Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Les grands livres de Berthet

Frédéric Berthet.

 Mort rongé par l’alcool à 49 ans en 2003, Frédéric Berthet, considéré comme le plus doué de sa génération, voulait écrire son grand livre. Il en écrivit plusieurs.

 « Il avait une aura fascinante, de par ses fréquentations prestigieuses: Barthes, Sollers, Julia Kristeva… Mais surtout, il était extrêmement drôle.» C’est en ces termes que Pierre Bayard, professeur de littérature française à l’université de Paris VIII et psychanalyste, évoque son camarade de promotion à Normal sup, Frédéric Berthet. Drôle: nul doute qu’il devait l’être dans la vie, Berthet. Il l’est si souvent dans ses livres. Doué, «le plus doué de sa génération», disait Sollers à son propos, cela ne fait pas non plus l’ombre d’un doute. Il était non seulement titulaire d’un plume singulière, étonnante, mais aussi et surtout d’un esprit vif et d’une intelligence à fleur de peau qui a fini, certainement, par lui jouer des tours. On sait tous qu’il ne faut pas être trop intelligent pour vivre vieux. Un peu oui, peut servir. Trop ouvre l’écluse des eaux glacées de la lucidité qui finissent par vous noyer. Hydrocution par angoisse. Ce fut le cas de Frédéric Berthet, mort à 49 ans, en 2003, rongé par l’alcool, le désespoir et divers abus.Il était pourtant pressenti comme un grand espoir littéraire de sa génération. Il passa à l’acte, certes, nous donnant à lire d’adorables livres, vifs, pétillants, intelligents, des mots drivés à la hussarde, des coupes à la Morand, des sprints à la Fitzgerald. Daimler s’en va, petit livre hilarant, fera son succès. Mais est-ce suffisant pour Berthet qui place la barre très haut: il veut écrire un grand livre. «Et s’en aller», dit-il. On écrit souvent ses grands livres sans s’en rendre compte. Ce n’est pas à nous d’en décider. Frédéric Berthet quittera le Lyon de son enfance, brillera à Paris, sortira beaucoup, boira tout autant, se mariera avec un mannequin, récoltera le prix Roger-Nimier en1989, deviendra secrétaire d’Edgar Faure, vendra peu de livres, s’isolera en province. Notamment dans le Berry. C’est de là qu’il écrit le succulent petit livre de chroniques qui nous préoccupe: Paris-Berry. Il y parle de travail, d’un four à pain, de ses rêves, de Blondin, de ses copains Patrick Besson et Éric Neuhoff, d’une jeune héritière qui vient lui rendre visite dans sa lointaine campagne. Et, cerise sur le gâteau, Berthet pêche à la ligne et traque, comme pas deux, le carnassier. On sait tous, en Picardie, qu’un homme qui pêche ne peut être totalement mauvais. Frédéric Berthet était, en tout cas, un excellent écrivain. On eût envie de le connaître et de trinquer avec lui. Il est trop tard; il est souvent trop tard dans la vie.

PHILIPPE LACOCHE

«Paris-Berry», Frédéric Berthet, La Table Ronde, coll. La Petite Vermillon (poche). 108 p.; 5,90 euros.