La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.

                   La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

                   Austra, Pacadis et toujours la Thiérache

Le groupe canadien Austra se produisait, il y a peu, à la Lune des Pirates. Il y avait si longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Lune moi qui, au début de ce siècle nouveau, étais à La Lune des Pirates ce que le regretté Alain Pacadis fut au Palace. (J’espère seulement que je ne finirai pas comme lui – étranglé, à sa demande par sa compagne transsexuelle–, et qu’une maîtresse ne m’étranglera pas. Il est comme ça des destins tragiques. Celui du très hétérosexuel Paul Gégauff, scénariste de grand talent et de Chabrol, par exemple. Sa très jeune maîtresse le poignarda en Norvège après qui lui eût dit: «Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder!». On est en droit de reconnaître une qualité à cette jeune fille: son obéissance.) Il me revient à l’esprit un voyage de presse que j’avais effectué, pour Best, en compagnie de Pacadis, à Lyon pour assister à un concert de Bernard Lavilliers. Dans le train, à la stupéfaction des attachées de presse, nous avions parlé ustensiles de cuisine et réfrigérateurs. Va donc savoir pourquoi, lectrice fessue, amour de ma vie, délicate et soumise? Pacadis était un garçon sympathique, complètement désespéré qui noyait sa mélancolie dans l’alcool et la dope. Il était plein de failles, d’une tristesse insondable car jamais remis du suicide de sa mère. Austra, donc. À la Lune des Pirates. (Tu aimes mes digressions, lectrice enivrée par ma prose délétère?) Austra est animé par une jolie chanteuse nommée Katie Stelmanis et qui ressemble à ma copine l’écrivain Isabelle Marsay. Très belle voix; aura envoûtante. C’eût pu être bien mais pourquoi ses musiciens jouaient-ils à un tel volume sonore? Parfois, on ne parvenait plus à entendre la voix de la jolie lesbienne, fan de Björk et de Radiohead. Parfois, dans ses gracieux déplacements, elle ressemblait à un oiseau. Les oiseaux, j’ai eu l’occasion de les observer à la faveur d’un petit séjour en Thiérache, pays enclavé mais superbe de mélancolie verdoyante. (On se serait cru en Irlande.) Oui, je pouvais les observer car l’amie chère qui m’accompagnait est un as du volant. Ainsi, je regardais les corbeaux noirs comme le regard de Keith Richard, les sansonnets rieurs et taquins, les grives filantes comme des étoiles de plumes. J’ai même vu un busard emporter dans ses serres un mulot rondouillard qui, effrayé, agitait ses petites pattes. Mauvais esprit, j’ai pensé qu’il accomplissait là son premier et dernier baptème de l’air. Nous sommes allés boire des bières dans un café qui n’avait pas dû bouger depuis les années Trente. Et nous avons mangé une andouillette de Cambrai – délicieuse – qui avait la dimension d’un rôti de porc. La Thiérache est un pays poétique et surprenant. Demandez à Philippe Tesson (qui se trouve juste à côté de cette chronique) ce qu’il en pense. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Sans ce genre d’îlot, la vie serait triste comme une semaine sans Séresta 10 mg (laboratoire Biodim).

Dimanche 23 avril 2017.

 

Le groupe Austra sur la scène de La Lune des Pirates, à Amiens.

Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

D’un prix l’autre

de gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d'Estienne d'Orves.

De gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d’Estienne d’Orves.

D’un prix l’autre, eût dit Louis-Ferdinand Céline comme il l’eût dit des châteaux. Je me suis rendu au Fouquet’s pour la remise du prix Roger-Nimier. J’étais joyeux car je savais que celui-ci était attribué à ma copine Emilie de Turckheim pour son roman Le Disparition du nombril (éd. Héloïse d’Ormesson). Emilie était en verve ; son discours de remerciement valait son pesant d’humour, de bons mots, d’élégance. Elle évoqua sa découverte du romancier Nimier, dans la bibliothèque familiale qui contenait Les Epées, égaré entre quelques opus de Gérard de Villiers (SAS). Autour d’elle, les membres du jury étaient hilares. Emilie ne manque pas de panache ; ce prix Roger-Nimier lui va bien au teint. Sa grossesse devait, elle aussi, lui procurer un joli masque de future jeune maman. Car c’est l’histoire de son roman (récit ?). Émilie, dès qu’elle sait qu’elle est enceinte, tient son journal. Sincère, elle confie tout – ou presque, l’essentiel en tout cas : son quotidien de femme enceinte, les anecdotes, ses espoirs, ses tracas ; elle parle de ses amis, de ses amours passées et présentes, de son fils de deux ans… « Et surtout l’émouvante rencontre avec la « petite prune » qui grandit jour après jour dans ce ventre qui lentement s’arrondit et s’alourdit jusqu’à faire disparaître son nombril », comme l’écrit joliment son éditeur en quatrième de couverture. J’étais également ravi de retrouver quelques écrivains, amis ou copains pour certains : Florian Zeller, Eric Neuhoff, Nicolas d’Estienne d’Orves, Arnaud Guillon, Bernard Chapuis, entourés de leurs aînés, Jean-Marie Rouart, Philippe Tesson, Patrick Poivre d’Arvor, Denis Huisman, Didier van Cauwelaert, etc. J’ai dit à Philippe Tesson, l’écrivain de plus axonais de la terre avec moi, que je revenais d’un reportage dans son cher pays de Thiérache ; je lui ai parlé d’Iron (« C’est juste à côté de chez moi », m’a-t-il confié). Florian, Nicolas, Emilie et moi, nous nous sommes donné des nouvelles du microcosme littéraire. C’était pétillant et joyeux comme le champagne Fouquet’s servi alors que sur l’avenue des Champs Elysées, le cortège des voitures accompagnant le roi d’Espagne en visite à Paris, luisait sous le soleil de cette fin de matinée de presque été. Le soir, je me suis rendu à l’hôtel Montalembert où était remis le prix Marie Claire du roman féminin, attribué à l’Iranienne Saïdeh Pakravan (Azadi, éd. Belfond). J’y retrouvais avec plaisir mon copain l’écrivain Cyril Montana et son adorable fiancée, saluait l’écrivain et critique Fabrice Gaignault, rédacteur chef culture à Marie Claire, lui glissait un mot sur Vince Taylor (qui lui a inspiré son dernier roman), juste avant qu’il ne proclamât le nom de la lauréate. Belle ambiance également, à la Maison de la culture d’Amiens cette fois, à l’occasion du vernissage de l’exposition Liberté et contrainte (de Craig Thompson et Edmond Baudoin en compagnie d’autres bédéistes) qui marquait l’arrivée officielle de la bande dessinée à la Maison de la culture. Pour le plus grand plaisir de Justin Wadlow, membre du conseil d’administration de l’association « On a marché sur la bulle », qui a servi de lien entre les uns et les autres. Super !
Dimanche 7 juin 2015

De l’archéologie à la résistance FTP, Alain Nice est un passionné

Médiateur culturel à la conservation des musées du Conseil général de l’Aisne, Alain Nice est également médiateur du Musée des temps barbare, à Marle.

 

Alain Nice, historien, archéologue, historien.Alain Nice, écrivain, historien, enfant, en 1962 ou 1963, à l'école de son village.

Détaché de l’Éducation nationale et médiateur culturel à la conservation des musées et de l’archéologie du Conseil général de l’Aisne, historien et archéologue faisant fonction de conservateur du musée des Temps barbares de Marle. Écrivain. Historien de la résistance FTP dans l’Aisne. Homme de gauche. (Pas la gauche caviar ni bobo; la gauche ouvrière.) Difficile de définir Alain Nice car il a plusieurs cordes à son arc. Né le 2avril1952 à Bosmont-sur-Serre, dans l’Aisne (où il passe toute son enfance et son adolescence), dernier d’une famille de neuf enfants, d’un père bûcheron, originaire de Thiérache, et d’une mère, femme au foyer, il avoue avoir joui d’une enfance heureuse. Avec des valeurs. Normal: son père, né en1907, mobilisé dans la cavalerie au début de la seconde guerre mondiale, revient avec un genou broyé. Ça n’empêche pas ce patriote d’entrer en avril1943 en résistance dans le groupe OCM de Tavaux. Après l’école primaire au village, il arrive au lycée de garçon de Laon en septembre1963.Il est bon en histoire-géographie, lit Jack London, Alexandre Dumas et les grands classiques. En1972, il obtient son bac A4. «Au lycée, j’ai fait mon apprentissage politique en militant dans les comités d’action lycéens en1969, 70 et 71.On a même fait des grèves de la faim pour boycotter la nourriture du réfectoire et pour améliorer la vie en internat.» Il arrive à la fac d’histoire d’Amiens en1972, loge à la résidence du Bailly: «J’ai connu mon cardiologue alors étudiant en médecine. Il est devenu chef du service cardio de Laon. Je l’ai retrouvé en octobre1989 lors de mon infarctus. Quinze jours de réanimation.»

Il garde d’excellents souvenirs d’Amiens, ville de francs engagements politiques: Front rouge, amitié franco-chinoises: «J’ai terminé dans un groupuscule nommé Révolution, synthèse entre les maoïstes et les trotskistes…» Il fréquente assidûment les cinémas. Deux à trois films par semaine. Licence d’histoire; passe le Capes à deux reprises, puis le concours de CPE. Première nomination comme conseiller d’éducation à La Ferté-Millon, en septembre1981.Titularisé, il restera pendant 22 ans au collège Jean-Mermoz de Laon. Il se passionne aussi pour l’archéologie. Un agriculteur de Goudelancourt-lès-Pierrepont, découvre un cimetière mérovingien des XIe et XIIe. Il est fait appel à des archéologues d’Amiens qui sont les copains de fac d’Alain. «De1981 à1987, on va fouiller bénévolement les 458 tombes de ce cimetière. On crée une association. Il nous est venu l’idée de trouver une salle pour y exposer les objets de nos fouilles.» Il rencontre Yves Daudigny (qui deviendra sénateur et président du Conseil général de l’Aisne) qui prend à cœur le projet de création d’un musée. Ce sera celui des Temps barbares. Le musée connaît un bon succès. «Puis on voudra proposer au public des reconstitutions grandeur nature d’habitat découvert dans une ferme mérovingienne que nous avions fouillée. Un peu le même principe qu’à Samara», explique Alain Nice. «L’idée de créer à Marle, un petit parc archéologique mais entièrement spécialisé sur l’époque mérovingienne.» L’ensemble est inauguré en1993 par Patrick Perin, conservateur du musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de l’archéologie mérovingienne. «On a mis sur pied une politique d’animation visant à faire revivre devant le public des personnages costumés. C’est ce qu’on a appelé les Journée mérovingiennes.» Puis ce sera la création d’un grand parc archéologique dévolu à l’époque mérovingienne sur quatre hectares, parc qui a été ouvert au public en2006. «Ce fut à cette occasion qu’on a lancé la première édition du festival international d’histoire vivante de Marle qui accueille des troupes de toute l’Europe.» La 7e édition verra le jour les 29 et 30juin prochains et aura pour thème l’armée romaine.

Alain Nice n’arrête pas une seconde. Il est, de plus, historien et écrivain: en juillet2002, il publie un livre sur la tragédie de Tavaux; et en décembre2011, un remarquable ouvrage sur la résistance FTP dans l’Aisne, après notamment avoir recueilli les souvenirs du tout aussi remarquable Dédé Legrand, courageux résistant du groupe Stalingrad, de Beautor, dans l’Aisne. Et il fourmille de projets: écrire deux autres livres (sur le village de Brunehamel, près de Rozoy-sur-Serre, en mai1940; et sur les réseaux anglais dans l’Aisne pendant la guerre) et édifier un mémorial à Tavaux. Et qui d’autre qu’Alain Nice pour évoquer cette formidable «promenade» des Anglais dans notre région?

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Dimanche d’enfance

« L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu »

Un souvenir d’enfance? Celui qui, d’emblée, vient à l’esprit à l’esprit d’Alain Nice lui a donné l’envie d’écrire son livre Tavaux, 30-30août 1944, paru en2009. «Je me souviens des repas de famille? Nous étions neuf enfants. Mon père et un de mes oncles, Julien, militant communiste (qui avait fait des voyages d’étude en URSS et en Chine), mari d’une sœur de ma mère, discutaient. Il avait participé à la Libération de Paris. Il nous racontait les épisodes des barricades. On évoquait ce qui s’était passé à Tavaux le 30août1944.Le repas se terminait en chansons et mon oncle Julien chantait « La Butte rouge ». On chantait aussi « L’Internationale ».J’avais aussi deux autres oncles, de Bosmont, qui avaient eu maille à partir avec la gendarmerie vichyste pendant la guerre car ils avaient chanté « L’Internationale » sur la place du village.» L’histoire se termina bien: l’affaire fut classée sans suite. «Ils auraient pu être inquiétés car le PCF était interdit.» Autre souvenir: son arrivée au lycée de garçons de Laon, en septembre1963, comme interne. «Je débarquais de ma campagne profonde. C’était un beau dimanche d’automne. Ma famille m’avait emmené en voiture; je quittais le cocon de l’école primaire. Je me souviens des hauts murs. L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu dans Le grand Duduche.»

 

Bio express

2 avril 1952 : naissance à Bosmont-sur-Serre.

1963 : entrée en 6e comme interne au lycée de garçons de Laon (actuel collège Le Nain).

Mai 1968 : début de son engagement politique à gauche.

Septembre 1972 : entrée à l’université de Picardie, en faculté d’histoire, à Amiens. «Mes années militantes à l’extrême gauche pro chinoise.»

1982 : prise en charge de la fouille du site archéologique de Goudelancourt-lès-Pierrepont, près de Marle, dans l’Aisne.

1991 : ouverture du musée des Temps barbares de Marle.

Juin 2006 : premier festival international d’histoire vivante de Marle.

Décembre 2011 : parution de son livre La Guerre des partisans, sur les FTP de l’Aisne.

Etait-ce toi, Clara, au Zup Bar, à Saint-Quentin, en mai 1972?

Philippe Seydoux, écrivain. Décembre 2012.

J’aime l’automne et l’hiver, leurs couleurs, leur mélancolie; elles me le rendent mal. Je sors d’une crève carabinée. L’âge certainement. (Oui, lectrice, je vais sur 87 ans, et je travaille toujours pour payer mes dettes contractées lors de ma vie de jeune homme: entretien de poulettes, danseuses, demi-mondaines, cantatrices, etc.) Moi qui, il y a peu, craignais aussi peu le froid que Bukowski la Budweiser, me baignais dans l’océan breton à 13 degrés (c’est vrai qu’une peine de cœur, le Prozac et le Tranxène m’avaient échauffé le sang et les sens), me voici, les frimas revenus, à tousser comme un phtisique et cacochyme écrivain. Léautaud, aigri, entouré de ses chats, Céline, mauvais comme une teigne au retour de Norvège, Cendrars, au coin du poêle à bois à Aix-en-Provence, n’eussent pas fait mieux. Mais un soubresaut de vie m’a repris. Et sur mon destrier blanc, je me suis rendu au salon du livre à l’hôtel de ville de Saint-Quentin. Après avoir salué la délicieuse Cécile, de la librairie Cognet, et Xavier Bertrand, j’ai sympathisé avec mon voisin de table, l’écrivain Philippe Seydoux qui vient se sortir Gentilhommières des pays de l’Aisne, Laonnois, Vermandois, Thiérache, un ouvrage magnifique. Ce livre me fait rêver. En tant que marquis des Dessous chics, rien de plus normal, pourrais-tu penser, lectrice blasée. Bien sûr, mais pas seulement. Quel bonheur de découvrir l’histoire du château de Rouez, près de Viry-Noureuil, où mes grands-parents travaillèrent, et où vécurent ma mère, puis mon père et où j’ai bien failli naître. Mon père me racontait qu’il allait se baigner dans l’étang et qu’il remontait, poissé de vase. Quel bonheur également d’en savoir un peu plus sur l’abbaye de Villequier-Aumont où, adolescent, je me rendais en compagnie de mon beau-frère pour pêcher dans l’étang et remonter de grosses tanches. Tout n’est que subjectivité et c’est bien ainsi. Autre rencontre: celle de l’ami Michel Krauze, rocker dans l’âme, qui me confia qu’il croyait avoir croisé, en mai1972, Clara, l’un des personnages de mon dernier roman Des rires qui s’éteignent. C’était au Zup Bar, à Saint-Quentin. Elle était au volant d’une magnifique voiture «empruntée» à son père, homme fortuné. Ils avaient fait la tournée des bars. Il se souvient d’une fille superbe, manière de Janis Joplin, allumée et gentille. Était-ce bien elle? Je ne le saurais jamais. Clara n’est plus de ce monde pour témoigner.

Dimanche 13 décembre 2012.