Me voilà de retour, lectrice, ma fée dévergondée!

Un repas d'amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz... Et sur la table, une bouteille d'eau minérale.

Un repas d’amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz… Et sur la table, une bouteille d’eau minérale.

Me voici de retour, lectrice, mon amour, ma fée sensuelle et dévergondée, mon insaisissable créature tant désirée. Des questions te taraudent déjà l’esprit. «Qu’est-ce que le marquis des Dessous chics a-t-il pu bien faire pendant ses vacances, alors que moi, je bronzais comme une dinde rôtie au côté de mon mari sur une plage improbable? Quelles aventures, une fois de plus, a dû-t-il vivre?» Te raconter par le menu serait impossible. Il me faudrait un roman pour tout te dire au creux de l’oreille, ou te susurrer mes aventures en faisant frissonner le duvet de ta nuque. Alors que te dire? Attends, ne bouge pas une seconde. Retourne à ton tricot, à ta blanquette de veau, à ton nourrisson, à l’écoute de RTL (Radio Télé Luxembourg; j’ai appris avec beaucoup de tristesse, la mort de la délicieuse Ménie Grégoire, que ma mère écoutait, à la fin des sixties; ses conseils pop, sexy, pour les femmes qui, doucettement, se libéraient; quelle belle époque, tout de même!). Je cours vers mon appareil photographique histoire de me rafraîchir la mémoire. Voilà, les souvenirs me reviennent. Dans le désordre. Suis allé, en galante compagnie, au Festival des Forêts, dans de charmants petits villages – Morienval, Saint-Crépin-aux-Bois, etc. – nichés dans la forêt de Compiègne. Musique classique et ancienne d’un niveau exceptionnel dans des églises exquises, petits bijoux de pierre. «La France comme on l’aime!» eût dit Kléber Haedens. Suis allé en l’abbaye de Saint-Riquier pour également écouter de la musique. Très beaux moments. Me suis retrouvé chez des amis à Wimereux, station balnéaire pleine de charme, que je ne connaissais pas. Malgré le temps incertain et les algues vertes, je me suis baigné, exhibant mon corps d’athlète devant de jeunes indigènes du beau sexe qui m’avaient reconnu et me demandaient de leur signer des autographe à même la peau. (Je prie les confrères journalistes de La Voix du Nord de bien vouloir me pardonner cette concurrence déloyale.) J’ai mangé des moules-frites à Stella-Plage. J’ai déjeuné chez mon bon copain ternois Raymond Défossé en compagnie de sa femme Hélène, de Jacques Frantz, de sa femme Suzanne et de quelques amis. J’ai interviewé Vincent Josse. Suis arrivé en retard et en taxi (j’espère que mon chef de service me paiera la note) à cause de la coupure de la ligne de métro entre Montparnasse et Trocadéro. Et j’ai bu une bière sans alcool avec Patrick Besson au Wepler, place Clichy. On croyait voir les fantômes de Henry Miller, d’Alfred Perlès, de Truffaut, de Breton. Elle n’est pas belle, la vie?

« Chacun fait, fait, fait, Ce qu’il lui plaît, plaît, plaît… »

Frédéric Beigbeder à la terrasse ensoleillée du cercle La Société, place Saint-Germain. Il me parle du lancement du retour du magazine Lui. Suis en compagnie de mon copain Cyril Montana qui, lui aussi, découvre la revue. Entretien.

Pourquoi « Lui »? On est venu vous chercher?

J’étais à l’hôtel Montana, en compagnie de Jean-Yves Le Fur, l’homme qui racheté cet établissement. Il devait être 2 heures et demi du matin; il m’a dit : « Lui est à vendre! ». Là-dessus. Le titre « Lui » est à vendre, insiste-t-il. Je reprends un verre. On se dit : « On ne va laisser passer une chose pareille. On pourrait être les patrons de Lui. » Quand on te propose des choses comme ça, on ne peut pas dire non. Mais je ne savais pas que ce serait autant de travail depuis avril et jusqu’à maintenant. Et je n’aime pas le travail. Et fondamentalement je pense que c’est une fausse valeur, et qu’on sous-estime l’honneur qu’est le chômage. C’est vrai, on culpabilise les chômeurs comme si c’était horrible d’être au chômage; moi, je suis un gros paresseux. Là, Lui, c’était trop marrant, trop séduisant. Pouvoir faire écrire des écrivains que j’aime : Liberati, Nicolas Rey, Patrick Besson, Arnaud Viviant, Gaspard Proust, etc.

Je me souviens des filles magnifiquement dessinées dans la première version de Lui. Est-ce que ça va continuer?

Bien sûr, mais c’est compliqué de trouver de nouveaux dessinateurs. J’étais très heureux d’avoir pu convaincre Voutch, que j’adore; il y a Louise Bourgoin qui a fait un dessin assez amusant. Il y a un jeune homme qui s’appelle Jonathan Bey qui est un peu notre nouvel Aslan.

Vous avez gardé le côté littéraire.

Oui; à l’époque, c’était Jacques Lanzmann qui avait monté la rédaction. Il y avait des analyses et des entretiens; Truffaut faisait le cinéma.

Vous allez donc préserver cet esprit éditorial?

Oui, bien sûr; c’est une revue entrecoupée de photos de filles nues. Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit : il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelque quelle soit.

Cyril Montana, écrivain, découvre Lui à la terrasse du Rouquet, boulevard Saint-Germain, où nous avons fait une petite pause.

On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

Le Masque et la plume contre le robinet d’eau tiède

 

Ecrivain, producteur et animateur du « masque et la Plume », sur France Inter, Jérôme Garcin était présent au dernier salon du livre de Deauville. Il a répondu à nos questions.

Depuis combien de temps animez-vous l’émission « Le masque et la plume », sur France-Inter?

J’anime cette émission depuis 1989, ce qui fait 24 ans. Pour une émission qui, en 2015, fêtera ses soixante ans. C’est de très loin la doyenne de toutes les émissions de radio. J’ai fêté, comme producteur-animateur, ses cinquante ans en 2005. C’est énorme! D’autant plus énorme que le public ne cesse de croître, de rajeunir – ce qui est un signe de santé. De plus, la formule, n’a quasiment pas changé depuis sa création, en 1955 par mes amis Michel Polac et François-Régis Bastide. Et cette formule plaît toujours.

– Comment vivez-vous cette alternance entre littérature, cinéma et théâtre. En tant qu’écrivain, avez-vous un penchant pour la littérature?

– En fait, la littérature n’est pas mon domaine de prédilection; je m’occupe de culture dans la presse depuis trente ans. Autant de théâtre, de cinéma que de littérature. La littérature, c’est mon histoire personnelle, mais professionnellement. Chaque semaine, je vois plus de films que je ne lis de livres. Ma pratique culturelle est multiple. Il ne faut oublier que le Masque, aujourd’hui sur quatre émissions, deux sont consacrées au cinéma, une aux livres et une au théâtre. C’est quand même le cinéma qui est la discipline majoritaire dans l’émission. C’est aussi le cinéma qui existe le plus les auditeurs. Selon le mot de Truffaut : « Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma.. » C’est ce que je vis toutes les semaines, notamment avec ces jeunes auditeurs qui sont très passionnés. Le cinéma est pour eux le mode d’expression, de passion déterminant. Dans une semaine, je pars au festival de Cannes où je vais voir trois à quatre films par jour, et je dois avouer avec une plaisir et une gourmandise inouïs. Ca n’a rien à voir avec l’autre vie, celle de lecteur qui est beaucoup plus solitaire. Faire une émission littéraire par mois, c’est-à-dire évoquer cinq livres par mois – c’est dérisoire – et pour ces cinq livres, l’obligation – car c’est une émission populaire : 700 000 auditeurs et je ne compte pas les podcasts – de mettre au programme des livres dont tout le monde parle. Le Masque ne reflète pas l’actualité et la vie littéraire en général.

– C’est la passion qui anime aussi les collaborateurs du Masque. Vous êtes, vous-même, passionné même si, parfois, vous jouez le rôle du modérateur.

  • Je joue plutôt le rôle d’un excitant ! Le Masque, c’est un spectacle. C’est ce que m’avait dit mon vieil ami Georges Charensol. C’est une mise en place, presque un protocole théâtral… Ce que j’aime beaucoup, c’est que les critiques sont face au public. L’émission se déroule dans un grand amphithéâtre; des centaines de spectateurs assistent aux enregistrements. Ca interdit tout ce que je déteste dans ce métier : les conversations d’initiés. Souvent, les critiques cinéma et de livres se parlent entre eux. En vingt-cinq ans, il m’est arrivé quelques fois de faire l’émission en direct dans un studio fermé car l’actualité exigeait que je sois présent et qu’on puisse être coupé (genre guerre d’Irak, du Koweït, etc. ) L’émission n’a plus d’intérêt. Elle devient très banale car ce sont des critiques qui utilisent une sorte de sabir pour s’exprimer… Face au public, les critiques ont tout d’un coup l’obligation de dire la vérité, de ne pas tricher, et d’être un peu poussés jusqu’à la mauvaise foi, le goût du bon mot car il faut faire rire, faire applaudir. Et être face au public, leur interdit de tomber dans la complaisance : on se soucie de ne pas déplaire à X ou à Y. C’est impossible au Masque et la plume, d’où la violence parfois. On en parle comme d’une fête hebdomadaire, mais elle peut être très très cruelle. Elle peut être d’une grande violence pour les metteurs en scène, les comédiens, certains écrivains… Certains le prennent très très mal; j’ai parfois des réactions d’une très grande violence, d’une aussi grande violence que celles qui sont exprimées à la tribune. Le succès de l’émission vient aussi de ça. Tout se dit avec violence mais aussi avec une sincérité qui tranche avec ce robinet d’eau tiède que j’entends quand j’allume la radio, la télé. Cette tribune a ce vieux devoir de vérité, ce qui lui donne de plus en plus l’image d’un village d’Astérix. Quand on voit les moyens gigantesques qui sont mis au service d’un film (c’est de l’industrie, je trouve) alors que les livres et les pièces de théâtre sont encore faits avec des moyens artisanaux… et de cette industrie, on peut dire un dimanche : « Non, ça ne vaut pas le coup. » Y compris des pièces ou des films qui portent le label Inter au sujet desquels il nous arrive de dire beaucoup de mal. C’est aussi l’une des raisons du succès de l’émission. On peut détester les critiques, mais on ne peut pas les accuser de collusion, de complaisance. Y compris pour la prescription… car l’émission est, d’après les sondages, la plus prescriptrice. Même quand on en dit du mal, il y a un débat culturel autour d’un livre, d’un film, d’une pièce. Sans débat culturel, il n’y a pas de prescription.

  • Quels sont vos goût personnels ces derniers temps. Citez-nous deux films que vous avez aimés?

  • Je viens de voir deux films qui vont être en sélection officielle au festival de Cannes. L’un est d’un cinéaste que j’adore : Asghar Farhadi, dont je suis le travail depuis quasiment le premier film et pour lequel Le Masque et la Plume a été ultra-militant. C’est un cinéaste iranien qui vit aujourd’hui en Europe qui a fait des films comme Une Séparation, un film d’une force, d’une puissance, d’une beauté exceptionnelles; cette fois, il signe son premier film en français, tourné en France, à Sevran, dans la région parisienne, avec des comédiens français (dont Bérénice Béjo et Tahar Rahim). Je me disais qu’il y avait là un gros risque de la part d’un comédien dont j’aime tant les comédiens iraniens et la psychologie iranienne… Et je tombe sur un film qui prouve qu’à Paris, à Sevran ou en Iran, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Il fait de Bérénice Béjo une comédienne exceptionnelle d’ailleurs… C’est toujours très mystérieux, une énigme hitchcockienne. Bref : un film pour lequel j’ai une passion. Et voilà que le lendemain je vois un autre film qui sera aussi en compétition de Paolo Sorrentino. C’est un nouveau film tourné à Rome qui est extraordinaire. Un film néo-fellinien, d’une violence pour la société contemporaine, et pour l’Italie contemporaine. Les images sont d’une beauté époustouflante. Objectivement, ce sont mes coups de coeur de la semaine dernière mais peut-être que demain…

  • Et vos coups de coeur pour les livres?

  • Je viens de lire le premier livre d’un inconnu. Pas un chef-d’oeuvre mais un premier livre époustouflant. Ca s’appelle Tu montreras ma tête au peuple. C’est un garçon qui a 25 ans et qui s’appelle François-Henri Désérable. Et c’est une série de nouvelles, de portraits de guillotinés (de Marie-Antoine, à Robespierre en passant par Danton…) J’ai appris qu’il avait 25 ans. Et écrire un livre pareil à 25 ans; de plus il est membre d’une équipe de hockey à Montpellier. Je me suis dit qu’il ne venait pas du sérail. Et mon dernier vrai coup de coeur, il y a quinze jours, chez un éditeur qui vous est cher, c’est le nouveau livre d’André Blanchard. Le gardien de musée à Vesoul. (J’en ai parlé dans l’Obs, il y a quinze jours.)

  • Et en théâtre ?

  • – Je n’ai vu la semaine que des choses qui m’ont beaucoup déplu. Donc, je n’en parlerai pas. Si j’ai vu une pièce, il y a un mois, au théâtre de La Bruyère, d’un comédien qui a retrouvé le journal d’un Poilu. Il joue seul en scène. Il commence statufié comme les monuments aux morts de notre pays. Et il se met à dire et à lire le texte de ce Poilu…

  • Quels sont vos projets littéraires.

  • J’ai publié en roman en février; il s’appelle Bleu horizon, et c’est l’histoire d’un jeune poète qui s’appelle Jean de La Ville de Mirmont, mort à 28 ans, aux Chemin des Dames, auquel j’imagine une postérité par le biais d’un frère d’arme. C’est ce que je viens de publier. Et je travaille à un autre livre dont je ne parlerai pas car je suis superstitieux; il s’agit d’un récit.

  • Vous aimez le genre du récit.

  • Je suis quelqu’un qui s’est mis à écrire tardivement. Et exclusivement, – au début – de manière assez thérapeutique, pour dire sur ma propre vie, sur des drames que j’ai connus, pour dire des choses que j’avais gardées en moi toute ma vie. Je suis venu à l’écriture par le biais de l’autobiographique. C’est-à-dire la mort d’un père très tôt, la mort d’un frère jumeau sous mes yeux; des choses qui m’ont marqué…

  • Vous avez l’honnêteté d’écrire « Récit » sur la couverture. Et pas roman. Pourtant, nombreux sont les écrivains qui se dissimulent sous la fiction…

  • Le lecteur que je suis déteste ça… La littérature française a cette chance inouïe d’avoir établi des genres. La fiction, c’est la fiction; le roman, c’est le roman. Il y a des raisons plus mercantiles que littéraires de mettre roman sur des autobiographies sous le prétexte que le roman a plus de chance soit de se vendre, soit de récolter un prix. Quand on écrit un récit sur soi, pas la peine de tricher. Quand j’écris sur la mort de mon frère, mettre roman sur le livre eût été presque un crime de lèse majesté. Donc je ne triche pas. Quand, j’écris des romans c’est parce que la fiction y est plus importante que l’aspect autobiographique.

Propos recueillis par

Jérôme Garcin, critique littéraire, animateur-producteur du Masque et la Plume, écrivain. Deauville. Mai 2013.

PHILIPPE LACOCHE

S’étreindre, s’éteindre

 Beaux comme des dieux ! Sur la couverture, le trio de Barbet Schroeder dans More (Klaus Grünberg entre Louise Wink et Mimsy Farmer) dit l’époque (fin des années soixante), le tapage des sentiments et, dans le regard perdu de la blonde, le doute déjà et « tout ceci vaut-il d’être vécu ? » On ne voit pas « les jambes interminables » mais on les devine sous le bout de drap blanc. L’une s’abandonne encore au rêve, l’autre fume. Toute une époque…

Le romancier parcourt inlassablement les mêmes territoires de la mémoire (celle qui ment vrai) – l’adolescence dans une petite ville de l’Aisne, la cité des cheminots, la musique anglo-saxonne, les premières amours. Mais les deux héroïnes, Clara et Katia, vont ici au bout de l’ivresse physique, les baisers sont appuyés, les corps offerts, parfois à tous vents, alcool et tabac à portée de main. La pilule vient de révolutionner les relations sexuelles.

Le narrateur, lui, ne sait pas très bien ce qui lui arrive. Il s’en tient aux sentiments même s’ils peuvent être ambivalents, il tient encore de l’Antoine (!) Doinel de Truffaut dans Baisers volés (sortis en 68). Amoureux éperdu de Clara, il accepte de n’être pas le seul puis, avec Katia, découvre la légèreté d’une amitié amoureuse et charnelle. Je connais Antoine. J’ai été Antoine. Nous l’étions tous, ou presque, cette décennie-là. J’ai même écrit quelque part que j’étais « ce que je fus de meilleur ».

Les copains, les bistrots, les fêtes, le tabac et autres fumettes, « le beau dérèglement des sens » qui ouvrit notre génération à la vie. On sent le poids des nostalgies.

Mais Lacoche va plus loin. Son habituelle petite pluie automnale devient glaciale et torrentielle, elle nous trempe jusqu’aux os : Clara est morte du sida et Katia dans un accident de voiture. Et le jeune homme de la photo à l’insolente beauté, comme nous le faisons tous, erre jusqu’à la nuit dans les rues de sa jeunesse. Le cœur a peu vieilli et il s’emballerait comme à vingt ans si Clara débouchait au coin de la rue… Et l’on se demande : « A-t-on jamais rien fait d’autre qu’attendre qu’elle
revienne ?…
»

ROGER WALLET

* Des Rires qui s’éteignent, Philippe Lacoche, éditions Ecriture, 15,95 euros.