Sébastien Lapaque, un fou d’Alger

      Ecrivain et critique au Figaro littéraire, Sébastien Lapaque signe l’un de ses meilleurs livtheorie-dalger-sebastien-lapaque

Sébastien Lapaque.

Sébastien Lapaque.

res.

Sébastien Lapaque n’est pas seulement un excellent critique littéraire; il est aussi un homme surprenant. En ces temps mornes où le politiquement correct anesthésie tout, c’est une indéniable qualité. Avec Théorie d’Alger, il nous offre une ode poétique à Alger, la Ville blanche. Mais aussi un magnifique essai de réconciliation. Lui, l’homme du Figaro, parle merveilleusement bien du peuple. Il nous captive avec ses déambulations dans les quartiers populaires, ses rencontres amicales, et ses recherches de bars où il est possible de boire de l’alcool. Il découvre l’âme algérienne mieux que quiconque, au cours de ce livre qui reste terriblement français dans le sens élevé du terme (celui des esprits éclairés, de la tolérance, de la fraternité universelle). Il y évoque aussi bien Camus que Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, ou le FLN, rendant hommage au passage à son patriotisme. Un texte vibrant, élégant, généreux et passionnant.

Sébastien Lapaque, votre magnifique essai, Théorie d’Alger, est en quelque sorte le livre de la réconciliation. Qu’en pensez-vous?

Je vois que l’élan et l’intention de Théorie d’Alger sont manifestes. J’ai en effet ressenti la nécessité de rédiger un hymne à la paix et de proposer une recette savoureuse de fraternité concrète entre les hommes à un moment doux-amer de l’histoire de France. Loin des crispations en tout genre, il était important de rappeler que la vie est belle quand on sait la savourer. Tout cela à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, et non pas à Saint-Germain-des-Prés, ou sous les spots d’un plateau télé. Il faut savoir surprendre et se laisser surprendre.

On attendait un tel ouvrage d’un écrivain ou d’un  journaliste ou d’un critique littéraire venu d’une publication plus à gauche. Or, vous êtes journaliste au Figaro, journal certes tout à fait respectable mais qui n’est pas réputé pour être le parangon d’un gauchisme échevelé. C’est singulier. Expliquez-nous votre démarche.

La gauche et l’Algérie, c’est une étrange histoire… En mars 1956, c’est Guy Mollet qui obtint pour son gouvernement les pleins pouvoirs en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes de la sauvegarde de l’Algérie française. Les 146 députés du Parti communiste français votèrent alors ces pouvoirs spéciaux, éperonnés par ce fracassant titre de L’Humanité du 28 février : «Guy Mollet aux Algériens : guerre à outrance si vous ne déposez pas les armes». Mais mes modèles, dans cette affaire, ne sont ni de droite, ni de gauche. Ils sont chrétiens. C’est François Mauriac protestant contre l’usage de la torture dans son Bloc-Notes de L’Express ; le grand spécialiste de saint Augustin André Mandouze incarcéré à la Prison de la Santé en décembre 1956 après avoir été inculpé pour haute trahison ; le général Jacques Pâris de Bollardière,  héros de la France Libre condamné à mort par Vichy, compagnon de la Libération, écopant de de soixante jours d’arrêt de forteresse en avril 1957 pour avoir dénoncé l’usage de la gégène et le supplice de la baignoire, poussé par la force de sa conviction et de sa foi : «Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes».

Dans ce livre, vous parlez merveilleusement bien du peuple algérien. Bien que résidant aujourd’hui à Versailles, vous êtes, par vos grand-parents notamment, vous aussi issu du peuple. Cela pourrait-il être une raison de cette aisance?

Mon grand-père paternel Marcel Georges Lapaque était ouvrier serrurier aux arsenaux de Metz et c’est en effet la raison pour laquelle la compagnie de ceux que l’écrivain anglais George Orwell nommait «les gens ordinaires» m’est souvent plus agréable que celle des membres de l’élite. Edward P. Thompson, un autre auteur anglais, observait que la culture populaire était une culture rebelle — la seule vraie culture rebelle, est-on tenté de dire. «La culture conservatrice de la plèbe, au nom de la coutume, résistait souvent aux formes de rationalisation et d’innovation économique», écrit-il à propos des traditions populaires anglaises des XVIIIe et XIXe siècles dressées comme un rempart contre les pressions individualistes et les réformes qui permirent l’avènement de la société libérale. A Alger Centre et à Bab el-Oued, j’ai rencontré un petit peuple conservateur d’un mode de vie ancien, inspiré, fraternel et solidaire, qui se bat pour rester à égale distance du pouvoir militaro-affairistes et des islamistes. Et toujours à grande distance !

A la fois très algérien, ce livre est aussi et surtout terriblement français dans ce que ce terme recèle comme valeurs positives. Vous évoquez autant le FLN et son nationalisme positif et fédérateur, que le petit peuple pied-noir (qui, lui, se sentait tellement et sincèrement algérien), que Hélie de Saint Marc. Il faut de la hauteur de vue pour atteindre un tel positionnement. Comment en êtes-vous arrivé là?

Ceux qui se sont haïs autrefois, souvent injustement de part et d’autre, dorment aujourd’hui au cimetière. Ils avaient les uns et les autres leurs raisons, c’est ce qui a fait de la guerre d’Algérie une tragédie au sens que le philosophe Paul Ricoeur donnait à ce mot : la superposition de vérités contraires. Vérité d’Ali la Pointe, pulvérisé par les paras de Massu dans l’immeuble de la Casbah  où il s’était retranché en octobre 1957, et vérité du commandant Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, qui défia le général de Gaulle avec la conviction que l’Algérie pouvait rester française. Le sentiment qui vous saisit, lorsque vous vous promenez à Alger pour la première fois, près de la Grande Poste, à Belcourt, Saint-Eugène ou du côté du front de mer, c’est que vous auriez appartenu au FLN si vous étiez né à la Casbah et membre de l’OAS si vous étiez né à Bab el-Oued. Mais tout cela est fini ! Vous évoquiez pour commencer un «livre de la réconciliation». Si, dans les deux camps, des hommes d’honneur ont eu de bonnes raison de se faire la guerre entre 1954 et 1962, les hommes d’honneur en ont aujourd’hui de se réconcilier.

Le passage sur la tombe de la mère de Camus est poignant. Comment est-il né ?

En allant fleurir la tombe de Roger Nimier au cimetière marin de Saint-Brieuc à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, en septembre 2012, j’étais allé me recueillir devant la tombe de Lucien Camus, le père de l’auteur de L’Etranger, soldat du 1er zouave blessé lors de la bataille de la Marne et mort dans un hôpital de l’arrière, le 11 octobre 1914. Je m’étais alors demandé où reposait sa mère. En Algérie, en France ? C’est alors qu’a commencé mon enquête. Je ne vous en dis pas plus… C’est le côté roman policier de Théorie d’Alger.

Celui sur Mekhloufi également. Ce footballeur, jongleur-magicien du FLN, était adulé dans les quartiers populaires français au cours des sixties. Or, la guerre d’Algérie venait à peine de finir. Est-ce à dire que le racisme populaire français n’existait pas encore en ces regrettées époques où le fanatisme religieux, islamiste en particulier, n’était pas aussi important ?

Le philosophe Jean-Claude Michéa, avec qui j’évoquais un jour cette funeste question du «racisme populaire français» — dont il ne faut cependant pas trop exagérer l’ampleur —, m’expliquait que les premiers à en avoir été victimes étaient les malheureux rapatriés d’Algérie, ceux qu’on commença alors d’appeler les «pieds-noirs». Une ironie de l’histoire ! Mais à cette époque, comme aujourd’hui, existait aussi un racisme d’Etat, un racisme de l’élite, policé, sans gros mots. J’en reviens au peuple dont vous me parliez. En discutant avec des gens variés dans les bars kabyles d’Alger — les seuls où l’on peut boire une bonne bière —, je me suis aperçu que d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, la haine ne soufflait pas de bas en haut, comme on essaie de nous le faire croire, mais de haut en bas. Les pauvres sont certes capables de s’échanger des mots d’oiseaux. Mais c’est souvent sans méchanceté. Car ils savent aussi vivre ensemble. L’individualisme, le nomadisme, le relativisme, c’est plus facile quand on est riche.

Comme avez-vous conçu ce livre? (Combien de séjours ? Prises de notes ? Balades ?)

Tout est dit dans Théorie d’Alger. J’ai découvert la ville qu’aima tant Napoléon III en novembre 2009, à l’occasion d’un travail de recherches sur Albert Camus. Deux, trois, de nombreux séjours dans Alger la Splendide et sept ans de réflexion et de travail ont été nécessaires avant de pouvoir écrire le dernier mot : Saha, merci. Quant à la technique de la Théorie, elle tient toute entière dans les 11 commandements que j’ai scrupuleusement consignés dans le livre : Se lever avant le soleil, glisser un recueil de poème dans sa poche, traîner dans les cafés, lire le quotidien du matin, être amoureux, tout noter, acheter des cartes postales, apprendre à reconnaître les arbres à leurs feuilles et les oiseaux à leur chant, affectionner les lieux réputés sans intérêt, visiter les musées et les stades, bien dormir, beaucoup rêver. Je me permets de vous y renvoyer.

Pourquoi avoir opté pour l’emploi du « il » et pas du « je »?

Et pourquoi pas ? répondrait mon ami algérien Néguib. Communiste et gaulliste à la fois, le père de Néguib s’était battu dans les rangs l’escadrille España aux côtés d’André Malraux pendant la guerre d’Espagne, avant de s’engager dans l’armée De Lattre, de participer aux combats de Monte Cassino et de poursuivre l’Allemand jusqu’à Berlin, puis de prendre fait et cause pour le FLN indépendantiste. Néguib est oranais et non pas algérois, mais vous comprendrez que les états de service de son géniteur m’obligent à accorder certain crédit à sa parole !

Ce livre n’est pas celui d’un journaliste; c’est vraiment celui d’un écrivain. Quelques exemples d’expressions superbes : « Alger la Blanche : une invitation à la griserie »; le beau néologisme de « nostal(gér)iques »; « l’heure mao ou bobo de la circulation à vélo »…

A l’heure où nous sommes écrasés par l’information, il est essentiel de chercher à faire entendre un autre tour, un autre ton, une autre voix. Pour tout dire, une conscience.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Le panache si français de Christian Authier

              Christian Authier dresse un portrait de cette France qui se souvient de l’Histoire, de la littérature et conspue l’ordre techno-marchand.

Christian Auth

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

ier est l’un de nos meilleurs écrivains. Romancier délicat, essayiste pertinent, toujours à contre-courant de la pensée unique, il nous livre, avec De chez nous , une ode à la France en ce qu’elle a de plus élégant, de plus noble, de plus fraternel. En ces époques de mondialisation forcenée, d’hystérie européenne, de modernité à tout prix, Christian Authier écrit, la paix au cœur, à la fois serein, calment révolté, le bonheur de vivre ici. Chez lui, aucune miette de chauvinisme obtus, de gauloiserie vulgaire. Tout n’est que finesse, aristocrate manière, même lorsqu’il défend des valeurs que la vraie gauche, si elle existait encore, eût pu prôner. Christian Authier se souvient de l’Histoire.

Bouleversant de sincérité

Il a raison ; il n’y a que ça de vrai, avec la littérature. Il rappelle les horreurs de la milice, se souvient du courage des Bataillons de la Jeunesse, constitués de communistes pour la plupart qui participèrent aux premières attaques contre les soldats allemands. Il salue fraternellement l’étonnant et magnifique Bernanos, catholique, monarchiste, qui s’en prend avec panache au gouvernement de Vichy et à ses nervis antisémites. Il en fait de même avec un autre monarchiste, grand résistant, écrivain exceptionnel, Jacques Perret, «un anar goguenard brandissant le drapeau noir des copains d’abord». Maquisard, il montait au combat avec ses copains FTP, communistes, patriotes comme lui. Il salue au passage le grand résistant Hélie de Saint-Marc qui prit parti pour l’Algérie française par honneur et fidélité qui «lui intimait l’ordre de ne pas abandonner des populations qui avaient fait confiance à l’armée et aux serments des politiques». Plus près de nous, il loue les talents littéraires de Bernard Chapuis et de Stéphane Hoffmann qui, tous deux «cultivent un anarchisme rigolard tempéré par quelques principes et réflexes non négligeables: se méfier des cuistres et des marchands, rester à l’écart des donneurs de leçons et des engouements grégaires». Et, comme il parle bien de l’alcool et de l’ivresse, Christian Authier! On croirait entendre chanter en choeur Antoine Blondin, Kléber Haedens et Robert Giraud: «Je bois pour me souvenir de ceux avec qui j’ai trinqué et qui ne sont plus là. Des murs de silence nous séparent désormais quand ce ne sont pas d’autres frontières encore plus infranchissables. Ce sont amis et amours que vent emporte. Rien de plus émouvant que les premières et les dernières fois. Une première fois ne s’oublie pas. La dernière fois, on ne s’en rend compte en général, que bien après. Lorsqu’il est trop tard, quand les gestes et les mots retenus font retentir la musique déchirante de ce qui reviendra plus.» Ce livre est bouleversant de sincérité et de délicatesse.

PHILIPPE LACOCHE

 

De chez nous, Christian Authier, Stock, 171 p.; 17,50€.

 

Jean Renoir sous la neige

«Les enfants forment une ronde/Les monos sont jolies/Allez suer belles têtes blondes/Aux Thermes de Choussy/Allez soigner à l’arsenic/Vos souffles affaiblis/L’air est si doux dans la bruyère/Au Mont Sans-Souci.» J’avais en tête la mélodie de «Au Mont Sans-Souci», l’une des plus belles chansons françaises depuis que la chanson française existe. J’allais interviewer Jean-Louis Murat, et marchais, le cœur léger, vers l’hôtel Les Jardins du Marais, rue Amelot, dans le XIe arrondissement. Jean-Louis Murat y parle de l’enfance, certainement de la sienne, de la mienne aussi quelque part car nous sommes de la même génération, que, par d’étranges cheminements, j’ai du sang auvergnat qui coule dans mes veines. Il y évoque la bruyère de nos chères Trente glorieuses, une belle infirmière dont, immanquablement, on tombe amoureux quand on a 14 ans; un toboggan qu’il fut à La Bourboule ou dans le Parc Sellier de T

Déportés parce que juifs, "victimes innocentes de la barbarie nazie et de Vichy".

ergnier (Aisne) n’a que peu d’importance. Oui, mon attention fut attirée par une plaque apposée sur la façade de l’école primaire élémentaire du 17 de la rue Alphonse-Baudin (médecin et député à l’Assemblée de1849, franc-maçon, célèbre pour avoir été tué sur une barricade), dans le XIe. Je me mis à lire. Il y était question des quelque 1200 enfants du XIe exterminés, et des enfants de cette école qui, entre 1942 et 1944 furent déportés parce que juifs, «victimes innocentes de la barbarie nazie et du gouvernement de Vichy».Je pensais à nos Trente glorieuses heureuses, à Jean-Louis et à moi, et me disais que ces petits Juifs du XIe, ne connaîtront jamais les bruyères du Mont Sans-Souci, ni le toboggan du parc Sellier. J’ai connu la Bourboule sous la neige, dans une autre vie. C’était si beau, si émouvant, cette France qui n’avait pas bougé que, parfois, en regardant ma fille faire de la luge, j’avais les larmes aux yeux. L’autre soir, je marchais sous la neige. Au cinéma Orson-Welles, en compagnie de Lys, nous venions de voir Le Fleuve, film de Jean Renoir, sorti en1951, d’après un roman de Rumer Godden. Un film magnifique, magique, complètement irréel. Une vraie fiction littéraire dans laquelle, comme Lys me le fit remarquer non sans à-propos, l’ombre du père peintre est omniprésente. Les scènes, qui évoquent la vie de cette famille anglaise en Inde, ne sont rien d’autres que des tableaux. Un chef-d’œuvre.

Dimanche 17 mars 2013.