Le jardin de mon père et le Drappier bio

              

Le jardin de mon père en hiver.

Le jardin de mon père en hiver.

   J’ouvre les volets de ce qui était mon ancienne chambre dans la maison de mes parents, celle où, en décembre 1969, j’épinglais un poster de Brian Jones, décédé en juillet de la même année, et que j’avais dû trouver dans Best ou dans Extra. Je regarde le jardin dont mon père est si peu fier puisqu’il n’a plus la force de l’entretenir comme il le voudrait. Je le rassure ; je le trouve beau, moi, son jardin. Un peu broussailleux et plein de cicatrices, comme les joues et la tête de mon grand-père Alfred, un ancien Poilu de la Somme, que je revois bêcher cette même terre au milieu des années soixante. J’étais enfant. Il m’appelait « mon gamin », ou « Tiot ». Il venait du Nord,  avait travaillé comme contrôleur dans les trains du Chemin de fer du Cambrésis, puis, lors de la bien-aimée nationalisation,  il avait été embauché par la SNCF. Je les regardais souvent, travailler ensemble dans le jardin, mon père et lui. Il est toujours beau, le jardin de mon père car son père et lui, y ont mis tout leur cœur pour y faire pousser des légumes dans cette terre de Tergnier meurtries par les bombes teutonnes, puis alliées. Je me dis que si nous avions habité dans l’Aube, ce jardin eût pu être planté de vignes. Je venais de lire dans L’Union, dans les pages saumon « Economie », un excellent article de mon confrère Yann Tourbe, sur les quinze hectares d’Urville qui passent en bio (mardi 23 décembre, cahier Economie, page XI). Urville : le champagne de la maison Drappier, mon préféré ; il était également le préféré du général de Gaulle. A l’époque, quand je le découvris, en 2002, je ne savais pas qu’il fût du goût du héros national. J’étais souvent à Paris en ces époques difficiles de ma vie. Je venais de me séparer de ma femme. Je buvais beaucoup, faisais la fête, notamment avec mes copains du Figaro littéraire et de la revue Immédiatement auxquels je collaborais avec un vif plaisir. Nous arpentions tout Paris, à pas de hussards, fous de littérature, de filles, d’alcool. Il y avait là Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy, Luc Richard, Jean-Christophe Buisson, Christian Authier, et quelques autres. Nous parlions de Kléber Haedens, de Stephen Hecquet, de Roger Vailland, d’Antoine Blondin, de Michel Déon. Un soir, Sébastien Lapaque nous fit découvrir ce merveilleux champagne qu’est le Drappier, œuvre de Michel Drappier qui, déjà, se considérait plus comme un vigneron que comme un négociant. Je tombais sous le charme de ce vin 100% pinot noir, à la fois robuste et élégant. « Un champagne d’hommes », souriaient mes amis. (Je ne connaissais pas encore la cuvée Quattuor, seul blanc de quatre blancs à ce jour en champagne, plus féminin.) J’ai pu vérifier auprès des dames qui traversèrent mon existence qu’ils disaient vrai. Généralement, elles ne le goûtaient guère, le 100% pinot noir. Elles préféraient le blanc de blancs du secteur d’Epernay, moins brut, plus fruité, tout en chardonnay. La peau de leurs joues de filles rosissait sous l’effet des bulles et de ma barbe de trois jours, broussailleuse comme le jardin de mon père.

                                                     Dimanche 11 janvier 2015.

Un pur bonheur

 Concis, élégant, irrévérencieux, subjectif, vachard, «Mufle », dernier roman d’Eric Neuhoff, est un véritable petit bijou d’écriture et de plaisir.

Eric Neuhoff : un style, une élégance.

Disons le tout de go: c’est l’un des meilleurs romans du premier trimestre 2012.Peut-être même le meilleur, de par sa concision, sa subjectivité rassérénante, sa mauvaise foi affichée et, au final, assez joyeuse. Sa totale douce désespérance; son désenchantement poétique et acidulé. Éric Neuhoff est non seulement un grand écrivain – ce que certains lettrés savent faire – (lisez ses essais Champagne! 1998, Michel Déon, Le Rocher, 1994, et le sublime Les Insoumis, Fayard, 2009); c’est surtout un grand romancier – ce que très peu de lettrés savent faire. Son souci, le seul, c’est qu’il ne se prend pas au sérieux. Il égrène au fil des ans, des petits romans succulents, sexy, qui, par pudeur, dissimulent leur réelle et belle profondeur. Neuhoff est élégant; il n’a pas la larme facile ou, en tout cas, il n’en laisse rien voir. Son Mufle est un délice. C’est une manière de Je ne veux jamais l’oublier (merveilleux roman de Michel Déon, au cœur des années cinquante) vachard, incisif. Uppercut. Format court. Grosse nouvelle. On dirait parfois du Morand qui eût eu du cœur. Que nous raconte-t-il? L’histoire d’un type divorcé à deux reprises, cinquantenaire revenu de pas mal de choses mais pas encore tout à fait blasé, qui pense – enfin! – avoir trouvé la femme de son existence. Ce sera, on s’en doute, la catastrophe car la belle ne cessera de se moquer de lui, le trompera, «sur toute la ligne, de Nation à Dauphine», comme le dit Alex Beaupain dans l’une de ses chansons. Ce dont on ne se doute pas forcément, c’est le bonheur qu’on a à savourer cette petite merveille de précision littéraire, d’humour grinçant, de bâclé – apparent – élégant. «Je voulais savoir ce que ça faisait d’être un con. J’étais certain que le résultat ne me plairait pas tellement», écrit-il, évoque dans un style impeccable, «les malheurs» qui semblent glisser sur elle «comme la pluie sur une vitre de TGV», et des vacances à Cadaqués dignes des meilleures pages de Kléber Haedens et de Stephen Hecquet. Ce Mufle est un pur bonheur.

PHILIPPE LACOCHE

 

«Mufle», Éric Neuhoff, Albin Michel,

114 pages, 11,90 euros.