000). Puis, il redevient chercheur au CNRS, publie des livres. 2004: il devient député européen. Au fil des années, il prendra un peu de distance avec la politique. Cela ne l’empêchera pas d’être nommé ministre de l’Éducation nationale le 16 mai 2012 (jusqu’en mars 2014), reprendra l’écriture, notamment celle du roman qu’il avait commencé il y a fort longtemps: son thriller Aurora qu’il vient de publier chez Stock. La littérature, toujours…

PHILIPPE LACOCHE

 

Bio express

7 juillet 1960 : naissance à Suresnes.

1980 : licence de philosophie. Travaille dans les wagons-lits.

1984: professeur de philosophie à Lyon, puis à Calais.

1992 : entre au Parti socialiste.

1994 : publie «La Tradition de l’esprit», chez Grasset, sa thèse sur Merleau-Ponty. Il a envoyé son tapuscrit par La Poste.

1997 : député du Vimeu. «Très important pour moi

2004 : député européen.

2012 : Ministre de l’Éducation nationale.

2016 : publie son thriller «Aurora», chez Stock.

 

Dimanche d’enfance

Avec sa grand-mère, en forêt de Fontainebleau

Les dimanches d’enfance de Vincent Peillon? Il se souvient de sa grand-mère maternelle (qui était de milieu très modeste); elle l’emmenait marcher avec elle en forêt de Fontainebleau. Il avait 7 ou 8 ans. «Elle était de l’Allier. C’était une femme très combattante. Elle m’a transmis un certain éveil de la conscience politique. Si, aujourd’hui, j’ai acheté une maison à Fontainebleau, c’est grâce à elle. On se promenait; elle m’emmenait aussi chez les commerçants, et m’offrait des petites voitures Dinky Toys. Oui, elle m’a transmis beaucoup d’amour; elle a joué le rôle de la transmission…»

Un autre souvenir d’enfance: lorsqu’il se rendait à Saint-Valery-sur-Somme, sur la promenade, en compagnie de son père, à bord de sa vieille Alfa Roméo. «Je me souviens des bons moments passés avec ma sœur et mon frère. De bons souvenirs; la force de l’enfance parmi des gens simples.»

 

Ses souvenirs de Lectures? Nadja, d’André Breton, qui l’a marqué, La Chute, d’Albert Camus, et Le Peuple, de Michelet.

 

Baguenauder à Paris quand la lumière grisonne

 

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l'Est, à Paris.

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l’Est, à Paris.

Quel plaisir de retrouver Paris! Là-bas, tout m’intéresse. Je ne cesse de lever le nez. L’architecture. Là une plaque historique; là un nom de rue qui me rappelle qu’un écrivain à mon goût est passé sur ce trottoir ou a résidé dans cet immeuble. Il faisait beau; je levais le nez comme un enfant. Étrange sentiment de légèreté stendhalienne. Baguenauder, ne rien faire. Juste de promener, humer l’air du temps; celle de cette ville sublime, coeur de ce pays – le mien – qui ne cesse de me fasciner, et que j’aime d’une passion quasi amoureuse. Et laisser libre cours à ses pensées. Je me revoyais arrivant à Paris, en 1977, rue d’Antin, chez Best, pour y commencer ma carrière de journaliste dans la presse rock. Cette manière d’ivresse due à la bière du café Le Port-Mahon, certes, due aussi à la fièvre punk qui sévissait à ce moment-là et qui me réjouissait (ah, ces concerts des Clash, des Heartbreakers, de Graham Parker, de Téléphone, de Trust, etc.). Mais due, surtout au bonheur indicible de me retrouver là, en mai 1977, dans la lumière poudreuse de ce printemps de toutes les promesses en cette ville que, déjà, j’adorais. Aimer Paris, c’est banal, je sais lectrice vénérée, adorée, convoitée. Mais te le dire de cette façon ne l’est pas; c’est un peu de la vigueur de ma jeunesse que je te livre ici, moi qui n’en ai plus beaucoup (de jeunesse, of course; de la vigueur, il m’en reste un peu). Je revois encore le visage doux, rose et poupin de cette petite esthéticienne, une Ternoise, que je retrouvais dans l’appartement d’un batteur-ami, rue des Gobelins. La posséder à Paris avait bien plus de saveur que de la câliner dans ma 4 L bleu ciel dans le chemin coincé entre les lignes de chemin fer Paris-Laon et Paris-Bruxelles, à Tergnier. On est bête quand on a vingt ans. Tergnier, justement, me sauta au visage lorsque je tombais sur la plaque apposé à la mairie du XXe arrondissement et qui rend hommage au père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement des droits de l’homme ATD Quart-Monde, initiateur de la lutte contre l’illettrisme, curé dans les paroisses ouvrières, dont celle de Tergnier, dans les années cinquante. Avant cela, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, j’avais interviewé Vincent Peillon, député européen, ancien ministre de l’Éducation. (Il vient de sortir un excellent thriller, Aurora, aux éditions Stock, dont l’ami Daniel Muraz vous dit ce qu’il en pense dans les pages livres de ce même journal.) Nous nous sommes connus lorsqu’il était député du Vimeu. Des connivences littéraires nous rapprochèrent, et nous étions heureux de nous retrouver pour évoquer nos souvenirs de la côte picarde. Et la littérature, bien sûr. Paris n’est rien d’autre: de la littérature, de l’Histoire, des souvenirs. Tout ce qui continue à nous faire tenir debout quand la lumière, avant si poudreuse, grisonne comme nos cheveux.

Dimanche 12 juin 2016

LIVRE PHOTOS

Chère Picardie maritime

Dire que Gil d’Ostrevent est amoureux de sa région relève de l’euphémisme: il l’adore, la vénère. Depuis des années, il la parcourt de long en large, scrutant ses moindres recoins, ses moindres lambeaux de brumes, ses détails minuscules et ses puissances naturelles. Cette fois, il donne à contempler un recueil de photographie intitulé Paysages en Picardie maritime. De belles photos qui nous conduisent d’Abbeville à la côte, à la baie, mais aussi à l’intérieur des terres, dans le Vimeu, dans la Marquenterre, dans le Ponthieu. Comme le souligne dans la préface Colette Finet, maire de Longueau, «attardez-vous sur chaque photographie par le regard et l’é

motion… La beauté des clichés vous apportera des minutes de bonheur.»  Ph.L.

Paysages en Picardie maritime, Gil d’Ostrevent; éd. LD; 30 €. (disponible notamment chez l’auteur: 172, rue de Rénoval, 80260 Flesselles- gil.dostrevent@laposte.net)

 

BEAU LIVRE

Du hard rock au metal

Christian Eudeline est, sans conteste, l’un des meilleurs critiques, essayistes et biographes rock de l’Hexagone. Il propose ici de répertorier dans un livre, richement illustré, les cent albums cultes du hard rock et du metal. Il analyse une période qui s’étend de 1968 à 2010, de Steppenwolf à Slash, du metal, du heavy metal, du black metal, du nu metal, du speed… Il y en a pour tous les goûts. Il passe en revue les productions de Led Zeppelin, de Black Sabbath, de Deep Purple, de UFO, et de bien d’autres. Christian Eudeline connaît son sujet sur le bout des doigts. Des détails fourmillent; la passion l’emporte.  Ph.L.

Du hard rock au metal, Les 100 albums cultes; Christian Eudeline; préf. de Francis Zégut; Gründ; 216 p.; 24,95 €.

Jean-Pierre Kalfon : « Parce que je suis un peu louche »

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

                   L’excellent comédien-rock était de passage à Amiens récemment. Interview sur les seventies. Et sur le présent.

   Vous étiez le  lundi 17 novembre, à 17 heures, au cinéma Le Gaumont, à Amiens. Vous avez choisi de présenter le film Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre ? Pourquoi ce choix ?

     En fait, j’avais proposé plusieurs films aux organisateurs, dont Les gauloises bleues, de Michel Cournot mais techniquement, cela posait problème. Ce film de Granier-Deferre est un très beau souvenir pour moi. Granier-Deferre : un cinéaste très fin, très intelligent, très subtil. Le scénario était exceptionnel et les ambiances extraordinaires. Il s’agit d’un film de vampires mais sans les dents pointues. Mais c’est un vrai film de vampires. Avec Picolli, on bouffe la vie des gens. On leur bouffe la cervelle.

Le soir, vous donniez un concert, au club le Fossilek, 10, place Saint-Michel, à Amiens, avec votre groupe de rock. Quelle était votre formation ? Le style ? Le répertoire ?

J’étais en compagnie de mon groupe PIB (produit national brut). Deux guitaristes, un bassiste, un batteur et moi au chant. Nous faisons du rock’n’blues. Des compositions mais aussi deux reprises : l’un d’Aretha Franklin ; l’autre d’Amy Winehouse. Etaient à mes côtés Robert Plisson (batterie), Patrick Dietsch (guitare, ex-Martin Circus), Christophe Garreau (basse, ex-Paul Personne), Bruno Besse (guitare, ex-Alice). Les textes de nos morceaux sont en français. J’ai même adapté un blues de Howlin’Wolf.

Vous êtes acteur de cinéma, de théâtre, metteur en scène, musicien, rocker, chanteur. Dans quel rôle vous sentez-vous le mieux ?

J’aime tout faire. L’activité d’acteur m’apprend beaucoup. Ca recharge mes batteries. La musique, c’est plus personnel. Il n’y a pas de filtre. Quand on est acteur, on se révèle. En chantant, j’y vais direct ! Cela m’ouvre d’autres perspectives.

Vous avez connu la grande époque de Pierre Clémenti, Marc’O, le Gibus, le Golf-Drouot, Valérie Lagrange, etc. Parlez-nous de cette époque mythique ?

C’était une époque de liberté totale, notamment sur le plan sexuel et des substances. De liberté et de démesure. Des expériences folles, des voyages. Des films à l’étranger. Du Livin’ Theatre… On est revenu à une période plus stricte, plus fermée. A cette époque, tout était possible. Mais le sida a tout fichu par terre. J’ai fait une chanson là-dessus : « L’amour à la gomme » qui est sortie en 45 tours en 1986 ; je faisais beaucoup de télé. Marc’O, c’était notre réalisateur. Il avait une façon bien à lui de nous faire jouer. Il mettait en scène toute une gestuelle ? Il dépassait le côté réaliste des choses. Il nous transmettait des choses ; une transmission physique par le jeu. Pas seulement par le verbe. Il fallait que le corps se mette à parler avec les répliques et le texte.

Comment expliquez-vous la longévité de votre carrière alors que beaucoup de vos amis des seventies sont restés sur le bord du chemin, ou sont morts, ou sont oubliés ?

C’est vrai que, pourtant, je ne me suis pas économisé. On avait la jeunesse et la force. La vie, pour nous, était une aventure. J’ai eu une bonne étoile. Je m’en suis sorti. J’ai une bonne constitution physique. Chez certain ça passe ; chez d’autres, ça craque.

Vous avez tourné avec les grands metteurs en scène (Godard, Philippe Garrel, Claude Lelouch, etc.). Quel est votre meilleur souvenir ? Et plus mauvais ?

Je n’ai pas de mauvais souvenirs ; c’est toujours une complicité que de travailler avec un réalisateur. En ce moment, je suis sur la scène du Théâtre de Poche de Montparnasse, pour la pièce Fratricide, avec Pierre Santini. Pour revenir aux réalisateurs, chacun a sa manière de travailler. J’aime qu’on me laisse faire ; j’aime aussi qu’on me dirige  car c’est toujours un enrichissement.

Vous avez souvent joué des rôles de personnages louches. Pourquoi ?

Parce que je suis louche. Ce sont des personnages intéressants. Je n’ai pas peur d’aller jusqu’au bout. Dans les années cinquante, j’ai fugué de chez mes parents. Je me dirigeais vers la délinquance. J’aime les marginaux. Je suis issu d’un milieu modeste. Nous avions peu d’argent. Ma mère était secrétaire à l’EDF ; mon père, comptable. Il avait essayé de monter une petite entreprise, mais ça a échoué. Il aurait voulu que je devienne avocat ou médecin. Je n’ai pas fait d’études ; ça me saoulait. Je n’ai même pas terminé la troisième. Je n’ai pas de diplôme, mais j’aime la culture. Ca m’a toujours passionné car c’est la vie. Je lis beaucoup : Carver, Modiano, Foenkinos… J’ai joué Huis Clos et les Mains sales, de Sartre, des pièces de Dumas, etc.

Connaissez-vous la Picardie ?

Oui, je suis déjà venu à Amiens. Et j’ai des amis à Tully, dans le Vimeu ; ils ont une entreprise de cuivre. Des amis très proches à qui je rends souvent visite. Je vais aussi au Tréport.

Comment se fait-il que soyez venu à Amiens dans le cadre du Festival du Film ?

C’est Yakoub Abdelatif qui me connaissait. Il m’avait vu au théâtre. Nous avons fait connaissance.

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire une tournée en France et en Belgique avec la pièce Fratricide. J’ai aussi des projets d’autres pièces. En 2015, je vais jouer dans le film Ce sentiment de l’été, de Mikhael Hers. Un rôle court, mais très marquant. Je suis habillé en femme, puis en homme. Je sors la nuit… J’ai également un autre projet avec un réalisateur américain qui est en train d’écrire le film. Ce réalisateur vit en France depuis un bon moment.

                                               Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

 

 

L’enfance au fond d’une tasse

De g. à dr. : Jean-Pierre Marcos, Gilles Defacque et Nicolas Auvray.

                            Je descendais l’escalier des gradins du cirque d’Amiens et me demandais, sérieux et silencieux comme un animal: «Qu’est-ce qui fait qu’un spectacle nous plaise ou pas?» Je ne connaissais pas personnellement Gilles Defacque. Juste des échos comme quoi le Théâtre du Prato, de Lille, fait un travail de grande qualité. En revanche, je connais bien Jean-Pierre Marcos, directeur du Cirque, et Nicolas Auvray, directeur de la Comédie de Picardie. Ce sont des hommes de goût. Alors? Alors, j’ai été ébloui, charmé, chamboulé, l’autre soir, par le spectacle Soirée de Gala (Forever and ever) mis en scène et écrit par Gilles Defacque, sur des musiques d’Arnaud Van Lancker. Est-ce ce parfum d’enfance qui m’a plu? Sont-ce les bruines du Vimeu, petit pays ouvrier, singulier, fait de pâtures, de serrures et de métal écorché, dont l’auteur est originaire et où est ancrée l’action de son histoire, qui m’ont interpellé? Serait-ce l’écriture, un peu foutraque, mais qui tient la route et regarde, tout au fond des yeux, la déroute du temps qui passe, qui m’a emporté? Son Mignon Palace a existé. En face d’une usine d’un bourg vimeusien au début des Trente glorieuses. Gilles Defacque y est retourné. Il a vu ce qu’il en reste; si j’ai bien compris, pas grand-chose. Mais que reste-t-il de nos enfances? Pas grand-chose, c’est-à-dire le meilleur. Le sucre un peu collé tout au fond de la tasse d’expresso. Le sucre qui ne veut pas partir. Une tripotée de personnages, un videur, une ouvreuse foldingue, un commissaire. Un meurtre. Une enquête prétexte. On prépare une soirée de gala en l’honneur des prisonniers de guerre. On est chez Fellini, chez Marcel Aymé. Il y a de la France, de la folie, de la fraternité chez Defacque. Et ce beau regard sur le peuple d’en bas, celui des petites gens. La gauche qui nous gouverne actuellement, enivrée par ses grandes idées sociétales de bobos-libéraux bien nourris et bien cultivés, devrait en prendre de la graine. À l’accueil du Cirque, j’ai retrouvé Gilles Defacque. Il était entouré des amis Marcos et Auvray. Il y avait du cidre dans les verres, et des étoiles dans les yeux. Comme au temps de la Piste de Roger Lanzac. C’était au cœur des sixties. Beautor, pour Jean-Pierre; Tergnier pour moi. À Tergnier, au Café de la Poste, tenu à bout de cœur par notre ancien confrère Marc Delfolie (L’Aisne Nouvelle), j’ai retrouvé les copains après les obsèques de Dadack. Le frère de Jean-Pierre, Patrick Marcos, était là. On a parlé. L’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT); de l’Union sportive beautoroise (USB). Du stade près de canal. De l’état du rock’n’roll aussi. Je me disais qu’il aurait bien aimé, Patrick, ce Soirée de gala.

                                                   Dimanche 30 mars 2014