Couderc et Cuba dans l’actualité

Frédéric Couderc, dernièrement, au Salon du livre de Creil.

Frédéric Couderc, dernièrement, au Salon du livre de Creil.

L’ancien grand reporter propose un roman somptueux et bien ficelé. À ne pas manquer.

Avec son – excellent! – dernier roman, étrangement intitulé Le jour se lève et ce n’est pas le tien, Frédéric Couderc (qui vit entre le Cap et Paris; ancien grand reporter, il se consacre à l’écriture, enseigne au Labo des histoires, et son roman, Un été blanc et noir, sorti en 2013, s’est vu couronner par le prix du Roman populaire que vient de se voir attribuer notre ami, le très picard Jacques Béal, ancien grand reporter au Courrier picard) se retrouve en pleine actualité.

L’excellent Raùl – le plus communiste, l’homme si proche de Moscou, c’est lui, le vrai bolchevique, c’est toujours lui – félicite le gros blond à la coiffure de perruche.

Avec l’élection de Trump, il n’en est que plus éclairant. En effet, l’histoire de ce livre est ancrée à Cuba. De La Havane en 1959, à La Havane en 2009. On s’en doute, les personnages, bien réels, ont pour noms Fidel et Raùl Castro, le Ché, Batista, mais aussi et surtout Camilo Cienfuegos (1932-1959). Il y a quelques jours Ronald Trump était élu. Première réaction: l’excellent Raùl – le plus communiste, l’homme si proche de Moscou, c’est lui, le vrai bolchevique, c’est toujours lui – félicite le gros blond à la coiffure de perruche. (Il n’a pas attendu les troskards pour être malin, voire prudent, un tantinet sournois; sans ces qualités, point de vraie révolution possible.) Seconde réaction: le gouvernement de Raùl Castro a annoncé dans la presse d’État la tenue, «la semaine prochaine, d’exercices militaires «stratégiques» à l’échelle nationale visant à faire face à une éventuelle invasion, sans toutefois faire explicitement le lien avec l’élection de Donald Trump», comme le souligne sur internet le site 24 heures. Génial: on dirait Staline à l’aube de la salvatrice bataille de Stalingrad. (Pour mémoire, ces manœuvres avaient été mises en place pour la première fois au moment de l’élection du républicain Ronald Reagan en 1980. Les derniers exercices de ce type s’étaient tenus en 2013.) Ce livre, taillé au cordeau (rien ne dépasse), efficace, très cinématographique (on sent que l’auteur Frédéric Couderc a dû suivre d’excellents ateliers d’écriture, américains très certainement), raconte les pérégrinations de Leonard Parker, un obstétricien new-yorkais, sympa, très bobo, fraternel, un bon mec; son obsession: éclaircir «le brouillard de ses origines». Car, là, ce n’est pas triste. Il se demande d’abord pourquoi sa mère, Dora, a tenu à se faire enterrer au cimetière d’Union City, coin des Cubains exilés. Il mène l’enquête, plonge dans le passé. Il tombe sur la folle histoire d’amour qu’entretirent Dolores, héritière d’une fortune gagnée grâce au dicateur Batista, et Camilo Cienfuegos, guérillero au courage inouï, compagnon de Fidel. Et comment ne pas aimer un roman dans lequel passent Clash, Marisa Berenson et le regretté Alan Wilson, chanteur-harmoniciste du divin Canned Heat. Un livre passionnant.

PHILIPPE LACOCHE

Le jour se lève et ce n’est pas le tien, Frédéric Couderc; éd. Héloïse d’Ormesson; 367 p.:; 20 €.

 

 

Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

Jean-Louis Murat : « Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes »

 

 

Jean-Louis Murat sur la pochette de son dernier album "Toboggan".

Il donnera un concert à la Maison de la culture d’Amiens, le jeudi 16 mai, à 20h30. Et il vient de sortir un excellent album « Toboggan ». Rencontre à Paris.

Il est dit que vous détestez vous répéter. Qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau avec Toboggan, votre nouvel album?

Plus de chansons, plus d’ambiances méditatives. La formule rock coupe la méditation et l’herbe sous le pied de la rêverie. Le rock peut devenir un hachoir d’émotions. Il y avait longtemps que je n’avais pas enregistré un disque seul. Je n’ai pas procédé à une recherche bébête de l’énergie, ni de l’efficacité. Il faut tout penser post-rock. Après les machines, quelque chose comme une BO de la crise. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’entendre la musique des traders.

Cet album est doux et calme. Etait-ce la couleur que vous souhaitiez lui donner?

Avec l’âge, je ressens le triangle de la forme… La forme faisant usage de fond, si on veut changer le fond, il faut changer la forme… Moi, j’écris à la plume, avec de l’encre et un buvard. C’est très moderne de ne pas avoir de portable et d’écrire à la plume. Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes.

J‘ai lu que vous aviez fait le choix entre une quarantaine de morceaux. Vous composez très vite et beaucoup. Dans quelles conditions ce disque a-t-il été écrit? Où? Avec qui?

C’est habituel chez moi. McCartney composait et apportait de très nombreux morceaux. Le studio, c’est trop cher; c’est un lieu d’enregistrement. Pas de composition. J’aime enregistrer en une prise.

On dit que vous êtes un homme de contrastes. Insaisissable. Qu’en pensez-vous? Et pourquoi?

Cela me paraît bien naturel. Je procède en musique comme je fais avec les couleurs en peinture. J’utilise les couleurs primaires. Pas de couleurs secondaires, ni de couleurs tertiaires. Ma terre, l’Auvergne, est celle des contrastes : dans les basiliques, le soleil jaune sur la pierre volcanique noire… Ca forge un caractère et une sensibilité. Il faut les deux. Je suis assez contradictoire au quotidien. Je n’ai jamais voulu privilégier une façon d’être. Je suis à la fois tendre et très violent depuis l’enfance. J’essaie de faire au mieux avec ça. Faire des disques, ça me discipline…

Comment s’est passé la rupture avec Universal? Et votre venue chez Pias, label belge à l’origine?

En fait, il n’y a pas eu de rupture à proprement parler, mais bien un accord. Pour mon anniversaire, j’ai reçu un cadeau du responsable de chez Polydor. Il me confiait qu’il était fan et m’a souhaité le meilleur pour l’avenir. C’était un peu un hasard si je m’étais retrouvé chez Universal; c’est parce qu’ils avaient racheté V2. Pias sont venus me voir en Auvergne. J’ai fait un disque un peu plus détendu. Travailler avec des labels indépendants, c’est dans ma nature; ça me va bien. Ca correspond à l’image que les gens voudraient que j’aie. Dans la loge, récemment; j’ai vu tous mes anciens patrons (ceux de V2, de Virgin, de Polydor, etc.) Ils se sont tous retrouvés dans la loge. (Rires.) Ma réputation de mauvais coucheur est un peu idiote.

On lit dans votre biographie que si vous n’étiez pas devenu artiste, vous seriez devenu malfaiteur. Auriez-vous des prédispositions ou un goût pour cette dernière activité ?

Avant de faire des disques, je n’avais pas de limites. C’est une réalité. Je n’avais pas envie de m’intégrer. J’étais incapable de penser que j’aurais pu devenir un jour salarié et avoir un patron. Très jeune, j’ai ressenti cela. Aujourd’hui, je suis grand-père… N’empêche : quand on voit Bob Dylan, Keith Richards, Verlaine… on comprend que ce qui est le plus proche de la fonction d’artiste, c’est celle de malfaiteur. Si les artistes ne peuvent pas exercer leur activité d’artistes, ce n’est pas bon. Il ne faut pas les contrarier. Regardez Mao, Hitler, Staline… ce sont tous des artistes ratés. Il ne faut pas couper l’herbe sous le pied des artistes; on ne transforme pas les loups en agneaux. Je refuse de tout penser comme un agneau. Un loup qui pense comme un agneau est mort.

Vous avez besoin du Massif central, de La Bourboule. Qu’est-ce que ces lieux vous apportent? Comment y vivez-vous? Qu’y faites-vous?

J’habite à cinq kilomètres de La Bourboule, dans une vieille ferme construite par un grand-oncle. J’ai refait le lien paysan. Je suis un pur produit de la paysannerie. Mes parents étaient devenus modernes; ils ont habité en ville. Le lien avait été rompu. Je voulais refaire le lien. Mon retour en Auvergne a été pour moi une façon de me refaire des racines. J’étais perdu; je ne savais plus où j’en étais. Il ne faut pas plaisanter avec ça. On ne peut pas avoir des individus hors sol.

Comment avez-vous écrit cette magnifique chanson qu’est « Mont sans-Soucis »?

Mon épouse s’en souvient encore. Et en descendant le col de la Ventouse, j’ai dit à ma femme : « Excuse-moi, il faut que je m’arrête. » J’ai pris un papier, un crayon. J’ai écrit le texte en un quart d’heure. Ca m’est venu en conduisant ma voiture.

Kevin Ayers, ex-Soft Machine, vient de décéder. Le connaissiez-vous? Parlez-moi de votre amitié avec un autre ex-Soft Machine : Robert Wyatt.

J’avais vu Kevin Ayers en concert à la fac de Clermont, dans les années soixante-dix. J’aime beaucoup cette époque. (NDLR : il cite Kevin Coyne, Procol Harum, etc.) Robert Wyatt écoute ce que je fais. Au cours d’une interview accordée à un magazine américain, il m’avait classé numéro un de ses préférences. Ce qui me touche chez lui, c’est ce côté ange paralysé. Sa voix est angélique. Il vit comme un pauvre; il me sert d’exemple. Et sa confiance me donne de la force

Vous aimez lire; quels sont vos auteurs de chevet?

J’ai lu tout Proust, tout Nietzsche, tout Camus; j’ai repris la lecture de La Recherche du temps perdu. En ce moment, je lis beaucoup sur la Grèce antique. (Dans mon cartable, j’ai un livre de Jean-Pierre Vernant. Lire toute l’oeuvre de Jean-Pierre Vernant, ça me paraît très intéressant.) Je suis en train de lire le dernier Philip Roth.

Et les écrivains d’Auvergne, vous les lisez?

Je vous recommande Marie-Hélène Lafon; c’est très très bien. Elle écrit sur le monde paysan; elle est professeur à la Sorbonne, mais elle est du Cantal. Je retrouve tout. J’ai lu tout Marie-Hélène Lafon; j’ai connu tout ça parfaitement. C’est comme si je l’avais écrit moi-même.

Et Vialatte, vous avez lu?

Bien sûr. Je l’ai lu grâce à mon grand-père. Les chroniques de Vialatte dans La Montagne. Je n’y comprenais rien, mais c’est le style qui me plaisait; je trouvais ça admirable.

Et Blondin qui vivait dans le Limousin?

Bien sûr; j’ai l’impression que j’ai toujours lu Blondin. Je le lisais dans L’Equipe.

Et Robert Giraud, un sacré écrivain, grand résistant qui combattit dans les maquis d’Auvergne au côté de Guingouin…

Oui, j’ai lu un livre de lui; je me demande s’il n’y avait pas des vaches Salers sur la couverture. Mon petit dernier s’appelle Gaspard; je l’ai appelé comme ça car c’était le nom des maquisards dans le Puy-de-Dôme. ( N.D.L.R : Émile Coulaudon, dit Colonel Gaspard, héros de la résistance en Auvergne.)

Vous jouerez le 16 mai prochain à la maison de la culture d’Amiens. Connaissez-vous déjà cette ville et la Picardie?

Quand j’y viens, je vais voir la cathédrale. La Picardie est le pays des cathédrales.

Avec quelle formation serez-vous sur scène?

Nous serons deux sur scène (dont un batteur-percussionniste et une installation avec des images; des choses que j’ai réalisées et qui seront diffusées sur trois écrans). Mon dernier disque sera la matrice de ce spectacle.

Propos recueillis

par Philippe Lacoche