Les coups de coeur du marquis

                                     L’humour de Maulin

Olivier Maulin n’est pas un novice. Il nous a donné une douzaine de livres, dont, son premier roman, En attendant le roi du monde, publié en 2006 (L’Esprit des Péninsules) qui lui valut le prix Ouest-France du festival Étonnants voyageurs. Jérôme Leroy le situe dans la tradition des Michel Audiard, Marcel Aymé et Rabelais. Laudatives comparaisons. Son dernier roman, Les retrouvailles, confirme les propos élogieux de Leroy. L’humour est toujours là, étonnant. Là, un père meurt d’un infarctus en pleine lecture de Saint Simon, «ce qui n’est pas la pire des morts». Un peu plus loin, il qualifie un de ses personnages qui n’a jamais eu d’adresse fixe, de «hippie sportif». Maulin a aussi assez de goût pour citer Amours jaunes, de Tristan Corbière. Son histoire évoque les retrouvailles, après 25 ans, de camarades de faculté. Ça se déroule à la montagne. Tout semble bien se passer, mais bientôt, les retrouvailles se transforment en cauchemar. Vif et singulier. Ph.L.

Les retrouvailles, Olivier Maulin; éd. du Rocher; 188 p.; 19,90€.

                           Fabienne Thibeault comme un cœur

On en apprend tous les jours quand on est journaliste : c’est ce cher Michel Grisolia qui est l’auteur des paroles de «J’irai jamais sur ton island», chanson qui débute de premier double Cd, L’Essentiel, de Fabienne Thibeault. Un plaisir d’écouter Fabienne Thibeault. Ses plus grands succès sont ici réunis : «Je reviens chez nous», texte de Jean-Pierre Ferland (on a longtemps cru que c’était de Gilles Dreu), «Quand les hommes vivront d’amour» (qui vous serre le coeur d’émotion : si humaniste, si fraternelle, si franc-maçonnique), «La complainte du phoque en Alaska» (de Michel Rivard), et surtout, surtout, «Je reviendrai à Montréal», de Daniel Thibon et Robert Charlebois qui vous arracherait des larmes. Poignant. Fabienne Thibault est un immense interprète. Ph.L.

 

L’Essentiel. Fabienne Thibeault. 2 CD- Wagram- SCPP.

 

Si littéraire, Vincent Delerm…

Son dernier album, « Les amants parallèles », s’écoute comme les chapitres d’un roman caressé par le vent d’automne. Entre Corbière, Modiano et Delerm père.

Vincent Delerm, chanteur. mars 2012.

Comme le cinéma, la chanson française se porte bien. Trois de ses hérauts actuels, hérauts singuliers, viennent d’univers bien différents pour, au final, se rejoindre. Ils chantent l’amour; l’amour à leur manière. Ce sont des subjectifs, des rêveurs, des buveurs de bruine. Alex Beaupain vient de – l’excellente – variété française. Albin de la Simone vient du jazz, un jazz d’antan et doux comme les eaux de L’Hallue, au printemps. Du jazz que lui faisait entendre son père. Un jazz égaré dans les brumes de l’enfance. Vincent Delerm, lui, vient de la littérature. Son dernier album, Les amants parallèles s’écoute comme un livre. Les douze chansons qui le composent s’écoutent ou se lisent comme les chapitres d’un roman. «L’avion s’était finalement posé dans la neige. Il avait tourné dix-huit minutes dans le brouillard et s’était posé dans la neige. Ils se connaissaient à peine. Il s’était promis de ne plus penser à elle une fois au sol. Tout resterait dans l’air», chante-t-il dans «L’Avion», la première chanson de l’album. Tout resterait dans l’air. C’est beau comme du Tristan Corbière. Ou comme du Patrick Modiano. Ou comme du Philippe Delerm; comme on voudra. Les trois écrivains-poètes cités à l’instant ont assez de talent pour comprendre que Vincent Delerm ne pense qu’à une chose: à la littérature, bien sûr. Cet album est beau car il est littéraire. Tristan Corbière, Modiano… Vincent Delerm pose des mélodies douces, acidulées, discrètement pianotées, douces, douces, pour ne pas effrayer les mots qui pourraient s’envoler comme les feuilles à l’automne. La voix de Vincent, si moquée, si injustement moquée, possède un grain à la fois douloureux, modeste, sensuel qui donne à l’ensemble un charme fou. Elle est exquise quand elle s’abandonne au talk-over. Cette façon de parler sur les mélodies du piano; une manière lascive de s’allonger sur les draps déjà froissés du temps qui passe. Du temps qui fuit. Parlons-en du temps qui fuit.Comme chez Modiano, comme chez Corbière, comme chez Hardellet, comme chez Bove, comme chez Verlaine, le temps qui fiche le camp est la grande histoire de Vincent Delerm. Sa chanson, «Hacienda», superbe, ne dit rien d’autre. Était-ce lui, le garçon collé par terre, le garçon à Manchester? Est-ce lui, près de l’enfant, ce garçon en t-shirt Johnny Marr? Ce disque est aussi poignant que Villa Triste, de… de qui déjà?

PHILIPPE LACOCHE

« Les amants parallèles », Vincent Delerm. Tôt ou Tard.

La pâte à vertige de Modiano

« L’herbe des nuits », dernier livre du romancier, lutte, une fois de plus, contre le temps qui passe et contre l’oubli, avec, en filigrane, l’affaire Ben Barka.

 

Patrick Modiano sur les traces de certains acteurs de l’affaire Ben Barka.

Tu vois le type devant, de dos, en imper gris, c’est Modiano», chante l’excellent Vincent Delerm dans la très belle chanson «Le baiser Modiano». Certainement, faudrait-il l’écouter en boucle lorsqu’on lit L’herbe des nuits, dernier roman de l’auteur de Villa triste. Que dire d’autre? Une fois de plus, c’est sublime, délicat, renversant de sensibilité, de finesse. On est aspiré par Modiano comme par un siphon. Siphon du temps qui passe, qui coule, qui s’écoule, qui dévale sur les pierres de l’oubli. C’est terrible, Modiano: ses romans donnent le vertige. Ils ont l’air tout doux, en apparence, mais ils font peur, un peu comme ceux d’Emmanuel Bove et de Georges Simenon. Ils ont quelque chose de paisiblement effrayant. Comme l’angoisse sous-jacente, l’inquiétude du pauvre petit homme minuscule devant le temps qui fuit dans l’océan de l’Éternité. Et surtout, surtout, devant le tsunami de l’oubli.

Que nous dit-il ici? (Mais, au fond, est-ce si important que ça de savoir ce qu’il nous raconte? Ce qui compte c’est cette pâte littéraire, cette pâte à vertige, cette manière de came intense dont il nous nourrit.) Il nous conte une histoire d’amour, celle de Jean (une sorte de double de l’auteur) et de Dannie. En filigrane: l’affaire Mehdi Ben Barka. Nous sommes vraisemblablement en1965, quelque mois avant l’affaire de l’enlèvement et la disparition de l’homme politique marocain, principal opposant socialiste au roi Hassan II. Faut-il voir derrière les personnages de ce roman de Modiano les protagonistes de l’affaire: les truands Georges Figon, Georges Boucheseiche (ancien collaborateur de la Gestapo, devenu membre actif du SAC), la comédienne Anne-Marie Coffinet (qui fut la maîtresse de Figon), Mohamed Oufkir (ancien officier de l’armée française, devenu bras droit d’Hassan II), Antoine Lopez, dit Savonnette, informateur du SDECE (Service de renseignement français)? Peut-être… Et que viennent faire dans le roman les ombres du poète Tristan Corbière et de Jeanne Duval, la Vénus noire de Charles Baudelaire? Juste des ingrédients qui participent au vertige. Il faut se laisser aller, se laisser happer. Ne pas chercher à comprendre comme en face toute œuvre d’art. Car Modiano, bien plus qu’un romancier, est un artiste.

PHILIPPE  LACOCHE

«L’herbe des nuits», Patrick Modiano, Gallimard, 178 p.16,90 euros.