L’allégresse des quasi-morts

Davy Sardou, le fils du chanteur, à l’affiche dans «Hôtel des deux mondes», d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Eric-Emmanuel Sch

L’excellent comédien Davy Sardou.

mitt est l’un des meilleurs auteurs du théâtre français. Sa pièce Hôtel des deux mondes en est un exemple. Dans une mise en scène d’Anne Bourgeois, elle sera donnée, sous peu, à la Comédie de Picardie et au théâtre d’Abbeville. Elle explore une échappée introspective entre le monde des morts et celui des vivants. Son cadre? Un hôtel mystérieux. S’y trouvent six personnages dans le coma, accompagnés d’un médecin; ils sont amenés à s’interroger sur leur vie, leur passé, leurs angoisses… Dans la distribution de ce succès d’Eric-Emmanuel Schmitt, figure Davy Sardou, le fils du célèbre chanteur qui, d’après la critique, y excelle. Il a répondu à nos questions.

Une pièce marquante

Il rappelle d’abord que cette pièce a été créée «avec beaucoup de succès» en 1999 et qu’elle fut nommée sept fois aux Molières. «Elle reste l’une des pièces les plus marquantes de l’œuvre d’Eric-Emmanuel», confie-t-il. Il y interprète le rôle de Julien, jeune homme de 40 ans, qui se retrouve dans cet étrange hôtel. Il va y rencontrer des personnages pittoresques, mais surtout y découvrir l’amour et la confiance. «J’aime jouer cet homme qui perd ses repères, qui change, qui évolue vers la sérénité», continue-t-il. Selon lui, Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur aux talents multiples: «Sa philosophie et son humanité me touchent particulièrement. Pour un comédien, il est important de pouvoir se reposer sur le texte, il est notre fondation, et l’écriture de Schmitt est très solide.» Il s’agit pour Davy Sardou de sa troisième collaboration avec Anne Bourgeois, «et je peux déjà vous dire que j’attends la quatrième avec impatience. Elle est tout ce que j’aime chez un metteur en scène; elle est calme, sereine et sûre d’elle, faisant entièrement confiance aux acteurs qu’elle engage. Elle est aussi très valorisante, le travail se fait facilement, toujours dans un esprit de troupe, et au service du texte.» Lorsqu’on lui demande si, le fait d’être né dans une famille d’artistes, l’a favorisé ou, au contraire, défavorisé, il répond tout de go: «J’ai eu la chance d’être au contact très jeune de la scène. J’ai aussi eu l’opportunité d’aller au spectacle souvent, cet accès à la culture, au divertissement, m’a sans aucun doute donné ma vocation. Ensuite, on est toujours seul face au public, et il est le seul juge, mais j’ai toujours été entouré et soutenu par ma famille. J’ai l’impression d’être un privilégié mais je crois être passé par toutes les étapes nécessaires pour en arriver où j’en suis aujourd’hui.»

Fasciné par les acteurs américains

Vous venez du monde du théâtre. Vous avez suivi des cours de théâtre à New York. Parlez-nous de cette expérience.

Le cinéma et plus particulièrement les acteurs américains m’ont toujours fasciné. J’ai eu l’occasion de pouvoir partir à New York pour y suivre des cours de théâtre au Lee Strasberg Institute; j’en garderai une expérience de vie extraordinaire et l’apprentissage de la base de mon métier. Mes premiers pas sur scène, je les ai faits sur une petite scène off-Broadway et je ne l’oublierai jamais.

Vous avez joué Shakespeare et Jean Anouilh. Comment avez-vous appréhendé ces deux grands auteurs?

Les grands auteurs sont, pour nous comédiens, les plus valorisants à jouer et peut-être les plus évidents, peut-être tout simplement parce qu’on est porté par un texte d’une telle beauté, d’une telle profondeur, qu’il appelle l’interprétation. Jouer Shakespeare, Molière, Musset ou Anouilh, c’est un bonheur absolu. On devient un vecteur, un simple passeur d’émotions à travers une poésie rare et précieuse.

Vous avez aussi beaucoup tourné pour le cinéma et la télévision. Préférez-vous jouer sur les planches ou être devant la caméra?

J’aime le rythme du théâtre; j’aime l’humilité de recommencer tous les soirs; j’aime qu’il soit exercé de la même manière depuis des siècles. Le cinéma me fascine, mais sa création dépend de tellement d’autres personnes que l’acteur. Comme disait si bien Jouvet: «Au théâtre on joue, au cinéma on a joué.»

Vous avez composé la musique de la chanson «Espérer» pour votre père, Michel Sardou. Avez-vous écrit d’autres chansons?

Non, c’était une heureuse coïncidence. Un jour d’été, mon père était au piano pour composer son nouvel album, une guitare traînait dans le studio; j’ai collé quelques accords et on a trouvé «Espérer»! J’aime beaucoup cette chanson.

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans votre métier de comédien?

Tout me plaît dans ce métier, d’ailleurs dans quelle autre profession pouvez-vous dire à votre fille en la quittant le soir: «Papa va jouer!» J’aime ceux qui font ce métier; j’aime le partager; j’aime donner des émotions, des rires, des larmes, aux spectateurs, les distraire de leur quotidien et peut-être, qui sait, les changer un peu pour rendre ce monde meilleur.

Quels sont vos projets?

Nous partirons en tournée avec cette pièce l’année prochaine. J’adore les tournées; je me réjouis toujours d’aller de ville en ville pour présenter notre spectacle et rencontrer des publics et des théâtres différents.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman – ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon – , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.

Le chanteur Grégoire, formé par ses « frères à penser »

Le jeune chanteur, originaire de Senlis, dans l’Oise, a été gâté par le succès artistique, mais la vie ne l’a pas épargné : il a perdu deux de ses frères qu’il adorait et à qui il devait beaucoup.

Il est calme, courtois, agréable et discret. Souriant, mais avec dans le regard une lueur de tristesse. Sur le plan professionnel, la chance a souri – mais pas seulement la chance, le talent surtout – à Grégoire Boissenot, dit Grégoire, chanteur, auteur-compositeur révélé grâce au site internet My Major Company. Son premier album Toi + moi, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Disque de diamant, il remporte la première place des ventes d’albums en France en 2009.Ce n’est pas rien. Sur le plan familial, ce n’est pas la même chose. Deux terribles drames l’ont éprouvé: la mort de deux de ses frères. Ludovic, l’aîné, le 4décembre 2002; Nicolas, de troisième de la fratrie, le 29 janvier 2007.Tous deux avaient 33 ans. «Ils sont en moi tout le temps», confie Grégoire. «Je les porte en moi. Leur mort m’a conforté dans ma façon de voir les choses: la nécessité d’être intègre, sincère. De ne jamais baisser les bras. Ils sont toujours avec moi. J’ai des photos d’eux dans les lieux où je crée

Disparition d’autant plus cruelle que la famille a toujours tenu un rôle primordial dans l’esprit de Grégoire, né le 3avril1979, à Senlis, d’une mère, femme au foyer, ancien professeur de mathématiques, puis codirectrice du lycée Saint-Dominique, à Mortefontaine, dans l’Oise, et d’un père ingénieur et responsable d’une société. Une fratrie de garçons, dont il est le quatrième. Une enfance sans problème, agréable, à Senlis qu’il aime: «Elle est accessible, verdoyante, à taille humaine.» Il se souvient des parties de football près de la rivière La Nonette. De 6 ans à 16 ans, il fait du rugby. Il fréquente l’école Notre-Dame qu’il adore car «très sociale. J’avais beaucoup de copain mais j’étais timide avec les filles». Il est chef de classe. Puis, c’est le collège Anne-Marie-Javouhey, en sixième et cinquième. Il effectue les classes de quatrième et troisième en pension, à Rueil-Malmaison.

Rugby

Il revient à Senlis, au lycée Saint-Vincent pour suivre les cours d’une seconde économique et social. «Le proviseur de cet établissement, André Pignol, m’a marqué», se souvient-il. «Il avait tout compris dans l’art de diriger un lycée où il n’y avait pas de pions; tout était axé sur l’auto-responsabilité. Il était à la fois proche et à l’écoute des élèves.» À 16 ans, il arrête le rugby, mais s’adonne au football et à la musique, piano et guitare. «Mon frère Ludovic m’a tout appris», dit-il. «Il était passionné et autodidacte.» Il s’imprègne des Beatles, de Billy Joël. Son deuxième frère, Sébastien, lui fait découvrir la chanson française. Son troisième frère, Nicolas, violoniste, l’initie à la musique classique. «J’ai eu la chance d’avoir trois maîtres à penser différents», sourit-il. Ils initient aussi Grégoire au cinéma. Il se nourrit de littérature: Baudelaire, Shakespeare, Hermann Hesse, Arthur Koestler… Le bac en poche, en 1998, il part étudier l’anglais et allemand à la fac de Nanterre «mais j’avais déjà l’idée de faire de la musique». Il réside dans une chambre de bonne à Paris, rentre les week-ends à Senlis. Sa licence obtenue, il fait divers petits boulots (barman, manutentionnaire, etc.), mais, déjà, passe la plupart de son temps à écrire des chansons, et ce depuis l’âge de 15 ans. Il devient attaché de presse chez Universal (de décembre 2004 à mai2 006). Il s’occupe de U2, de Michel Sardou. «Une très bonne expérience», commente-t-il. En août 2007, il enregistre une maquette, la propose aux maisons de disques, rencontre My Major Company qui flashe sur ses morceaux. Résultat: les internautes adorent; 70000 euros sont récoltés. Son premier album, Toi + moi sort le 22 septembre2008. «Tout va tellement vite que je me laisse porter. J’en profite.» Il enchaîne sur une tournée de 150 dates dans toute la France, assure la première partie de Johnny Hallyday au stade de France. «Je joue au foot avec Zidane; il se passe des choses.» En 2010, il intègre la bande des Enfoirés, rencontre Jean-Jacques Goldman, fait un duo avec lui (la chanson «La promesse»), sort un deuxième album, Le même soleil. Nouvelle tournée avec des salles plus importantes (2000 places) et le Zénith. Entre-temps, il mène à bien le projet de l’album Thérèse, Vivre d’Amour où il met en musique des poèmes de sainte Thérèse de Lisieux interprétées par plusieurs artistes dont Nathasha St-Pier. Son nouvel album, Les Roses de mon silence est sorti en septembre dernier. Un succès. Cela ne l’empêche pas de rester philosophe: «Rien n’est jamais acquis ni définitif», lâche-t-il avec, au fond des yeux, une petite lueur de mélancolie. Certainement vient-il de songer à ses «frères à penser».

PHILIPPE LACOCHE

Des dimanches avec son grand-père, écrivain catholique

Les dimanches d’enfance de Grégoire? Ils sont doux, assez calmes. «Je me levais vers 10 heures. Enfant et adolescent, je déjeunais en famille avec mes grands-parents qui venaient à la maison», se souvient-il. «Nous mangions tous les six. Puis j’allais faire un foot avec mes potes ou un tennis. Le soir, nous mangions des sandwiches car le repas du dimanche midi, souvent, était copieux. Après les sandwiches, nous regardions un film à la télévision ou sur le magnétoscope. Un peu de calme et de répit avant d’attaquer la semaine.» D’autres souvenirs. Familiaux et doux, toujours: «Mes grands-parents maternels venaient à la maison. Ma grand-mère était une vraie grand-mère; elle avait un côté très rassurant. Débordante d’amour. Très protectrice. Mon grand-père était un écrivain catholique (N.D.L.R.: François Saint-Pierre, né le 19 mars 1917 à Paris, VIIIe arrondissement, écrivain, essayiste, journaliste et militant catholique français; décédé à Viroflay, dans les Yvelines, le 2 avril 2010) qui avait beaucoup œuvré pour l’aide au logement.» Son goût pour les livres, Grégoire confie qu’il le lui doit certainement: «C’est pour ça qu’aujourd’hui, je suis en train de constituer une bibliothèque pour mon fils.» Et d’ajouter: «J’ai eu une enfance heureuse. Quand des choses très malheureuses vous arrivent vous relativisez le reste…»

Bio express

3 avril 1979: naissance à l’hôpital de Senlis (Oise).

1986:découverte de la musique grâce à la chanson «A

Grégoire, chanteur. Septembre 2013. Paris, hôtel des Mathurins.

Hard Day’s Night», des Beatles.

1995: en classe de seconde, lui vient l’idée de faire de la musique et de frapper aux portes des maisons de disque.

4 décembre 2002: disparition de son frère aîné, Ludovic, 33 ans, dans un accident de voiture. «Je prends conscience que la vie est courte et qu’on n’a pas le droit de la subir.»

29 janvier 2007: disparition de Nicolas, son troisième frère, à l’âge de 33 ans. Grégoire écrit Toi + moi et se lance dans la carrière de chanteur.

22 septembre 2008: sortie de Toi +moi, grâce aux internautes.

28 août 2012: mariage avec Éléonore, et naissance de son fils Paul, le 19 novembre.