Sylvie Payet raconte le Vaugandy

La couverture du livre « Le chemin des fugues » qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher.

Bonjour lectrices !

Dans mon prochain roman, Le chemin des fugues (dont le narrateur, Pierre Chaunier, est un journaliste communiste à l’ancienne) qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher, j’évoque un pays bien étrange : le Vaugandy. Nombreux sont ceux qui disent que c’est un pays imaginaire. Pas si sûr ! C’est un pays sauvage, enclavé, difficilement accessible. Plein de surprises. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’y rendre, voire d’y résider. Peu, très peu, y sont parvenus.

L’écrivain Sylvie Payet, elle, est parvenue à ses fins. Elle ne rêvait pas de palmiers ou de plages de sable blond; elle rêvait des vertes prairies du Vaugandy. Elle vient de revenir de cette contrée; elle a livré ses impressions à mon copain Pierre Chaunier qui m’a transmis le texte ci-dessous. Je les en remercie.

Ph.L.

Juillet 2017

Bordurins,

Cher Monsieur Chaunier,                                                                                         

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Philippe Lacoche. Il m’a longuement m’a parlé de votre aventure en Vaugandy.

    Je me rappelle vous avoir entrevu à Bordurins, chez Jaunard, au café l’Amour du Prince (sacré Jaunard ! Etrange personnage). Je n’ai pas osé vous aborder. J’ai appris ce qui vous était arrivé à la clinique des Ombres avec Jean-Claude Depard. Jaunard n’en revient toujours pas… J’ai su (à Bordurins, un espace-temps hors du temps, tout se sait !) que Depard habitait dans le coin à Saint-Potier. Une belle maison ! J’y suis allée espérant, sur le conseil de Jaunard, faire sa connaissance, mais il n’était pas là.

    Pour tout vous dire, j’envisage de m’installer ici. Tout m’appelle en Vaugandy : sa ruralité, ses paysages bocagers, sa simplicité, son passé et ses animaux si bizarres. On n’en rencontre qu’ici ! Quel changement loin de cette société capitaliste qui va tuer nos campagnes ! J’ai envie de m’y investir. Je viens d’hériter de la maison de mon oncle Fernand à Bougettes les Combes. Un vrai résistant le Fernand ! Qu’est-ce qu’il a souffert, comme tant d’autres ici. Quelle histoire sa vie ! J’aimerais, si vous voulez bien, Monsieur Chaunier, vous rencontrer avec Jean-Claude. Vous seriez tous deux certainement de bons conseils dans cette perspective de rejoindre la communauté de cette chère région. Je me suis permis de vous raconter mon voyage à Bordurins. Je sais que Monsieur Lacoche est écrivain, je me suis amusée à faire une nouvelle.

    Merci à vous Monsieur Chaunier, hâte de vous rencontrer.

    Je vous ai mis quelques photos.

    Signé : Orangée de Mars.

***

NOUVELLE

Mon oncle du Vaugandy

Sous le filet d’eau continue, le paysage avait des allures de cendres et la voiture peinait à accélérer sur l’autoroute. J’avais quitté Amiens vers 11 heures. Le rendez-vous à Bordurins était prévu à 14 heures. Je devais signer l’acte notarié et récupérer les clés de la maison de l’oncle Fernand.

Je quittai enfin l’autoroute et pris la départementale en direction de Bordurins. D’un coup d’un seul, comme par miracle, l’orage fut chassé et le Vaugandy se révéla. Je ralentis l’allure, profitais du paysage vallonné, nourri de bocages et de bois. Tout me rappela l’Irlande. Ma mère m’avait parlé de cette région qu’elle avait qualifiée d’étrange et qu’elle semblait craindre. Ne racontait-on pas que, parfois, dans certains coins reculés, on avait croisé des ours ? A l’idée, je ne pus m’empêcher de rire. Et pourquoi pas un tigre !

Le premier village, légèrement enclavé, à ma surprise, se nommait Coq Maudit. Les maisons lourdes et hautes, de briques et de pierres étaient entourées de champs cultivés, de prairies où paissaient des troupeaux de vaches blanches et noires. Un cours d’eau le traversait. Malgré la pauvreté apparente et le silence, je le trouvai joli. Deux énormes tours crénelées apparurent en son cœur. L’église fortifiée me frappa, me rappela que j’étais dans un pays où, depuis des siècles, les guerres avaient fait des ravages et combien, dans cette région frontalière, nous étions proches de l’Allemagne. Je me souvins des propos de ma mère sur le caractère de Fernand : « Il ne s’en est jamais remis, ça lui a tourné sur le ciboulot. » Je connaissais peu de choses de cet oncle silencieux et bougon ; j’étais petite lorsque nous venions avec mes parents passer quelques jours auprès de lui à Bougettes-les-Combes dans la vaste maison aux larges pièces et à l’odeur âcre. Je préférais m’éclipser dans le jardin et surtout dans la prairie bordée d’églantines où je tenais compagnie à l’âne Bébert, un âne usé par le labeur, au regard d’une infinie tristesse et dont personne ne se souciait à part moi. Avant mon entrée en sixième, nous quittâmes Paris pour le Centre. Sans que j’en sache la raison, ma mère coupa les ponts avec ce frère unique, célibataire toute sa vie, qu’elle appelait « Le taciturne.» Il avait perdu sa jeune fiancée pendant la dernière guerre. Je n’en savais pas plus. Comme j’ignorais dans quel état j’allais trouver mon héritage…

J’arrivais à Pontron-les-Echauguettes, un village-rue. Il était désert et le café-tabac, comme la boulangerie, aux façades dégradées montraient qu’ils avaient fermé depuis longtemps. De la poste, seul restait un maigre panneau rouillé pantelant. Je me félicitais d’avoir pris une thermos de café et m’arrêtais plus loin, en bordure d’un bois. Aucun bruit si ce n’était le doux babillage des oiseaux nichés dans la tendre verdoyance des feuilles écloses aux prémices du printemps. Des effluves de jacinthes, en touches dispersées sur un tapis d’herbes fraîches, se mélangeaient à l’humus du bois. La pause prévue de cinq minutes s’étira. Je fis quelques pas. Au bout de l’allée, ouverte sur le vallon, en léger contrebas, en bordure de champ, je découvris les traces d’une voie ferrée dont les rails avaient disparu mais pas la gare. Une jolie gare en briques rouges, isolée au milieu de nulle part, qu’aucun train ne desservirait plus. Quels dégâts ! Voilà le résultat du capitalisme : nos campagnes se meurent ! Je ne pus m’empêcher de penser. Je regagnai la voiture, sortis la carte routière (je n’avais pas GPS). Bordurins était à moins de trente kilomètres. De nombreux chemins vicinaux permettaient d’accéder à la seule grande ville du département. Je pris au hasard le 4.

Lorsque je vis le panneau Bordurins, il était treize heures. Je m’étais perdue dans la toile d’araignée des lieux-dits et chemins d’accès, avec pour seuls compagnons à cette heure, l’aboiement des chiens et le regard curieux des vaches et chevaux, régnant en maître sur le territoire. Je fis l’impasse du déjeuner et j’eus à peine le temps de découvrir le centre-ville de la capitale du Vaugandy, – qui était en fait un bourg – et filai chez le notaire.

L’homme, la cinquantaine, m’attendait. Rougeaud, la cravate de biais, il sentait l’alcool. L’œil lubrique, il m’invita à le suivre dans son bureau aux allures de salle d’archives, tant il était encombré, imprégné de poussière. Il se dépêcha d’expédier les démarches et d’encaisser le chèque. Puis d’un large sourire, après un soupir, il sortit de sous le bureau, deux verres et une bouteille d’alcool sans étiquette.

-Ah ! Mademoiselle Colombe, il faut fêter votre arrivée dans le Vaugandy et goûter la Jaunarde, un alcool de poire dont vous me direz des nouvelles !

Bouche bée, je ne sus quoi répondre. Il poursuivit.

– J’espère que vous allez vous plaire ici ! Il y a tant de choses à y faire. Vous êtes architecte. Quand vous aurez fini la restauration de la bâtisse de votre oncle, vous pourrez rejoindre notre communauté. Les découpages administratifs, on s’en moque ; on fait notre propre communauté de communes avec tous ceux qui partagent nos valeurs. Ici nous sommes solidaires et pas du tout sexistes ! s’énerva-t-il. Vous nous aiderez à restaurer notre belle ville.

-Je…

Les ânes du Vaugandy.

n’ai pas l’intention d’y vivre Monsieur…. même si je fais des travaux. Je vais vendre la maison.

Il s’affaissa dans son fauteuil, puis se redressa.

-Ne vendez pas la maison ! Le Vaugandy va prendre de la valeur. Nous avons de nouveaux arrivants et pas n’importe lesquels, et des projets ! dit-il d’un ton sibyllin. Redressons nos campagnes, ne baissons pas les bras, aidez-nous, vous ne le regretterez pas !

-J’y réfléchirai, j’y réfléchirai, répondis-je, décidée à prendre congé. Connaissez-vous un endroit où je pourrais déjeuner à cette heure tardive ?

-Chez Jaunard, évidemment ! dites-lui que vous venez de ma part. Le bar-hôtel s’appelle l’Hôtel L’amour du prince ; il est situé dans une petite rue derrière le centre ville, je vous montrerai.

Je n’eus guère de peine à trouver l’endroit avec ses deux tours équipées de clocheton et sa large façade blanche. Je découvris, non loin, la petite gare à deux étages avec sa voie unique. Ainsi Bordurins était desservi par la SNCF. Tout à l’intérieur de l’hôtel respirait la seconde moitié du siècle dernier. Même le patron, un homme blond, la cinquantaine, peut-être, dont la fadeur faisait écho aux tons passés de la tapisserie auréolée de scène de chasse. Une tête de sanglier trônait dans la salle. Ravi de la recommandation du notaire, il m’installa dans la pièce ouverte sur le bar, aux tables couvertes de Vichy. J’eus droit, seule convive, au seul plat disponible : un ragoût de mouton avec des frites maison et une carafe de vin. Le tout pour huit euros.

Un homme, de taille moyenne, en costume sombre, était entré. Accoudé au bar, il commanda un verre de bière. Je crus le reconnaître. Je ne vis cependant pas son visage. Il maugréait quelques mots d’une voix grave, auxquels Jaunard, lui tapant sur l’épaule répondit :

– Allez Monsieur Chaunier ! Ne vous laissez pas abattre ! Vous en avez vu d’autres ! Et surtout revenez-nous vite. Le Vaugandy vous attend.

L’Orangée de Mars

 

 

 

 

 

 

La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.