Le panache si français de Christian Authier

              Christian Authier dresse un portrait de cette France qui se souvient de l’Histoire, de la littérature et conspue l’ordre techno-marchand.

Christian Auth

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

ier est l’un de nos meilleurs écrivains. Romancier délicat, essayiste pertinent, toujours à contre-courant de la pensée unique, il nous livre, avec De chez nous , une ode à la France en ce qu’elle a de plus élégant, de plus noble, de plus fraternel. En ces époques de mondialisation forcenée, d’hystérie européenne, de modernité à tout prix, Christian Authier écrit, la paix au cœur, à la fois serein, calment révolté, le bonheur de vivre ici. Chez lui, aucune miette de chauvinisme obtus, de gauloiserie vulgaire. Tout n’est que finesse, aristocrate manière, même lorsqu’il défend des valeurs que la vraie gauche, si elle existait encore, eût pu prôner. Christian Authier se souvient de l’Histoire.

Bouleversant de sincérité

Il a raison ; il n’y a que ça de vrai, avec la littérature. Il rappelle les horreurs de la milice, se souvient du courage des Bataillons de la Jeunesse, constitués de communistes pour la plupart qui participèrent aux premières attaques contre les soldats allemands. Il salue fraternellement l’étonnant et magnifique Bernanos, catholique, monarchiste, qui s’en prend avec panache au gouvernement de Vichy et à ses nervis antisémites. Il en fait de même avec un autre monarchiste, grand résistant, écrivain exceptionnel, Jacques Perret, «un anar goguenard brandissant le drapeau noir des copains d’abord». Maquisard, il montait au combat avec ses copains FTP, communistes, patriotes comme lui. Il salue au passage le grand résistant Hélie de Saint-Marc qui prit parti pour l’Algérie française par honneur et fidélité qui «lui intimait l’ordre de ne pas abandonner des populations qui avaient fait confiance à l’armée et aux serments des politiques». Plus près de nous, il loue les talents littéraires de Bernard Chapuis et de Stéphane Hoffmann qui, tous deux «cultivent un anarchisme rigolard tempéré par quelques principes et réflexes non négligeables: se méfier des cuistres et des marchands, rester à l’écart des donneurs de leçons et des engouements grégaires». Et, comme il parle bien de l’alcool et de l’ivresse, Christian Authier! On croirait entendre chanter en choeur Antoine Blondin, Kléber Haedens et Robert Giraud: «Je bois pour me souvenir de ceux avec qui j’ai trinqué et qui ne sont plus là. Des murs de silence nous séparent désormais quand ce ne sont pas d’autres frontières encore plus infranchissables. Ce sont amis et amours que vent emporte. Rien de plus émouvant que les premières et les dernières fois. Une première fois ne s’oublie pas. La dernière fois, on ne s’en rend compte en général, que bien après. Lorsqu’il est trop tard, quand les gestes et les mots retenus font retentir la musique déchirante de ce qui reviendra plus.» Ce livre est bouleversant de sincérité et de délicatesse.

PHILIPPE LACOCHE

 

De chez nous, Christian Authier, Stock, 171 p.; 17,50€.

 

Un humour ravageur contre la bêtise de la société contemporaine

    Avec le talent d’un Alejandro Jodorowsky ou d’un Félicien Marceau, Stéphane Hoffman nous offre trois contes hilarants, cyniques et discrètement moralistes. Un régal.

    C’est certainement l’un des livres les plus drôles de ces dix dernières années. C’est aussi, – et surtout – un livre bien plus profond qu’il n’en a l’air. Son charme vient de là, comme celui qui émane le plus souvent des grands livres. Sous la drôlerie : l’analyse, la tristesse, la mélancolie, l’absurdité, voire la noirceur et le désespoir. Woody Allen, Charlie Chaplin, Patrick Besson, Bobby Lapointe, Alejandro Jodorowsky, Serge Gainsbourg, Eugène Ionesco, Georges Feydeau et quelques autres, quelques grands autres, font ou faisaient ça très bien.

    Stéphane Hoffmann, qui a l’élégance de ne pas se prendre au sérieux, sera certainement agacé par ces comparaisons qu’il estimera excessives. Elles sont de mon fait; il n’a rien demandé à personne. Il n’a fait qu’un bon livre. Un excellent livre. C’est déjà beaucoup. Son dernier opus, Le méchant prince et autres histoires sans morales, est un régal. Il m’a fait penser –autre comparaison qui, celle-là, devrait ravir Hoffman qui lui a consacré un ouvrage, au Rocher – à l’inoubliable Félicien Marceau au faîte de sa forme et de son talent.

    Un roman? Non, pas vraiment. Trois contes, plutôt, mis bout à bout, qui, presque, s’emboîteraient, sans vraiment se toucher, mais laisseraient couler en leurs artères le même sang littéraire ardent et jaillissant.

                                                  Niaiseux de Norvège, Equina de Suède

    Dans le premier, il nous conte (sorry!) l’histoire d’un roi qui abdique afin de reprendre une auberge. Le prince Rourik, fruit d’une très longue lignée, est totalement azimuté. Il semble hors de tout, de lui, du monde, de la vie, entretient des idées fixes comme un doux retraité eût pu couver ses géraniums. Stéphane Hoffmann s’en donne à cœur –joie, brocarde et dépeint, à peine cruel, les grandes familles aristocratiques de ce monde, une sorte de jet-set perdue dans de lointaines montagnes alpestres, gentils dégénérés, consanguins et étonnants. On se croirait à la fois chez La Fontaine et chez Courteline. Il les affuble de noms délicieux : Echalas du Luxembourg, Porcelet d’Orange, Niaiseux de Norvège, Equina de Suède, Drelin Drelin de Monaco, Joufflu de Danemark, Ereinté de Wessex, Nuage des Asturies, Hébété de Calabre, Moumou de Grèce, Braise de Gerolstein. Les chevaux – aux noms de purs sangs – d’un manège de fin règne qui tourne, tourne dans un monde qui n’est plus le leur depuis longtemps. Toutes ressemblances avec…

    Au passage, Hoffmann rend un hommage à la gastronomie, lâche des recettes de cuisines qu’eussent pu concocter le regretté Kléber Haedens et sa Caroline chérie, fin cordon bleu, loue – et il a bien raison – ce délicieux et trop sous-estimé légume qu’est le radis noir.

    Un peu plus loin, l’un des purs sangs meurt étranglé par la vitre électrique de sa voiture, « déclenchée par erreur alors qu’il avait glissé la tête par la portière pour demander son chemin à une jeune laitière qu’il trouvait à son goût« . Et balance quelques belles vacheries, bien politiquement incorrectes qui font chaud au cœur. Parlant des mêmes : « Nous sommes des gens sans intérêt ni charme ni talent particuliers, donnés en spectacle à nos peuples pour leur fournir la dose de rêve nécessaire à continuer leur vie douloureuse. Nous sommes comme des suppositoires qu’on flanque au cul des morts pour les empêcher de trop puer avant l’ensevelissement. Nous sommes des suppositoires dans le cul de nos pays; des pays fondus depuis longtemps dans le potage européen, sans qu’on ait osé le leur dire. »

                                 « Pas des catholiques, des hippies! »

    Le deuxième conte a pour cadre l’Italie où un célèbre play-boy devient pape. Là encore, c’est drôle, très drôle. Même les prélats se prélassent dans la mélasse, ne croient plus à rien, y vont de réflexion du genre : « Ce ne sont pas des catholiques, ce sont des hippies. Et on leur demande d’abord d’être de bons Italiens. Citoyens d’abord. Catholiques, s’ils l’osent! »

    Quant au troisième, c’est certainement le plus caustique, le plus fou, le plus juste du point de vue de la portée de son analyse politique et philosophique. Il nous présente une société française où plus personne ne veut travailler et où tout le monde veut faire l’amour. Les gens cavalent après le bonheur comme un soudard après la croupe d’une servante. Et Dieu dans tout ça? Dieu regarde ça de haut, tente d’améliorer les choses, essaie de redresser la barre. En France, les citoyens ne font plus l’amour qu’entre 12 heures et 13 heures. Pas avant ni après. Dieu fait en sorte que la population française se trouve dans l’impossibilité de mourir avant 101 ans et une heure après sa naissance. « On avait beau sauter de la tour Eiffel ou des falaises d’Etretat, se ruer sous le métro ou des voitures, avaler du cyanure ou se tirer une balle dans le cerveau, on ne pourrait jamais. Souvent, on était amoché; mort, jamais. »

    L’humour ravageur de Stéphane Hoffmann fait mouche car ce rire là est l’œuvre d’un moraliste discret pour qui l’outrance du conte n’est qu’une machine à tuer la bêtise humaine. Une machine douce car on sait bien qu’il est déjà trop tard.

                                            Philippe Lacoche

Le méchant prince et autres histoires sans morales, Stéphane Hoffmann. Albin Michel. 265 p.; 18,50 euros.