Ma vie rock et mes coïncidences de caniveaux

      Ma vie de marquis déchu et désargenté n’est faite que de troublantes et charmantes coïncidences; elles me conduisent à ne pas trop abhorrer l’existence, cette absurdité totale, aussi absurde, délétère et fatale qu’une femme qu’on aime en asymétrie, qu’une chaussette d’Albert Camus ou qu’un caleçon (acheté rue du Dragon, le samedi 13 juillet 1968) par Fernando Arrabal. Ces coïncidences repoussent, délicates substances d’évasion, les rives incertaines de ma mélancolie doucereuse. Ainsi, un matin, il y a peu, après avoir quitté les appartements veloutés d’une amie chère, j’allais d’un pas vif – ce pas inimitable de chat de gouttière, fait de claudication, de boitillement (la goutte?), de détachement et d’allure de chevau-légers – vers le Courrier picard, ce journal qui a la bonté de me nourrir depuis des années et fait en sorte que je sois en mesure d’assurer mon train de vie tissé de luxe, de stupre, de bombance et de débauche. Rue de la République, devant l’entrée de la galerie des Jacobins, mon attention est attirée par une feuille, dans le caniveau. Je la ramasse. Là, stupeur: il s’agit de la partition manuscrite (une écriture de lycéen ou de vieil enfant chevelu) de «Le it be», l’œuvre des Beatles, composée et chantée en 1969 par Paul McCartney et parodiée

La partition de « Let it be », trouvée dans un caniveau, rue de la République, à Amiens.

sous le titre «Les p’tites bites» en 1990, par l’inoubliable groupe parodique Rolling Bidochons. Incroyable mais vrai! Chez l’amie chère, nous venions justement d’écouter avec passion l’album Sgt. Pepper’sLonely Hearts Club Band, autre album phare des Fab Bour, que Parlophone a eu la bonne idée de ressortir. Qui donc avait perdu, dans ce caniveau, la partition de «Let it be»? Je ne le saurais jamais. Je ramassai la feuille la plaçai, bien au sec, sous la plaque de plexiglas qui annonce les noms des magasins de la galerie, et m’enfuis vers mon destin professionnel, la tête pleine de souvenirs, le regard brouillé par la buée de la nostalgie. Je me revoyais, à l’âge de 18 ans, à Tergnier. C’était l’hiver; les façades des immeubles de la cité Roosevelt imbibaient la lumière hiémale et fade (limonade éventée) de leur mauvaise mine grisâtre. Régine, ma petite amie, mon premier amour, adorable avec son K-Way vert et ses couettes blondes, venait de me convaincre de délaisser l’écoute des Stones, ces voyous anarchistes qui pissaient contre les pompes des stations-service, pour me consacrer à celle de Sgt. Pepper’s, des Beatles. Je me moquais, ricanais, con et teigneux comme un sale gosse de Tergnier. Je finis par céder et tombai sous le charme. Depuis, ce disque figure dans mon Panthéon rock. Rock, je le redeviens avec le printemps renaissant. Suis allé voir The Deans, un groupe irlandais qui se produisait au Capuccino. C’était vif et bon comme un crémant d’Alsace bio. Je me mis à penser à l’Irlande, puis à la Thiérache qui lui ressemble tant et que je surnomme Le Vaugandy dans mon prochain roman qui paraîtra le 17 août aux éditions du Rocher. (Question pub, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même; merci à Picardie Matin Publicité – PMP- notre régie publicitaire, de ne pas me facturer cet écart de conduite déontologique.)

                                           Dimanche 28 mai 2017.

 

Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.

 

 

Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

   Tout ce passé qui n’en finit pas…

     Lorsque je suis à Paris, je lève souvent la tête. Il n’est pas rare que mon regard se pose sur une plaque commémorative. J’adore les plaques commémoratives. Un lieu, un événement, un souvenir. C’est mon côté réactionnaire; je voudrais que tout reste en place, les paysages surtout. Les gens aussi. Le passé me ravit (il est tranquille, inoffensif comme une colère retombée); le présent m’indiffère. Le futur m’inquiète. Les plaques commémoratives font partie du passé; elles me plaisent. Je baguenaudais, l’autre jour, avenue Victor-Hugo. En passant devant la façade du numéro 72, je découvre que dans cet immeuble vécut Jacques Arthuys, président et fondateur de l’Organisation civile et militaire (O.C.M.), qu’il y rassembla les premiers combattants clandestins de la Résistance française. Arrêté par la Gestapo, en décembre 1941, déporté dans le SS-Sonderlager Hinzert, près de Trèves, en Allemagne, il meurt le 9 août 1943. Jacques Arthuys fut un patriote exemplaire. Engagé volontaire pendant la Première guerre mondiale, dans la cavalerie, puis dans l’aviation, il fut maintes fois cité pour actes de bravoures. Devenu industriel, il s’intéressa vite au journalisme et à la politique. Militant nationaliste proche des Croix-de-Feu, membre de l’Action française, il évolua progressivement vers la gauche, tout en restant résolument patriote, anti-Allemand et anti-Nazi. D’où son engagement sans faille dans la Résistance. J’examinais cette plaque; je rêvais. Je me souvenais du livre Les Faces cachées de la Cagoule, du libraire indépendant amiénois Michel Rateau, ouvrage que je venais de lire et que j’ai chroniqué dimanche dernier. Cet article m’a valu quelques discussions avec un confrère et ami journaliste de gauche, qui me reprochait de ne pas avoir précisé que la Cagoule était bien un mouvement d’extrême-droite. Il avait raison; j’aurais dû le préciser. En revanche, je lui rappelais la complexité de l’engagement patriote et résistant. Ce n’est pas très politiquement correct de le dire mais par haine des Allemands, nombreux membres des ligues d’extrême-droite et certains cagoulards s’engagèrent avec un courage inouï dans la Résistance. Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’est reste pas moins un Français courageux qui avait fait le bon choix. La politique n’avait rien à voir là-dedans. Et c’est bien. À Tergnier, ma ville rouge, cheminote et résistante, martyrisée par les nazis, les réseaux communistes, socialistes, gaullistes et ceux de droite cohabitaient. (L’O.C.M., sous, l’égide de son responsable, le capitaine Étienne Dromas, à qui l’on doit la création du Musée de la

Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’en reste par moins un Français courageux.

Résistance et de la Déportation de Fargniers, fit un travail considérable.) Devant la plaque de Jacques Arthuys, je me souvins aussi des écrits de Jacques Perret, l’un de mes écrivains préférés, monarchiste convaincu, grand résistant qui, dans le maquis combattit aux côtés des communistes dont il ne cessait de louer la bravoure. Complexité de l’Histoire. La littérature et la France, mon cher pays, toujours et encore…

     Dimanche 29 janvier 2017.

 

Une ampoule à l’âme et un Noël gris

    Que la vie est étrange! Tout part d’une ampoule grillée, sur le phare avant droit de ma Peugeot 206 toute cabossée (275 000 kilomètres au compteur; je ne m’en séparerai pour rien au monde; c’est ma façon à moi d’emmerder la société de consommation; ne pas racheter de voiture; on développe la Résistance que l’on peut; celle-ci, je le reconnais, lectrice adulée, est minuscule). Noël approche. Des guirlandes fades pendouillent dans la rue Jules-Barni que je remonte pour me rendre à Longueau afin de faire changer, dans un garage, cette fichue ampoule. Avant, j’étais passé à Saint-Leu, devant l’immeuble où j’avais emménagé, en septembre 2003, après avoir quitté Abbeville, et ma vie d’antan par la même occasion. Je longeai la Somme, me souvenais qu’à Abbeville, justement, je résidais dans un appartement duquel j’apercevais le fleuve. Je m’étais retrouvé à Saint-Leu, en 2003, devant le même cours d’eau. Étrange impression de suivre le fil de l’eau. J’arrive à Longueau; je passe devant la maison de l’avenue Henri-Barbusse que je louais avec Lou. Une autre vie encore. J’avais avancé vers l’Est, vers mon cher département de l’Aisne, celui de mon enfance, de mon adolescence. Tergnier. Ce matin-là, la lumière était grise, humide; je me demandais quel temps il faisait à Tergnier. Les mêmes guirlandes certainement. Je roulais vers le garage; ma vie défilait dans ma tête. Tous ces lieux quittés, abandonnés; toutes ces femmes, ces filles. Les Kinks, sur l’auto

Claire Barré, auteur du livre « Phrères » sur le Grand Jeu.

radio, accompagnaient ma mélancolie qui avait la couleur du temps, de l’air, du ciel. Grisâtre, humide, un peu gras. Je me disais qu’après Longueau, je m’étais retrouvé faubourg de Hem, à l’Ouest où je vis toujours. Un nouvel éloignement de l’enfance, de l’adolescence. La vie file comme l’eau de la Somme. Que faire? Changer l’ampoule pour tenter de retrouver la lumière? Peut-être. Les Kinks sont là; ils me tiennent chaud. «Plastic Man», «King Kong». Mélodies immuables; pansements colorés comme des tubes de Smarties. Il en est quelques-uns, comme ça, dont j’ai besoin. La littérature en fait partie. Je me souvenais aussi que j’avais résidé trois ans à Beauvais. J’avais fait la connaissance de Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland. Vailland: mon Kinks de la littérature. Pansement essentiel; quand le blues me noue les tripes, je replonge dans ses Écrits intimes. Ça m’aide à tenir debout. Le garage était en vue. Je me souvins que deux semaines plus tôt, je m’étais rendu à la bibliothèque d’Amiens pour y rencontrer Claire Barré qui donnait une conférence pour y présenter son livre Phrères (éd. Robert Laffont) dans lequel elle évoque le Grand Jeu, mouvement littéraire, fondé par Lecomte, Daumal, Meyrat. Et Vailland. Les Phrères simplistes. Un drôle de jeu, à Reims. Le garagiste changea l’ampoule de ma 206. La ville était toujours aussi grise. Noël ne me réussit plus, moi qui les aimais tant, le Noëls d’antan, blancs, familiaux, douillets. Je repassais devant la Somme. Même eau grisâtre qui filait vers la mer, immense, profonde et absurde. Infinie. «On ne devrait jamais quitter Montauban», disait Lino Ventura. Fallait-il quitter Tergnier?

                                                          Dimanche 8 janvier 2017

Vive l’économie de Marchais et la Sécurité sociale!

L’étang du Courrier picard. Un site magnifique!

Ce vendredi soir-là, je m’asseyais, lessivé de fatigue, sur un des fauteuils du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. (Nous devions être cinq dans la salle, dont l’excellent Jean-Pierre Bergeon.) Était projeté Voyage à travers le cinéma français, de Bertrand Tavernier. Durée: 3h11. Je me disais, défaitiste, que je n’y arriverai pas, que j’allais m’endormir comme le presque vieux cacochyme que je suis. Eh bien non! Non seulement j’ai tenu le coup, mais plus le film se déroulait, plus je me sentais vif, pimpant. L’effet de la passion Tavernier pour le cinéma, sans aucun doute. Ce film est un régal. On ne se lasse pas d’écouter ce grand réalisateur d’évoquer ses confrères, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet, Jean Renoir, Jacques Prévert, Jean Aurenche, Marcel Carné, Jacques et Jean Becker, Jean Grémillon, Julien Duvivier, Henri-Georges Clouzot, etc. Pas une miette d’intellectualisme; pas un gramme de condescendance. L’homme aime; il fait partager. Un passeur. C’est sublime. On apprend tout en douceur. La même impression que lorsque j’ai lu Une histoire de la littérature française, de Kléber Haedens, et Ces amis qui enchantent la vie, de Jean-Marie Rouart. Jouissance de regarder, d’écouter; jouissance de lire. J’ai revu, grâce aux extraits, des scènes que je contemplais, enfant, sur le téléviseur Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, rue des Pavillons, à Tergnier. Les films de 17 heures. On est toujours orphelin de son enfance. L’enfance, encore, m’a démangé, le lendemain, lorsque je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour assister à la projection de l’excellent documentaire La Sociale, de Gilles Perret – ce dernier était présent dans la salle pour présenter son film. Bien plus qu’une histoire de la Sécurité sociale, génial outil si français, si fraternel, c’est une démonstration de l’absolue nécessité de la conserver en l’état. Gilles Perret rend aussi hommage à son véritable créateur, Ambroise Croizat, homme remarquable, d’une fraternité et d’un humaniste incomparables. (Qu’ils sont émouvants, à ce propos, les témoignages de sa fille!) Croizat était un cégétiste et un communiste à l’ancienne. Il me revint qu’à Tergnier ou à Quessy, ville toute proche, rouge vif elle aussi, il existait une rue Ambroise-Croizat. (Il y existe aujourd’hui une résidence pour personnes âgées qui porte son nom.) Je ne sais pourquoi, mais cela m’émut. Après la projection, je suis allé boire un verre en compagnie de Gilles Perret et de François Ruffin. Quelques jours plus tard, j’exultais en écoutant ce dernier, sur France Inter, annoncer qu’il serait peut-être candidat aux législatives. Et comme il parlait bien, Ruffin, de la vraie gauche qu’il n’a pas peur d’appeler «la gauche populiste». J’aime ce terme. C’est celui de la gauche de Tergnier, de Quessy. Celle de mon enfance; celle de la pêche à ligne. Le dimanche, je suis allé à l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Argœuves. Il faisait froid; le soleil déclinait derrière les arbres. Je décrochais un brochet. Comme j’en décrochais, enfant, au cours des Trente glorieuses et des vraies gauches ouvrières et populistes. Celles de l’économie de Marchais et pas celles des marchés de la fausse gauche.

Dimanche 18 décembre 2016.

Des mots et du sex-appeal avec Léonore et Flor

Adorables!

Adorables!

Quand je ne suis pas marxiste (promis, j’arrête, contradicteurs si patients), je suis aussi chroniqueur mondain. J’avoue que ce n’est pas désagréable. Trois délicieux moments dans cette vie de paillettes, de strass et de débauche. Commençons par un choc – de plaisir, s’entend, lectrice inquiète, tourmentée, apeurée, biche aux abois, soumise, menacée par ma plume turgescente –: Déshabillez mots Nº 2, écrit et interprété par Léonore Chaix et Flor Lurienne, dans une mise en scène de Marina Tomé, à la Comédie de Picardie. Un régal, du grand art, du très haut niveau. Et tout en douceur, en élégance, en humour. Pas un gramme d’afféterie ou d’absconse leçon – qui eussent pu être les deux écueils du genre – dans ce délicieux spectacle. Léonore Chaix et Flor Lurienne, toutes deux comédiennes et auteurs, jouent avec les mots, les convoquent, les détournent. On pense, bien sûr à l’Oulipo, de Queneau, mais aussi aux meilleures pirouettes littéraires de Desnos ou de Picabia. On rit beaucoup; on est ému parfois. C’est, disons-le tout de go, carrément génial. Le premier Déshabillez-Mots, créé au Trois Baudets, avait déjà connu un beau succès et s’était retrouvé dans d’autres théâtres (l’Européen, le Studio des Champs-Élysées…). «Flor Lurienne et Léonre Chaix m’ont fait l’honneur de me demander de les accompagner une fois de plus dans cette nouvelle aventure», explique Marina Tomé, metteur en scène. «Avec elles, le langage n’est plus de livre de grammaire, plein d’exceptions et de cas particuliers, il redevient le lieu du lien aux autres.» Elle a raison, Marina. Et, difficile pour moi de ne pas le dire, qu’est-ce qu’elles sont belles! Deux adorables filles sexy, amusantes et pétillantes. J’étais ravi de discuter avec elles après le spectacle. Deuxième moment fort: le concert de Do The Dirt (do.the.blues.band@gmail.com; 06 80 62 53 89), au Capuccino, le bar le plus rock d’Amiens. Ce duo (Nicolas Moulin, guitare, chant; Guillaume Arbonville) était venu de Paris pour dispenser son blues-boogie très roots. Économie de moyens ne veut pas dire aridité systématique. Bien au contraire. Ils extraient des douze mesures toute leur saveur intrinsèque, leur substantifique moelle. Des compositions inspirées par les plus grands (Jimmy Reed, John Lee Hooker, etc.) mais aussi des reprises (notamment de Muddy Waters). Une puissance évocatrice rare. Le Capuccino était plein à craquer. La bière coulait à flots. (Bruno et son équipe savent recevoir.) Et quand le groupe se retira et que la musique d’ambiance fit son retour, ce fut «Going Up The Country», du divin Canned Heat qui se posa, papillon de plaisir, sur mes tympans de vieux sanglier. Je me souvenais de Tergnier, de mes petites amies passées. Blues, blues toujours. Troisième bon moment: l’exposition de Danielle Borla, à la galerie La Dodanne, à Amiens. Danielle joue avec l’abstraction, mais n’en abuse pas. Elle fait jaillir de ses tableaux quelques silhouettes, quelques grains de réalisme du meilleur effet. Beaucoup de talent.

                                                   Dimanche 4 décembre 2016.

Une retraite en rappel et un vertige de nostalgie

   

Jean-Pierre Marcos devant l'orchestre Gadget Swing. Octobre 2016, au cirque d'Amiens.

Jean-Pierre Marcos devant l’orchestre Gadget Swing. Octobre 2016, au cirque d’Amiens.

Il ne manque pas de cran, Jean-Pierre Marcos, le directeur du cirque Jules-Verne d’Amiens qui, l’autre soir, a fêté, avec élégance et créativité, son départ à la retraite. Après avoir accueilli la foule nombreuse, Jean-Pierre se déguisa en clown triste, se percha au sommet du plafond du cirque et descendit en rappel tout en lançant des pétales de fleurs sur la piste. Une manière poétique de dire au revoir à ses amis. Une camarade me confia qu’elle me trouvait triste, distant et bien seul à cette épatante manifestation. Ce n’était pas tout à fait faux; pas tout à fait vrai non plus. Pour être plus précis, je te confierai lectrice dodue, soumise, conquise, presque consommée, que je réfléchissais. Il est si rare que je réfléchisse que je me pare, quand cela m’arrive, d’un air absent, étrange, qui me fait ressembler à un personnage de Gérard de Nerval. Oui, je réfléchissais car le Jean-Pierre, je le connais depuis des dizaines d’années. Dois-je confesser qu’il est un presque Ternois, puisque beautorois d’origine? Lui aussi connut, à la fin des divines sixties, ces Trente glorieuses qui nous manquent tant (oui, c’était mieux avant; je ne vais tout de même pas laisser ce beau slogan aux abhorrés du Front national!), les matches de football sur le terrain de Beautor, près du canal de la Sambre à l’Oise. Les matches dans les petits matins d’automne, brumeux, humides et gris comme des taupes. Les derbies qui opposaient l’Union sportive de Beautor (USB; «Non, l’USB n’est pas morte!», chantait mon ex-beau-père, Albert, à l’heure de l’apéritif au Porto, les dimanches) à l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT qui fut mon équipe – j’occupais le poste d’inter-droit, puis celui d’arrière droit; j’ai toujours été mauvais à gauche, c’est pour cela que j’aime tant la littérature de droite, notamment celle des Hussards – et, avant encore, celle de mon père Alfred). Il n’était pas rare que la balle de cuir poreux se retrouvât dans l’eau céladon dudit canal. Lors de la cérémonie, Jean-Pierre ne put s’empêcher de faire un clin d’œil à notre cher département de l’Aisne, en invitant l’excellent orchestre de jazz manouche Gadget Swing, composé notamment de musiciens de Charmes. Charmes: je me mis à penser à mon copain Jean-François Granger, dit Gé, mime à ses heures, fou de cinéma, parti vendre des copies de tableaux de maîtres à Hambourg, et, à ma connaissance, jamais revenu, disparu dans les brouillards salés et teutons. Je repensais à l’usine Maguin où travaillait Didier Gaudefroy, le grand frère de mon regretté copain Fabert (RIP), tombé au champ d’honneur de nos adolescences ternoises. Charmes: je pensais au lycée catholique Lacordaire où étudia ma chère Catherine Caille, délicieuse petite amie, grande didiche belle comme une aube de communiante rock’n’roll, des jambes interminables, des allures des mannequins de l’émission Dim, Dam, Dom, morte dans un accident de la circulation sur la côte d’Azur, au milieu des seventies, à l’âge de 20 ans. Quand Gadget Swing interpréta «Nine by Nine», de John Dummer, que j’avais tant écouté à Tergnier, un vertige de nostalgie me terrassa. Oui, j’avais l’air absent, étrange. Belle retraite, Jean-Pierre! Et vive nos années mortes!

Dimanche 30 octobre 2016.

 

L’automne et nos langueurs monotones

          J’étais au BDM, l’un des bars les plus rock’n’roll du centre-ville d’Amiens. Louis servait des Cadettes, bières artisanales brassées dans le Nord, et des pastis, boissons anisées fabriquées dans le Sud. J’étais entre Pascal, fou de rock et d’art contemporain, et l’un de ses vieux amis. Louis eut la bonne idée de passer un morceau de Gong. Tous trois, nous étions de la même génération. Nous nous sommes mis à évoquer le rock des seventies; le rock français en particulier. Gong, bien sûr, mais aussi Alice, Moving Gelatine Plates, etc. Puis, nous passâmes à Zappa et à King Crimson. Je regardais la nuit à travers la vitrine. Une nuit d’automne déjà fraîche. Des souvenirs me revenaient. King Crimson que nous étions allés voir à Faches-Thumesnil, dans le Nord, à bord de la 4L de Joël Caron, flûtiste-saxophoniste du groupe saint-quentinois Koït; Joël Caron que j’ai retrouvé, il y a peu, par l’intermédiaire de Facebook. Il habitait Eppeville, près de Ham, fréquentait, comme moi, le lycée Henri-Martin de Saint-Quentin. Je le revois manger d’immenses sandwichs au camembert (électrique, comme devaient en manger les membres de Gong) assis sur un banc, sous les platanes de la cour de cet établissement scolaire à l’origine si républicain, et devenu, après Mai 1968, lycée expérimental. Caron était une manière d’Indien aux cheveux longs et noirs; un découvreur de toutes les bonnes musiques du moment. Il était un peu notre gourou. Je suis allé rechercher sur internet. J’ai tapé «King Crimson» et «Faches-Thumesnil». Et j’ai retrouvé tout un dossier

Tergnier, ma ville; ville résistante. la rue Rébéquet, celle où résidaient les parents de mon ami Patrick Pain, fils d'un facteur communiste (le Eric Burdon local); cette rue rend hommage à Pierre Rébéquet (1901-1945), sous chef de gare, mort en déportation. La fausse gauche sociale-traite, festive, sociétale, anti-marxiste, devrait en prendre de la graine.  Qu'il crève, le capitalisme!

Tergnier, ma ville; ville résistante. la rue Rébéquet, celle où résidaient les parents de mon ami Patrick Pain, fils d’un facteur communiste (le Eric Burdon local); cette rue rend hommage à Pierre Rébéquet (1901-1945), sous chef de gare, mort en déportation. La fausse gauche sociale-traite, festive, sociétale, anti-marxiste, devrait en prendre de la graine. Qu’il crève, le capitalisme!

sur ce fameux concert et même la date précise grâce à la légende d’une photographie: «King Crimson avec de gauche à droite John Wetton, Bill Bruford et Robert Fripp – Faches-Thumesnil le 20 novembre 1973.» Le 20 novembre 1973, j’étais donc à Faches-Thumesnil. Je me souviens d’un temps brumeux. J’avais les cheveux longs et bouclés comme un Louis XIV de Tergnier. J’ai même retrouvé une photo du public sur le site; j’ai regardé si j’apercevais Caron, et peut-être les copines et copains (Jean-François Le Guern, dit Paco, disparu en faisant la route; Florence, morte d’un virus délétère au milieu des eighties; Catherine, morte à 20 ans dans un accident de voiture dans le Sud). Je ne vis que dans le passé. Au BDM, nous avons aussi parlé de Kevin Ayers que j’étais allé voir à Noyon, en 1972, juste après la sortie de son disque Banamour. Complètement bourré, Kevin avait craqué son jean en velours peau de pêche et montré ses fesses au public. À la guitare: le génial Steve Hillage. J’étais avec Patrick Pain, un ami cher, chanteur fou de Van Morrison, et certainement Dadack, mon bon copain Gérard Lopez, bassiste génial et frère de la cité Roosevelt. Je suis allé dire bonjour à Dadack, cet été, au cimetière de Tergnier; il pleuvait. En sortant, j’en avais gros sur la patate. Pour me décontracter, j’ai photographié la plaque de la rue Rébéquet où résidaient les parents de Patrick. Dadack et moi allions lui rendre visite. J’ai l’automne mélancolique comme d’autres ont le vin mauvais.

Dimanche 9 octobre 2016.

 

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.