Sylvie Payet raconte le Vaugandy

La couverture du livre « Le chemin des fugues » qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher.

Bonjour lectrices !

Dans mon prochain roman, Le chemin des fugues (dont le narrateur, Pierre Chaunier, est un journaliste communiste à l’ancienne) qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher, j’évoque un pays bien étrange : le Vaugandy. Nombreux sont ceux qui disent que c’est un pays imaginaire. Pas si sûr ! C’est un pays sauvage, enclavé, difficilement accessible. Plein de surprises. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’y rendre, voire d’y résider. Peu, très peu, y sont parvenus.

L’écrivain Sylvie Payet, elle, est parvenue à ses fins. Elle ne rêvait pas de palmiers ou de plages de sable blond; elle rêvait des vertes prairies du Vaugandy. Elle vient de revenir de cette contrée; elle a livré ses impressions à mon copain Pierre Chaunier qui m’a transmis le texte ci-dessous. Je les en remercie.

Ph.L.

Juillet 2017

Bordurins,

Cher Monsieur Chaunier,                                                                                         

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Philippe Lacoche. Il m’a longuement m’a parlé de votre aventure en Vaugandy.

    Je me rappelle vous avoir entrevu à Bordurins, chez Jaunard, au café l’Amour du Prince (sacré Jaunard ! Etrange personnage). Je n’ai pas osé vous aborder. J’ai appris ce qui vous était arrivé à la clinique des Ombres avec Jean-Claude Depard. Jaunard n’en revient toujours pas… J’ai su (à Bordurins, un espace-temps hors du temps, tout se sait !) que Depard habitait dans le coin à Saint-Potier. Une belle maison ! J’y suis allée espérant, sur le conseil de Jaunard, faire sa connaissance, mais il n’était pas là.

    Pour tout vous dire, j’envisage de m’installer ici. Tout m’appelle en Vaugandy : sa ruralité, ses paysages bocagers, sa simplicité, son passé et ses animaux si bizarres. On n’en rencontre qu’ici ! Quel changement loin de cette société capitaliste qui va tuer nos campagnes ! J’ai envie de m’y investir. Je viens d’hériter de la maison de mon oncle Fernand à Bougettes les Combes. Un vrai résistant le Fernand ! Qu’est-ce qu’il a souffert, comme tant d’autres ici. Quelle histoire sa vie ! J’aimerais, si vous voulez bien, Monsieur Chaunier, vous rencontrer avec Jean-Claude. Vous seriez tous deux certainement de bons conseils dans cette perspective de rejoindre la communauté de cette chère région. Je me suis permis de vous raconter mon voyage à Bordurins. Je sais que Monsieur Lacoche est écrivain, je me suis amusée à faire une nouvelle.

    Merci à vous Monsieur Chaunier, hâte de vous rencontrer.

    Je vous ai mis quelques photos.

    Signé : Orangée de Mars.

***

NOUVELLE

Mon oncle du Vaugandy

Sous le filet d’eau continue, le paysage avait des allures de cendres et la voiture peinait à accélérer sur l’autoroute. J’avais quitté Amiens vers 11 heures. Le rendez-vous à Bordurins était prévu à 14 heures. Je devais signer l’acte notarié et récupérer les clés de la maison de l’oncle Fernand.

Je quittai enfin l’autoroute et pris la départementale en direction de Bordurins. D’un coup d’un seul, comme par miracle, l’orage fut chassé et le Vaugandy se révéla. Je ralentis l’allure, profitais du paysage vallonné, nourri de bocages et de bois. Tout me rappela l’Irlande. Ma mère m’avait parlé de cette région qu’elle avait qualifiée d’étrange et qu’elle semblait craindre. Ne racontait-on pas que, parfois, dans certains coins reculés, on avait croisé des ours ? A l’idée, je ne pus m’empêcher de rire. Et pourquoi pas un tigre !

Le premier village, légèrement enclavé, à ma surprise, se nommait Coq Maudit. Les maisons lourdes et hautes, de briques et de pierres étaient entourées de champs cultivés, de prairies où paissaient des troupeaux de vaches blanches et noires. Un cours d’eau le traversait. Malgré la pauvreté apparente et le silence, je le trouvai joli. Deux énormes tours crénelées apparurent en son cœur. L’église fortifiée me frappa, me rappela que j’étais dans un pays où, depuis des siècles, les guerres avaient fait des ravages et combien, dans cette région frontalière, nous étions proches de l’Allemagne. Je me souvins des propos de ma mère sur le caractère de Fernand : « Il ne s’en est jamais remis, ça lui a tourné sur le ciboulot. » Je connaissais peu de choses de cet oncle silencieux et bougon ; j’étais petite lorsque nous venions avec mes parents passer quelques jours auprès de lui à Bougettes-les-Combes dans la vaste maison aux larges pièces et à l’odeur âcre. Je préférais m’éclipser dans le jardin et surtout dans la prairie bordée d’églantines où je tenais compagnie à l’âne Bébert, un âne usé par le labeur, au regard d’une infinie tristesse et dont personne ne se souciait à part moi. Avant mon entrée en sixième, nous quittâmes Paris pour le Centre. Sans que j’en sache la raison, ma mère coupa les ponts avec ce frère unique, célibataire toute sa vie, qu’elle appelait « Le taciturne.» Il avait perdu sa jeune fiancée pendant la dernière guerre. Je n’en savais pas plus. Comme j’ignorais dans quel état j’allais trouver mon héritage…

J’arrivais à Pontron-les-Echauguettes, un village-rue. Il était désert et le café-tabac, comme la boulangerie, aux façades dégradées montraient qu’ils avaient fermé depuis longtemps. De la poste, seul restait un maigre panneau rouillé pantelant. Je me félicitais d’avoir pris une thermos de café et m’arrêtais plus loin, en bordure d’un bois. Aucun bruit si ce n’était le doux babillage des oiseaux nichés dans la tendre verdoyance des feuilles écloses aux prémices du printemps. Des effluves de jacinthes, en touches dispersées sur un tapis d’herbes fraîches, se mélangeaient à l’humus du bois. La pause prévue de cinq minutes s’étira. Je fis quelques pas. Au bout de l’allée, ouverte sur le vallon, en léger contrebas, en bordure de champ, je découvris les traces d’une voie ferrée dont les rails avaient disparu mais pas la gare. Une jolie gare en briques rouges, isolée au milieu de nulle part, qu’aucun train ne desservirait plus. Quels dégâts ! Voilà le résultat du capitalisme : nos campagnes se meurent ! Je ne pus m’empêcher de penser. Je regagnai la voiture, sortis la carte routière (je n’avais pas GPS). Bordurins était à moins de trente kilomètres. De nombreux chemins vicinaux permettaient d’accéder à la seule grande ville du département. Je pris au hasard le 4.

Lorsque je vis le panneau Bordurins, il était treize heures. Je m’étais perdue dans la toile d’araignée des lieux-dits et chemins d’accès, avec pour seuls compagnons à cette heure, l’aboiement des chiens et le regard curieux des vaches et chevaux, régnant en maître sur le territoire. Je fis l’impasse du déjeuner et j’eus à peine le temps de découvrir le centre-ville de la capitale du Vaugandy, – qui était en fait un bourg – et filai chez le notaire.

L’homme, la cinquantaine, m’attendait. Rougeaud, la cravate de biais, il sentait l’alcool. L’œil lubrique, il m’invita à le suivre dans son bureau aux allures de salle d’archives, tant il était encombré, imprégné de poussière. Il se dépêcha d’expédier les démarches et d’encaisser le chèque. Puis d’un large sourire, après un soupir, il sortit de sous le bureau, deux verres et une bouteille d’alcool sans étiquette.

-Ah ! Mademoiselle Colombe, il faut fêter votre arrivée dans le Vaugandy et goûter la Jaunarde, un alcool de poire dont vous me direz des nouvelles !

Bouche bée, je ne sus quoi répondre. Il poursuivit.

– J’espère que vous allez vous plaire ici ! Il y a tant de choses à y faire. Vous êtes architecte. Quand vous aurez fini la restauration de la bâtisse de votre oncle, vous pourrez rejoindre notre communauté. Les découpages administratifs, on s’en moque ; on fait notre propre communauté de communes avec tous ceux qui partagent nos valeurs. Ici nous sommes solidaires et pas du tout sexistes ! s’énerva-t-il. Vous nous aiderez à restaurer notre belle ville.

-Je…

Les ânes du Vaugandy.

n’ai pas l’intention d’y vivre Monsieur…. même si je fais des travaux. Je vais vendre la maison.

Il s’affaissa dans son fauteuil, puis se redressa.

-Ne vendez pas la maison ! Le Vaugandy va prendre de la valeur. Nous avons de nouveaux arrivants et pas n’importe lesquels, et des projets ! dit-il d’un ton sibyllin. Redressons nos campagnes, ne baissons pas les bras, aidez-nous, vous ne le regretterez pas !

-J’y réfléchirai, j’y réfléchirai, répondis-je, décidée à prendre congé. Connaissez-vous un endroit où je pourrais déjeuner à cette heure tardive ?

-Chez Jaunard, évidemment ! dites-lui que vous venez de ma part. Le bar-hôtel s’appelle l’Hôtel L’amour du prince ; il est situé dans une petite rue derrière le centre ville, je vous montrerai.

Je n’eus guère de peine à trouver l’endroit avec ses deux tours équipées de clocheton et sa large façade blanche. Je découvris, non loin, la petite gare à deux étages avec sa voie unique. Ainsi Bordurins était desservi par la SNCF. Tout à l’intérieur de l’hôtel respirait la seconde moitié du siècle dernier. Même le patron, un homme blond, la cinquantaine, peut-être, dont la fadeur faisait écho aux tons passés de la tapisserie auréolée de scène de chasse. Une tête de sanglier trônait dans la salle. Ravi de la recommandation du notaire, il m’installa dans la pièce ouverte sur le bar, aux tables couvertes de Vichy. J’eus droit, seule convive, au seul plat disponible : un ragoût de mouton avec des frites maison et une carafe de vin. Le tout pour huit euros.

Un homme, de taille moyenne, en costume sombre, était entré. Accoudé au bar, il commanda un verre de bière. Je crus le reconnaître. Je ne vis cependant pas son visage. Il maugréait quelques mots d’une voix grave, auxquels Jaunard, lui tapant sur l’épaule répondit :

– Allez Monsieur Chaunier ! Ne vous laissez pas abattre ! Vous en avez vu d’autres ! Et surtout revenez-nous vite. Le Vaugandy vous attend.

L’Orangée de Mars

 

 

 

 

 

 

Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

Saucisse sur pattes tourbés sous la pluie grasse

       

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Il n’y a rien de plus étrange qu’une chronique. Pas plus celle-ci qu’une autre. Juste le genre journalistique ou littéraire. Journalistique et littéraire. Son but ? Laisser une trace, l’air du temps. Un peu de sang, un peu de rire, un peu de larme, beaucoup de blues, de dérisoire, d’un type qui regarde autour de lui, qui commente éventuellement, qui se tait, s’attendrit, se révolte. Des petits bouts de vie fichés dans la page d’un journal, échardes minuscules, secondes pointues égarées dans l’immensité de l’univers, avant qu’elles ne soient absorbées par le grand sablier du temps qui fuit. Jeudi 11 février 2016, 14h45, place Gambetta, à Amiens, encore et toujours. Je me rends à la rédaction. Il pleut sur mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, ancien employé SNCF). Une pluie froide et grasse comme la pâte à crêpe de Mardi-Gras qui, déjà, n’est plus. Une dame tire sur la laisse d’un petit chien couleur de tourbe claire, manière de saucisse sur pattes. Soudain, devant l’entrée de la banque, l’animal s’arrête. Elle s’arrête aussi, le regarde, attendrie, et tente, à nouveau, de tirer sur la laisse avec douceur, sans conviction. Le pelage du petit chien brille sous la pluie grasse comme les cheveux poisseux de Pento d’un danseur de tango roux. Que faut-il dire d’autre ? Rien. Peut-être quand dans cinquante ou cent ans, un étudiant lira cette chronique dans la chaleur d’une bibliothèque obscure. Il se dira que le jeudi 11 février 2016, à 14h45, il pleuvait sur Amiens, sur un chapeau Fléchet, sur les cheveux poivre et sel (poivre-aisselle) d’une sexagénaire et sur le dos d’un petit chien têtu. Nous serons tous morts. Voilà, le rôle minuscule d’une chronique. Elle sert aussi à faire savoir que le groupe de rock L’Araignée au Plafond avait donné, quelques jours plus tôt, un concert au Capuccino, à Amiens, et que c’était bien. Ils sont souvent drôles ; leur version  de « Wild Things », le brûlot de Chip Taylor, popularisée par les Troggs, devient « Wassingue » dans les bouches si picardes de Laurent Goulet et de ses amis de L’Araignée au Plafond. Pour rappeler, également, que le batteur Joël Gros, père de Lucas – le Buster Keaton du zinc et du rock’n’roll, barman du Café – expose jusqu’au 20 février, en ces lieux, soixante-dix œuvres, des boîtes et des collages réalisés à la faveur d’une convalescence, cet été, à partir de boîtes de Kleenex et de photographies issues de Télérama. Les thèmes, on s’en doute, tournent autour du rock, de la chanson et du cinéma. On repère des détournements de Bowie, de Lou Reed, de Daho et de Bashung, autant d’avions chantants dévoyés par l’imagination débordante de l’artiste Joël Gros. On murmure que Pierre Murat, après une conférence donnée, récemment, au Ciné-Saint-Leu, serait allé boire un verre au Café, aurait discuté avec Lucas, le fils keatonien, qui l’aurait mis au courant des paternels projets. « Je viendrai voir ça », aurait dit l’excellent critique de Télérama. Tiendra-t-il parole ?

Dimanche 14 février 2016.

  Mes Amériques

       Je marchais sous la bruine, pensais à ce que j’allais bien pouvoir raconter dans la présente chronique. « Charles, la belle exposition photos de Charles, au Café, chez Pierre, vendredi soir, bien sûr ! » songeai-je. Les dix photographies présentées par Charles Martin-Fréville, président de l’association des 80 Poneys (dans laquelle évoluent notamment l’excellent comédien Simon Galand) évoquent New York et Chicago, et distillent des atmosphères et des ambiances fortes, émouvantes. Charles les a prises en avril et mai 2015, à la faveur d’un voyage réalisé dans ces deux villes. « J’ai un attrait pour les gratte-ciels », m’explique-t-il.  « Or, Chicago est le berceau des gratte-ciels. Quant à New York, c’est une ville ouverte sur le monde ; c’est ce qui m’a séduit. » Il a donné à ces grandes photos (tirées sur toile) des noms très littéraires, ce qui renforce l’intérêt des œuvres. (Exposition à découvrir jusqu’au 19 février.) Oui, disais-je, je pensais à ce que j’allais raconter dans cette chronique. L’exposition de Charles ? Voilà qui est fait. L’Amérique… tiens, sous la bruine, toujours, à peine avais-je quitté la place Gambetta, marchant d’un pas vif, vers le Courrier picard et mon destin de journaliste, me voilà parti de nouveau dans mes pensées. C’est bizarre un cerveau, étrange, surtout celui d’un marquis. L’Amérique : je me mets à chantonner intérieurement l’inoubliable bluette de Jo Dassin, « L’Amérique ».

Charles Martin-Fréville, devant l'une de ses oeuvres au Café, chez Pierre, à Amiens.

Charles Martin-Fréville, devant l’une de ses oeuvres au Café, chez Pierre, à Amiens.

Des souvenirs me remontent du cœur à la tête, comme les bulles d’une bouteille de champagne Drappier (100% pinot noir ; excellent !) agitée un peu trop fort. Un été chaud à Tergnier. 1971, peut-être. Je commence à jouer de la guitare. Dominique Van Missen, un copain de la Cité Roosevelt et moi, écoutons « L’Amérique », mais surtout « Pauvre Buddy River », de Gilles Marchal. Pour écrire cette chronique, je tape « Gilles Marchal » sur internet. Je ne savais pas qu’il était mort en 2013, à l’âge de 68 ans. Je revois cette lumière si particulière de cet été-là ; une lumière jaune, un peu sèche, qui donnait des vapeurs au béton de la passerelle SNCF. Je me souviens aussi du bruit de la mobylette de Patrick Gadroy, un peu plus âgé de nous, qui, déjà guitariste, m’apprenait à placer les doigts sur le manche de ma guitare Crucianelli. L’odeur de l’essence de son cyclomoteur. Et les premier accords de « Lay Lady Lay », de Dylan que je parvenais, enfin, à égrener. L’Amérique venait à nous, petits Ternois, petits Français définitifs. Il y avait dans l’air des odeurs de patchouli, d’herbe étrange, de pollens interdits. Et nous nous allongions sur les pelouses avec les filles, au parc des Buttes-Chaumont de Quessy-Cité. On entendait les trains, tout proches, dans la douceur du soir. Les filles sentaient le déodorant Rexona et les produits Avon. L’Amérique, encore, l’autre soir, au cinéma Orson-Welles, à Amiens, où était projeté le film Janis, consacré à l’immense Janis Joplin. J’ai adoré. J’ai repensé encore aux filles, à celles de j’appelle Clara et Katia, dans mon roman Des Rires qui s’éteignent. Elles adulaient Janis. En cet été de 1971, je commençais à les connaître. C’est si loin, tout ça…

Dimanche 7 février 2016

La nostalgie acidulée de Benoît Duteurtre

Ce petit essai dénonce les dérives ultralibérales des dirigeants de la SNCF; ils ont sacrifié ce service public sur l’autel de la rentabilité.

Ce livre n’est pas bon; il est excellent. Pourquoi? Parce qu’il dépasse très largement le thème – essentiel, pourtant – de la SNCF, des buffets de gare abandonnés, des lignes supprimées, des voyageurs punis et pris en otage par la politique ultralibérale des hommes politiques et des directeurs de la Société nationale des chemins de fer français. La nostalgie des buffets de gare, de Benoît Duteurtre, détient une dimension universelle. Il dénonce, avec humour, nostalgie parfois, les dérives de notre société mondialisée à outrance, ridiculement moderne et marchande, européanisée par les marchands du temps. On ressort de ce délicieux petit essai à la fois conforté et joyeux car on se dit qu’on n’est pas le seul à penser ainsi, et imbibé d’une nostalgie acidulée, citronnée qui, car doucement révoltée, n’est pas si désagréable. Comment ne pas se souvenir des lignes poétiques, bucoliques qui serpentaient entre Laon et Liart, traversant des Ardennes plus

Benoît Duteurtre vient d'écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

Benoît Duteurtre vient d’écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

rimbaldiennes que nature. On pouvait y fumer tranquillement sa cigarette de tabac brun en rêvant à Charleville, la tête embarquée par ce bateau ivre cahotant. On ouvrait les vitres. Les odeurs des traverses et du ballast se mêlaient à celles des vaches, laiteuses à souhait. Ces petits tunnels qui perçaient des collines fessues des Rubens, si françaises, qui nous effrayaient bien plus que les trains fantômes des forains moustachus. Le monde d’aujourd’hui n’a plus d’odeur; de poésie non plus. Les buffets de la gare où l’on eût pu croiser un Mac Orlan, un Hardellet, un Calet égarés, ont été fermés. Des manières de galeries marchandes standardisées, américanisées, les remplacent. Les gares se sont transformées en aéroports; on n’a plus le droit d’y perdre son temps sans acheter de la marchandise. C’est dégoûtant, toute cette consommation. Où est donc notre chère SNCF aussi publique, ponctuelle, caressante et douce qu’une fille, encouragée au sortir de la guerre par de Gaulle et les communistes. Les nouvelles gares proposées par les libéraux de la SNCF sentent «la marque et la mort»; tout y est aseptisé. Il n’y est plus jamais question «de pas perdus». C’était beau et poétique, pourtant les salles des pas perdus. Quelqu’un qui perd son temps et ses pas n’est pas un bon consommateur. Les gares sont devenues des centres commerciaux et des centres d’affaires. Margaret Thatcher, en Angleterre, et Emmanuel Macron, en France, ont tout fait pour libéraliser la circulation des autocars (chez nous contrôlée par l’État depuis le décret-loi de 1934). C’est du propre. La politique de la SNCF est à l’image de celle pratiquée par cette pseudo-gauche qui ne cesse de démanteler le service public. Oui, c’est du propre…

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

La nostalgie des buffets de gare, Benoît Duteurtre, Manuels Payot; 110 p.; 14 €.

LE BONJOUR de Philippe Lacoche

La nostalgie des buffets de gare, est le titre du magnifique essai de Benoît Duteurtre (éd. Manuels Payot; 110 p.; 14 €). Ce livre résonne en moi fils et petit-fils de cheminot. Il y évoque la transformation des trains, explique «comment un service pratique et bon marché, desservant l’ensemble du territoire, s’est reconverti en entreprise claquée sur le modèle aérien (…) avec ses galeries commerciales.» Avant, la SNCF était un service public; c’est maintenant une société commerciale. Mon grand-père doit se retourner dans sa tombe. Ph.L.Lacoche-Clope-Fred Haslin-Novembre 2014

Noël au pays de l’enfance

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Lectrice, tu vas te réjouir. Je n’ai pas que des ennemis, n’en déplaise à ton mari. Un fidèle lecteur, Pierre Logié, rebondit sur mes propos désobligeants à l’endroit de Jour de fête: «Moi aussi je trouve totalement idiot Jour de … Lire la suite

Cette chronique n’est pas objective

La jolie Rebecca Zlotowski, réalisatrice du film Grand central. Elle parle bien. La langue est impeccable. Son discours convaincant.

La jolie réalisatrice Rebecca Zlotowski est venue présenter son film, Grand central, il y a peu, au cinéma Saint-Leu, à Amiens. C’est certainement un très bon film, mais je ne suis pas «rentré dedans». Je suis passé à côté. Il ne m’a pas ému. Pourtant, l’histoire de Gary, embauché dans une centrale nucléaire comme intérimaire, est convaincante. On y découvre la condition du sous-prolétariat d’une société privée qui sous-traite. Un boulot dangereux. Exposés aux radiations, les types risquent leur vie; ils y laissent leur santé. Même si Rebecca Zlotowski se défend avec brio et vivacité d’avoir voulu délivrer un message politique, son analyse n’est autre que marxiste. Alors, pourquoi, suis-je resté sur ma faim? L’histoire d’amour m’a paru décevante. On n’y croit qu’à moitié. C’est dommage. Mais au fond, tu sais lectrice, la vraie raison vient peut-être du fait qu’il y a trop de gens jeunes et beaux mecs dans ce film. Tahar Rahim, qui joue Gary, crève l’écran avec son regard à la douceur charbonneuse; c’est presque indécent. Quand on devient vieux comme moi, après 55 ans, on ne devrait plus voir que des films avec de vieux acteurs. Des vieux décatis qui me ressemblent, à moitié chauves, essoufflés, à moitié pauvres. Ça éviterait les jalousies, les mesquineries basses de salaud de journaliste. C’est certainement pour ça que j’ai adoré le belge Olivier Gourmet (Gilles), magistral dans le rôle de cadre désabusé. Une gueule pas possible. Cabossée. Perdue pour le bonheur. Et la gueule de Denis Ménochet (Toni), pas tout à fait vieux, mais plus tout jeune non plus. Supportable. Il m’a fait penser à Zézette, un copain de Tergnier, employé SNCF, batteur de notre groupe de rock en 1978.Comment ne pas l’aimer? Rebecca Zlotowski a merveilleusement bien parlé de son film. Ce n’était pourtant pas facile. Dans la salle, beaucoup de bobos écolos qui voulaient lui faire dire du mal du nucléaire, ce qu’elle ne voulait pas. Car là n’était pas le propos. Elle parle bien, Rebecca. La langue est impeccable. Son discours convaincant. Elle a raison de dire que ses sous-prolétaires sont des héros. Ils le sont effectivement. Alors que je me contorsionnais sur un fauteuil pour la photographier, elle m’a fait un clin d’œil. Je n’ai pas compris pourquoi mais ça m’a fait plaisir.

Dimanche 15 septembre 2013

« C’est un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18 »

 

Directeur de la collection Le Guide du Routard, Philippe Gloaguen explique pourquoi et comment il consacre une publicatio

Philippe Gloaguen présente le Guide du Routard.

n sur le centenaire du conflit mondial dans notre région. Sortie du guide : mercredi 11 septembre.

Pourquoi avoir édité ce guide du « Routard Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial »?

C’est une demande de la Région Picardie. Nous avions sorti, avec l’aide du Comité régional du tourisme (CRT), il y a quelques années, le premier Routard Picardie qui fut un succès, puisqu’il fut épuisé en quelques semaines. Le Guide du Routard est le seul guide qui fait une édition annuelle sur la Picardie. Face au succès et les amitiés liées avec des gens de la région, on nous a demandé de le faire. Je pense aussi que les valeurs que nous défendons au Guide du routard sont proches de ce que la Picardie voulait démontrer à travers ces lieux et ces événements. Je considère comme un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18. Je suis allé personnellement sur place, en Picardie, pour visiter les sites essentiels (la caverne du Dragon, l’Historial de Péronne, etc.). Je voulais m’imprégner des lieux. Je suis allé voir un avocat, l’un des grands spécialistes de la guerre de 14, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, qui a acheté une maison dans l’Aisne, près du Chemin des Dames. J’ai passé un weekend avec lui. On fait des visites. Le site qui m’a énormément ému, c’est la caverne du Dragon car il y a eu une sorte de pacification entre les soldats. Il n’y avait pas de haine. On ne se connaissait pas. Mon père m’a confié qu’à l’époque, on apprenait à l’école que les Allemands kidnappaient les enfants. En pays Bigouden, on n’avait jamais vu un Allemand. Pour inciter les gens aller combattre, il fallait bien trouver des arguments qui étaient enseignés. C’était un mensonge d’état pour la chair à canon. Par ailleurs, ce guide comprend des adresses de restaurants, etc. Je suis très fier de ce guide.

Quelle a été la genèse du projet et comment a-t-il élaboré dans le temps?

Comme je le disais, c’était une demande du CRT de Picardie. C’est à la fois un guide historique et touristique. L’idée était de faire découvrir aux nouvelles générations tous ces lieux de mémoire parce que la Picardie a été un terrain de souffrance. Et c’est en Picardie qu’on a pris conscience qu’on vivait une guerre mondiale avec la présence de soldats de très nombreuses nations : les Anglais, les Néo-Zélandais, les Australiens, les Chinois, etc. Le projet du guide a pris naissance il y a un an et demi. En ce qui me concerne, je ne vous cache pas que le Guide du routard est très sollicité. J’ai accepté de faire ce guide après réflexion d’une part parce que – en tant que fils d’instituteur – je trouve qu’il s’agit-là d’une guide d’enseignement sur la réalité, la bêtise des commandements, la chair à canons (une expression qui est née dans les tranchées), les fusillés pour l’exemple, etc. Autre raison de ma décision : à ce moment-là j’ai appris – je ne le savais pas – que mon père avait été un grand résistant (personne ne le savait dans la famille; il y a même un moment en Bretagne… -) C’est donc aussi pour rendre hommage à mon père que j’ai fait ce guide; il était né en 1909 et il a avait des souvenirs de la Première Guerre mondiale, tout gamin… L’autre raison : j’avais demandé l’ouverture des archives de Beauvais; nous avons eu une rencontre formidable avec le directeur des archives de Beauvais. On nous a mis en contact avec l’un des collaborateurs, Franck Viltart, historien, chargé de mission pour l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco des paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre. C’est avec lui que l’on a fait ce guide. Il a été absolument génial et surtout très proche de ce qu’on voulait transmettre. Ce n’est pas qu’un historien érudit; c’est aussi quelqu’un qui raconte une histoire. Son but était de raconter cette guerre de souffrance dans laquelle s’affrontaient des égos.

Comme il est indiqué dans le communiqué de présentation, « cet ouvrage propose une lecture contemporaine des événements à travers dix itinéraires inédits « . Parlez-nous de cette démarche.

C’est un guide qui se veut aussi touristique; on propose effectivement dix itinéraires marqués dans le temps et à la fois historiques et géographiques.

Vous parlez aussi de rencontres avec « des passeurs d’histoire ».

Aux archives, ont été recueillis des témoignages de gens qui se trouvaient sur le terrain. Ce sont des témoignages réels, aux tripes, sur la vérité de ce qu’ils ont vécu.

Vous avez l’intention d’apporter un autre regard sur la Grande Guerre et particulièrement sur les batailles de la Somme et celles qui se sont déroulées en Picardie. Expliquez-nous cet « autre regard »?

En partant sur le constat que les Histoires ont été écrites par les vainqueurs, on a essayé de se dégager de ça de façon à ne pas avoir que des visions de morts et de cimetières. On s’est dit : « Les Français qui sont enterrés sur les champs de bataille, est-ce que ce sont des vainqueurs? » Ils ont d’abord souffert au premier chef.. Dès qu’il y a une guerre, je pense que c’est un échec de part et d’autre. C’est la preuve de l’incompétence des politiques. Par ailleurs, personne n’a évoqué la mentalité de Guillaume II. Est-ce que vous saviez que Guillaume II était handicapé? Il avait un bras atrophié; quand on est chef des armées c’est un énorme inconvénient. On ne peut plus tirer au fusil et on ne peut plus monter seul sur un cheval. C’était quelqu’un de très militariste, très agressif et emporté, à cause de ce handicap qui l’humiliait. Il n’écoutait personne; il était ingérable. La gare de Metz qui a été construite par Guillaume II, on trouve un quai haut et un quai bas. Les Allemands avaient fait un quai bas parce que quand Guillaume II arrivait, son cheval était amené et, du marche pied du train, il montait directement sur son cheval. Avec le passage du TGV Strasbourg, ils ont gardé le quai bas. J’ai demandé à l’un des responsables de la SNCF, il m’a répondu : « Parce que c’est historique. » Il y a très peu de gens qui connaissent cette anecdote. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas eu que l’attentat de Sarajevo; il y a eu d’autres raisons comme ce handicap de Guillaume II qui a contribué à la déclaration de guerre. Résultat : on a signé la triple entente.

Il est indiqué que ce Guide du routard Picardie 14-18 est truffé d’anecdotes inédites.

Comme je vous le disais, je suis fils d’instituteur, et comme il y a souvent des textes un peu ardus, l’anecdote permet de raconter plus facilement l’Histoire. Et c’est une ouverture, une invitation pour aller se pencher dans des textes plus longs, plus établis. Est-ce que vous connaissez l’origine du mot baragouiner qui signifie parler d’une façon incompréhensible. Bara veut dire pain; gwin, le vin. Comme a beaucoup en première ligne les Corses, les Tirailleurs sénégalais et les Bretons en première ligne (non pas parce que les généraux étaient racistes mais simplement car ces soldats ne parlaient pas français; donc, ils ne pouvaient pas se révolter, et dire à leur copains : « Quelle connerie, la guerre! On n’y va pas… » Ils étaient isolés et n’avaient pas la possibilité de s’unir contre les officiers). La seule chose que les Bretons disaient sur le front : bara, du pain, et gwin, du vin.

Y a-t-il d’autres Guides du Routard consacrés à des événements historiques ou guerriers?

Il y en aura un autre. Celui-ci, Picardie 14-18 a été connu dans le monde de l’édition; on nous a donc demandé d’éditer le guide des 70 ans de la bataille de Normandie qui sortira l’an prochain. Historiquement, c’était quelque chose de fou. C’était la première fois qu’on voyait des Américains arriver dans cette région. On se souvient de leur puissance. On apprend que les Américains avaient une armée raciste dans laquelle les Noirs et les Blancs étaient séparés, ce qui a eu des conséquences énormes sur les champs de bataille.

Et dans le passé, y a-t-il eu des guides historiques ou consacrés à la guerre?

J’ai fait un tout petit bouquin pour la Normandie sur le Débarquement à l’occasion du cinquantenaire, en 1994. Ils nous ont demandé de le refaire mais d’une manière beaucoup plus étayée.

Ce guide Picardie 14-18 est donc, en quelque sorte le vrai premier de la série.

Oui, c’est le premier guide d’un événement historique majeur.

Consacrer un ouvrage à la plus grande boucherie de tous les temps, n’est-ce pas singulier pour le Guide du routard né dans la mouvance pacifiste soixante-huitarde?

Justement, c’est un honneur qu’on pense à nous car nous avons un angle de vue différent. Comme mon père, j’ai refusé deux fois la Légion d’honneur. On est assez sensible à la souffrance; j’ai eu la chance de beaucoup voyager dans ma vie. En 1992, j’ai été l’un des premiers journalistes à me trouver au Cambodge; première année d’ouverture. J’étais avec l’ONU; on a vu les exactions de Pol Pot. On ne peut pas aimer la guerre quand on voit des horreurs pareilles. Le message de ce guide Picardie 14-18 est étayé par des preuves. On prouve l’absurdité de la guerre, l’incompétence des généraux, les dérapages qu’il y a eus chez les politiques de tous bords. Autre anecdote : Bismarck, à la fin du XIXe siècle, passait ses vacances à Biarritz. Il a failli se noyer, et c’est un Basque, très costaud, maître-nageur, qui est allé récupérer Bismarck dans la mer. Il l’a sauvé; je m’interroge sur les conséquences du fait qu’on eût pu le laisser mourir. On aurait gardé l’Alsace-Lorraine. Or, l’une des raisons majeures de la Grande Guerre, c’était de récupérer l’Alsace-Lorraine qui nous avait été spoliée de façon abusive. L’histoire aurait pu être réécrite de façon beaucoup plus douce.

Quel est le tirage de ce guide?

Environ 30 000 exemplaires. Mais un guide comme celui-là, qui sera le premier du centenaire, il sera réimprimé en trois semaines.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Le Guide du routard, Picardie 14-18, centenaire d’un conflit mondial ». Hachette. 143 p.; 14,95 euros.