Trois minutes de bonheur dérobées à la mélancolie

C’était la fête de la musique. Tout ce brouhaha insensé. Ces mélodies qui se chevauchent, qui s’annulent, qui s’entremêlent, qui se crêpent le chignon. Depuis quelques années, ça me rend triste, la fête de la musique. C’est certainement pour ça, qu’ici, je n’ai pas envie de mettre de majuscules. Je suis triste chaque année, le 21 juin, car me reviennent les fêtes de la musique d’antan; celle de mon autre vie. À Beauvais, à Abbeville. Les rires de mes enfants. Les moules frites que nous mangions, place de la Poste, à Abbeville, en compagnie d’amis chers, la plupart disparus, dont mon bon camarade Raymond Défossé. Je me saoulais donc de mélancolie, d’une insondable tristesse (qu’aucun Valium, Tranxène, bière artisanale Cadette n’eût pu combattre) à la terrasse du BDM, abruti de souvenirs mous, amer comme un vieux con, quand, soudain, Emmanuel Domont s’empara de sa guitare. Lui et son groupe, Lady Godiva (Jérémy Domont, guitare; Quentin Vias, basse, chœurs; Patrice Delrue, batterie), débutaient leur concert. C’était violent, dru, teigneux. Du vrai rock. Le Domont a fait des progrès énormes. L’air de Paris – où il s’est exilé – lui réussit plutôt bien. Leurs reprises ( » I can’t explain, des Who, «Blietzkrieg pop», Ramones, etc.) me sortirent de ma torpeur. Quand ils assenèrent une chanson des Kinks, je me levai,

Emmanuel Domont, chanteur-guitariste de Lady Godiva

Alain Bron, fondateur de l’Art en chemin.

me postai devant eux. Le batteur, mon pote Patrice Delrue, me fit signe. Je me dirigeais vers le micro du bassiste et me mis à faire les chœurs avec lui. Je me sentais bien; j’oubliais, le temps de trois minutes, ce téléphone qui ne cessait de ne pas sonner. Aphone; amorphe. Silencieux comme un mort. L’amour me tuera. Il y avait des années que je n’avais pas boeufé avec un groupe. Et là c’était avec Lady Godiva et sur une chanson des Kinks. Trois minutes dérobées à la mélancolie; on fait ce qu’on peut. Quatre jours plutôt, j’avais le moral au beau fixe. J’accompagnais la marquise à L’Art en chemin, belle manifestation culturelle; une exposition à ciel ouvert dans divers lieux du sud de l’Oise: Rully-Bray, Raray, Trumilly, Balagny-sur-Aunette et Senlis. Des artistes avaient disposé leurs œuvres dans la nature; une vingtaine d’écrivains avaient rédigé une nouvelle sur le thème de l’animal, nouvelles qui étaient placées sur des bancs, tout au long d’un parcours à travers la forêt. La marquise s’était fendue d’un texte à la fois hilarant et tragique intitulé «Pas de peau»; il y est question d’un accident de voiture provoqué par un sanglier. Alain Bron, l’instigateur de la manifestation, présenta les œuvres en compagnie d’artistes et d’écrivains. Laurent Sirot nous invita à visiter le magnifique prieuré de Rully-Bray, qu’il a restauré en compagnie d’autres occupants des lieux. Il faisait un temps magnifique. La marquise riait aux éclats; pensait-elle à son sanglier? Dans la voiture, sur le retour, nous écoutâmes Kevin Ayers et les Kinks. Je ne savais pas que quatre jours plus tard, je ferai des chœurs en compagnie de Lady Godiva sur une chanson signée Ray Davies. La vie est étrange, parfois. Faute d’être douce.

                                                               Dimanche 25 juin 2017.

Une nouvelle qui nous fait un GRAND plaisir !

La pièce de théâtre « L’Echarpe rouge » de Philippe Lacoche (jouée par la compagnie du Théâtre de l’Alambic et éditée au Castor astral) a été sélectionnée, ce soir, à Senlis, pour représenter la Picardie au Festhea, concours national de théâtre amateur, cet automne, en Touraine.

Elle sera jouée samedi, à 17h30, à la salle des fêtes de Poulainville, près d’Amiens, dans le cadre du Festival de Théâtre.
http://castorastral.com/collection.php?id_livre=760

Une scène de l'Echarpe rouge, mise en scène par Jean-Christophe Binet.

Une scène de l’Echarpe rouge, mise en scène par Jean-Christophe Binet.

                  Yvan Stefanovitch : « J’étais le roi du pétrole »

Yvan Stefanovitch est l’auteur du livre « Un assassin au-dessus de tout soupçon » qui a inspiré le film « La prochaine fois je viserai le cœur », avec Guillaume Canet, mercredi sur les écrans.

Pourriez-vous restituer le contexte dans lequel s’inscrit l’affaire du gendarme Alain Lamare ?

Ivan Stefanovitch : De 1969 à 1979, vos lecteurs des anciennes générations se souviendront que dans l’Oise, il y eut cette période complètement folle. Marcel Barbeault qui a aujourd’hui 73 ans, et qui se trouve à la prison centrale de Saint-Maur, dans l’Indre (le plus vieux détenu français : il est en prison depuis 38 ans).  Lui, avait tué sept femmes et un homme. Et puis il y avait Lamare, de son prénom Alain, qui sévit pendant sept mois ; son modèle était ce Marcel Barbeault. Mais ce fut un héritier un peu déficient puisqu’il n’a tenu que sept mois et tua une femme. Aujourd’hui, il n’est pas permanent de la prison, mais c’est un intermittent d’un hôpital psychiatrique,

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l'époque journaliste à l'AFP.

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l’époque journaliste à l’AFP.

dans le Pas-de-Calais, ce depuis plus de trente ans.  Il est très bien noté ; il doit souffrir d’une sorte de schizophrénie. Il est tellement bien vu qu’il est devenu éducateur en milieu fermé, en hôpital psychiatrique. Il donne un coup de main aux éducateurs. Il prend des médicaments ; il est très bien. Tous les week-ends, il retourne dans son village, dans le Pas-de-Calais ; il va voir son frère, puis sa mère qui réside un peu plus loin.  Une rumeur dit qu’il revient de temps en temps à Clermont, dans l’Oise, où se trouve l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe. Et le troisième, c’est Jacques Mesrine qui a emmené un journaliste de Minute, Jacques Tillier, dans une grotte, car il le soupçonnait d’être poisson pilote pour la police. Mesrine, lui, est devenu un permanent du cimetière, contrairement à Marcel Barbeault (qui est un permanent de la prison) et à Lamare (qui est intermittent de l’hôpital psychiatrique). Ces trois personnages ont défrayé la chronique ; c’est pour cela que j’ai fait ce livre.  J’étais correspondant de l’AFP ; tout ça m’a passionné.

Quel a été votre parcours de journaliste ?

A cette époque, j’étais le correspondant de l’AFP pour l’Oise et le Val d’Oise.  J’avais fait Sciences Po. Mais comme j’étais un être un peu pervers, je me suis passionné pour le fait divers.  J’ai commencé à travailler pendant un an à Détective (je ne préfère pas en parler car c’était très très bizarre. On gagnait très bien notre vie mais nous avions des méthodes un peu… particulières.) Ensuite, j’ai travaillé deux ans à Paris Normandie, au Havre et à Rouen ; c’est là que j’ai appris mon métier avec les faits diversiers de Paris Normandie, notamment avec les séances d’autopsies, etc. Ensuite, je suis allé deux ans à L’Alsace, à Mulhouse pour couvrir les faits divers. Je me suis fait virer par le préfet car j’ai fait un truc, un grand papier sur deux pages :  « Mulhouse, la nuit, 200 000 habitants menacés, quinze policiers débordés ». Ca n’a pas plu au préfet ; je suis rentré à l’AFP. J’ai couvert l’affaire Lamare ; j’ai annoncé qu’il s’agissait d’un gendarme ou d’un policier trois mois avant qu’il ne soit arrêté.  Ca ne m’a valu que des ennuis et à mes deux principaux informateurs : l’inspecteur Daniel Neveu, de la PJ de Creil, et le capitaine Jean Pineau, de la brigade de Clermont.  Neveu s’est installé à Toulouse. Il est devenu un fana de la natation. Il s’est acheté une petite maison au bord de l’eau, dans l’Hérault, et il se baigne tous les jours.

A l’époque de l’affaire Lamare, où habitiez-vous ?

J’habitais à Chantilly. Alain Lamare détestait ses collègues et ne pensait qu’à les ridiculiser ; il détestait aussi les femmes. (…) Finalement, les gens courageux qui essaient d’arrêter les assassins, ils n’ont que des ennuis, ils sont cassés ; en revanche ceux qui ne font rien, qui restent dans leurs charentaises, qui font en sorte qu’il n’y ait pas de vagues.  Le capitaine Pineau, lui, s’est retrouvé à Bergerac, et moi je me suis retrouvé à Paris. Et Neveu, il n’a jamais été commissaire.

Comment avez-vous mené votre travail de journaliste autour de cette affaire Lamare ?

Mon travail de journaliste… Je travaillais beaucoup avec Jean-Marc Rocca-Serra, du Courrier picard à Compiègne ; on avait fait venir des scanners du Japon. On était devenu des fous ; nos femmes devenaient complètement folles. On avait les scanners sous les lits et dans nos voitures pour écouter la police. A l’époque, on écoutait encore en clair.  La technique était simple : je prêchais le faux pour savoir le vrai. Comme la police et la gendarmerie se cachaient tout, dès que j’apprenais quelque chose grâce à mon scanner, j’allais le dire à la gendarmerie ; donc ils étaient furieux contre la police. Et que les gendarmes me disaient un truc, j’allais le dire à la police. J’étais au milieu du jeu ; j’étais le roi du pétrole. Je les montais les uns contre les autres. Et j’avais de l’information. Dès août 1978, j’avais déjà cette thèse : pour moi c’était un gendarme ou un policier. Il parlait d’une Renault R 12. Il écrivait le nombre de kilomètres. Il échappe à toutes les couvertures en surface et aux mobilisations des flics.  La police et la gendarmerie n’ont surtout pas voulu qu’on popularise cette thèse.  Quand je fais ma dépêche, quand on ouvre les huîtres, le 31 décembre 78, le champagne coule. Le jour-même, le ministère de l’Intérieur fait un communiqué en disant que c’est faux, que le tueur de l’Oise ne peut pas être un gendarme ou un policier. Quand il a été arrêté, un chef de service m’a félicité, mais entre-temps le directeur général de l’AFP m’avait appelé pour me passer un savon, et deux ans plus tard, je fus rappelé à Paris. Il ne faut jamais avoir raison trop tôt. Mais moi je suis fier, avec l’inspecteur Daniel Neveu  (à Creil) et le commandant Jean Pineau (grâce à ceux j’ai écrit cette dépêche). Grâce à ça que le gendarme Lamare (du PSIG de Chantilly)  n’a pas continué à tuer car il voulait être reconnu.  Entre le 31 décembre et la date de son arrestation, il n’a pas tué. En fait, avec le policier et le gendarme, on faisait  le travail de la police. On se rendait dans un café qui nous servait de lieu de rendez-vous ; on se rendait compte que toutes les voitures étaient retrouvées entre Creil et Orry-la-Ville. On demandait au patron du bistrot de subtiliser les verres quand il y  avait des gendarmes ou des flics afin de comparer les empreintes avec celles du tueur. Car Lamare, à chaque fois qu’il volait une voiture, il mettait son empreinte sur le rétroviseur gauche. Donc il signait ses actes.

A l’issue de l’enquête, il a donc été déclaré non responsable de ses actes.

Oui. Il a été diagnostiqué qu’il souffrait d’hébéphrénie, c’est une forme de schizophrénie. Je ne sais pas s’il était fou, mais en tout cas il était très intelligent ; il est passé à travers tout. Exemple : il surveille – en compagnie d’un camarade gendarme – une voiture qu’il a volée lui-même. Il la place devant la gare de Chantilly. Ils sont en patrouille ; ils la repèrent. Il voit son collègue qui s’endort à côté de lui. Il dit à son collègue : « Si tu veux, comme tu es fatigué, on va interrompre la planque pour aller dormir un peu… » Pendant que son collègue va dormir, il retourne à la voiture, la déplace à  Orry-la-Ville. Il retourne avec son collègue qui n’en revient pas car la voiture n’est plus là. Lamare dit à son collègue : « Si tu veux, on peut simuler une poursuite… ». Ils simulent la poursuite, mais moi j’écoute sur mon scanner. Et on entend les autres gendarmes qui disent par radio : « C’est bizarre. Le Psig a pris en chasse une voiture mais nous, on ne l’a jamais vue la voiture. » Là, je comprends que la poursuite est inventée. Qu’est-ce que je fais : je me précipite à la police judiciaire de Creil et je leur file cette information.  Ca a fait un pataquès .

Votre livre sort en 1984. Comment avez-vous travaillé pour l’écrire ?

C’est simple : Mme Marie Brossy-Patin, juge d’instruction à Senlis, m’a donné la procédure ; elle me devait bien ça  car elle n’avait pas voulu m’entendre. Je l’aime beaucoup cette dame. A l’époque, elle avait sur son bureau, le bouquin de Michel Foucault, Surveiller et punir. Elle préside aujourd’hui l’un des plus grandes associations de réinsertion des détenus.  Moi, je l’aimais bien car c’est elle qui, grâce à Neveu, a arrêté le premier tueur, Barbeault qui avait tué sept femmes et un homme.  Elle aimait beaucoup Neveu. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle n’a jamais voulu entendre notre piste qui disait que le tueur pouvait être un policier ou un gendarme.  Et quand toute l’affaire était finie, elle a fait amende honorable et m’a filé toute la procédure ; c’était la moindre des choses.  Lamare, c’est moi qui lui ai trouvé son avocat, car je suis devenu ami avec son frère (qui avait été complètement traumatisé car il se doutait de quelque chose ; Lamare changeait de voiture à chaque fois qu’il allait le voir dans le Pas-de-Calais). Cela m’a permis d’avoir un portrait d’Alain Lamare assez juste et de savoir dans quelle atmosphère il a vécu.

Est-ce qu’ensuite vous avez rencontré Alain Lamare, après son arrestation ?

J’aurais pu, mais non ; mais là, je vais peut-être essayer de le rencontrer parce qu’il est comme un condamné qui a fait sa peine ; il a le droit d’être éducateur. Il a le droit de sortir. Et moi j’ai le droit de le voir (si il a envie de me voir).  Je crois qu’il a tourné la page. Il est un peu fier car il ridiculisé toute la police française et la gendarmerie. Et il a montré que ça ne marchait pas très bien.  Aujourd’hui, ça ne marche pas beaucoup mieux : quand on voit comment Merah est par venu à assassiner les petits enfants de l’école juive.

Quel est votre point de vue sur le film « La prochaine fois je viserai le cœur » ?

Je l’ai vu, mais je laisse les spectateurs le découvrir.  Ce film est arrivé grâce à Cédric Anger, le réalisateur, et Thomas Klotz, le producteur (mon fils, qui a 16 ans, avait fait du cinéma avec eux ; des petits films). Un jour, il a donné mon bouquin à Cédric Anger ; il s’est passionné pour cette affaire et il a un énorme mérite d’avoir fait ce film. Un film c’est un film ; un bouquin, c’est un bouquin. Un film ce sont des images, des émotions, des impressions. Un bouquin, c’est autre chose. Le film a le mérite d’exister.  Il n’existe que grâce à mon livre, même s’il y a des choses qui ne correspondent pas à mon livre.  C’est une adaptation ; le metteur en scène a tous les droits.

Un procès de Lamare eût-il été souhaitable ?

Alain Lamare aurait pu raconter comment il a joué aux gendarmes et aux voleurs avec ses propres collègues, et comme il les avait ridiculisés.

                                         Propos recueillis par

                                         Philippe LACOCHE

 

 

 

Claude du Granrut : féministe et européenne

Claude du Granrut, femme politique, écrivain. Paris. Février 2014.

                  

     Cette ancienne élue de Picardie vient d’écrire un livre, « Le piano et le violoncelle » dans lequel elle évoque son parcours et celui de ces parents, courageux patriotes victimes de la barbarie nazie. Rencontre.

Vous êtes la fille de Robert de Renty, mort en déportation au camp d’Ellrich, et de Germaine de Renry, rescapée du camp de Ravensbrück. Est-ce que ces drames seraient à l’origine de votre caractère et de votre volonté qui vous ont permis de mener une carrière politique et professionnelle remarquables ?

Effectivement, j’ai été très marquée par la déportation de mes parents, et par la mort de mon père. Mon père était un homme tout à fait remarquable ; il s’était fait tout seul. Il avait fait la guerre de 14. Il avait créé son entreprise d’insecticides pour l’agriculture qui marchait très bien ; c’était à Paris. Il travaillait en liaison avec Saint-Gobain. La deuxième guerre est arrivée ; il la pressentait de façon abominable parce qu’il avait participé à l’occupation de la Sarre, après la Première Guerre. (Il était parti comme ingénieur dans les mines de la Sarre, avec sa jeune femme.) Il parlait très bien l’allemand. Il comprenait ce qu’était l’Allemagne ; leur façon de travailler dur. Il savait que l’Allemagne se remonterait très vite et très bien. Il avait écrit des articles sur ce sujet dans des journaux parisiens (L’Echo de Paris, etc.) Il connaissait la puissance potentielle de l’Allemagne. Il écoutait les discours d’Hitler ; il a compris que, menée par Hitler, cette Allemagne pouvait déborder. Il s’est rendu compte que ce n’était peut-être pas la vraie Allemagne mais, tout de même, une Allemagne extrêmement puissante, dure, dominatrice. Il était très inquiet. Pendant la guerre, nous étions à Paris ; il a continué à mener ses affaires comme il a pu. Il m’a toujours donné l’envie de réussir, de bien travailler, de faire de bonnes études. Je comptais sur lui pour m’aider, pour me pousser ; j’étais la dernière de la fratrie. Mes frères et sœurs étaient légèrement plus âgés que moi ; ils n’avaient pas eu l’occasion de faire les études comme moi j’avais eu l’envie et l’occasion de faire. Je me suis dit qu’en mémoire de mon père, je dois réussir à faire ce qu’il voulait que je fasse. En l’occurrence, ma mère m’y a beaucoup aidée. Elle a compris ça. Elle m’a dit : « Tu feras une carrière ; tu feras des études. » J’avais le droit d’avoir des bourses. J’ai donc fait des études, à Sciences Po et en Amérique. C’était formidable ; j’ai débarqué dans un pays qui avait fait la guerre mais qui n’avait pas été démoli, qui était puissant, qui avait une volonté ; les gens n’avaient peur de rien. Il fallait donc que je n’aie peur de rien. J’avais donc un bagage extraordinaire, et une mère qui me poussait, qui me soutenait. Bien sûr, j’ai eu une déconvenue tout de suite après mon diplôme de Science Po parce que je n’ai pas eu d’emploi comme en avaient eus mes camarades de promotion, dans des banques, des entreprises, des administrations, etc. Là, je n’ai pas compris ; ma mère non plus. On s’est dit : il y a quelque chose qui ne va pas dans cette France qui, pourtant, qui se remettait à flots grâce au Plan Marshall. Je suis arrivée aux Etats-Unis quand le général Marshall a lancé son plan. J’avais des amis américains, notamment un armateur qui envoyait le plan Marshall en Europe… Ma mère ne s’est pas affolée ; j’ai eu des occasions diverses et obtenu des petits boulots formateurs. J’ai été pigiste dans différents journaux ; j’ai aussi fait des remplacements intéressants de secrétariat et j’ai eu la chance de pouvoir participer au Comité du travail féminin qui venait d’être créé, au sein de ministère du Travail. Ce fut le déclenchement car ça correspondait  à ce que j’avais envie de faire et ce que je pouvais faire : j’avais une formation administrative ; je savais écrire, rédiger des notes… J’avais aussi la possibilité, travaillant dans une administration, à demander à l’Institut national des statistiques de faire telle ou telle recherche  sur l’emploi, la formation, le niveau d’éducation… J’ai eu une masse d’informations qui me permettaient de faire des notes au ministre et des propositions. Je suis donc rentrée dans un  processus administratif qui était très positif. Et à l’époque, j’étais avec Fontanet, puis Edgar Faure. Tous les trois des hommes très ouverts, très avisés, très sympathiques, très chaleureux, très exigeants aussi (Joseph Fontanet était très exigeant sur la rectitude des dossiers). C’était véritablement pouvoir faire fructifier tout ce que j’avais pu faire avant. Ce fut aussi pour moi une révélation : je me suis dit que ça, toutes les femmes pouvaient le faire, mais qu’on ne leur en donnait pas toujours l’occasion. Je ne pouvais pas aller dans la rue pour manifester, brandir des banderoles, mais toutes les associations féministes venaient me voir pour me demander des conseils car j’étais parvenue à obtenir des choses. Et ces informations partaient dans des articles de journaux que je ne pouvais écrire. Ce fut merveilleux quand j’ai pu travailler avec Françoise Giroud. Car ce n’était pas un seul ministère mais l’ensemble des ministères qui étaient censés travailler avec Françoise Giroud.

Pour quels motifs vos parents  ont-ils été déportés ?

Mes parents étaient résistants ; ils appartenaient au Réseau Alliance, un réseau de renseignements qui travaillait directement avec les services de renseignements anglais. Madeleine Fourcade en était présidente. Ma sœur appartenait à ce réseau ; elle s’était mise dans la clandestinité. Tout cela, je ne pouvais pas le savoir car personne ne parlait. Je ne subodorais pas que mes parents puissent être arrêtés. Ils l’ont été.

Vos parents étaient donc très patriotes.

Mon père était très patriote. Il avait fait la guerre de 14 qui l’avait fortement marqué. Mon grand-père était saint-cyrien, officier. Mon père avait senti que l’Allemagne nous ferait payer la défaite, qu’elle avait une revanche à prendre et qu’elle la prenait dans les pires conditions. Il savait ce que faisait la Gestapo à Fresnes ; il était très au courant de ce qui se passait.

Vous ne semblez pas en vouloir à l’Allemagne. En revanche, je suppose que la barbarie nazie vous hérisse.

Ma mère, elle aussi, disait qu’elle n’en voulait pas aux Allemands.  Elle a été parmi les premières, au sortir de la guerre, à penser qu’il fallait faire une alliance avec l’Allemagne.  Personnellement, j’étais tout à fait de son avis. Quand j’étais au lycée Molière, j’ai fait allemand première langue. J’ai lu énormément de poètes, écrivains et philosophes allemands. Je lisais des traductions ; j’étais imprégnée de culture allemande. Plus tard, lorsque je me suis retrouvée au comité des régions, j’avais des collègues allemands de mon âge ; beaucoup d’entre eux avaient souffert pendant la guerre. L’un était orphelin de guerre, comme moi. On ne pouvait que se dire : travaillons ensemble pour la paix. J’aimais beaucoup la façon de travailler très directe des Allemands. En plus de ça, ils ne disaient pas n’importe quoi. Il y avait parfois des collègues qui étaient très politiques, qui s’enflammaient… Les Allemands (ils sont politiques comme tout le monde) mais ils sont très pragmatiques. Ils réfléchissent sur ce qu’ils connaissent. J’ai toujours aimé travailler avec les Allemands. J’aimais également beaucoup travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Autrichiens. Non, je n’ai jamais eu de difficulté à travailler avec les Allemands, et pourtant parfois je me disais… bon…

Derrière votre mot « bon », se cache la barbarie nazie, n’est-ce pas ?

J’en ai souffert assez directement. Ce que j’en tire, c’est qu’il ne faut pas perdre la mémoire par rapport à ce qui s’est passé. C’est pour cette raison ma mère témoignait beaucoup sur la déportation, beaucoup de ses camarades continuent de témoigner dans les écoles. Ma mère a participé à l’édification du mémorial qui est au bout de l’Île de la Cité et qui représente tous les lieux de déportation, les horreurs de la Gestapo. Aujourd’hui presque toutes ces femmes sont mortes ; c’est pour cela que j’ai créé, en 2006, la Société des familles et amis des anciennes déportées et internées de la Résistance (SFAADIR). Nous sommes des enfants, quelque fois des petits-enfants qui souhaitons conserver cette mémoire parce qu’elle est exemplaire. Ces femmes ont été exemplaires. Souvent, elles ont été dépassées par ce qu’il leur arrivait. Elles faisaient de la résistance ; elles savaient qu’elles prenaient des risques. Elles étaient très courageuses, très engagées. En arrivant, au camp, c’était l’horreur, mais elles s’en sortaient par la solidarité. Elles ont été mises à nu. Elles ont fait des travaux abominables. Ma mère travaillait à l’aplanissement d’un terrain pour un aérodrome, ce par moins vingt degrés… Des travaux inhumains mais elles voulaient s’en sortir et elles s’en sortaient par l’amitié. Seules, elles ne tenaient pas. Ma mère aimait beaucoup Mme Maspéro qui avait été déportée avec son mari. La mère de l’éditeur ; le grand-père était un grand égyptologue. Le couple Maspéro avait été déporté dans le même train que maman. Lui est allé à Buchenwald où il est mort ; mon père est mort à Ellrich. Ces deux femmes se sont retrouvées veuves. François, le fils de Mme Maspéro, avait mon âge à peu près. Cela a créé des liens. Toutes ces femmes survivantes étaient contentes de se retrouver ; elles se disaient qu’elles avaient vaincu ensemble.

Tous ces événements dramatiques vous ont-ils conduit à façonner votre goût pour la construction de l’Europe ?

Une chose que j’ai apprise dans l’administration (avec Françoise Giroud), c’est qu’on peut changer le monde avec la politique. L’administration gère, elle peut avoir des idées, faire évoluer les choses mais c’est la politique qui décide. C’est pour cela que j’ai voulu faire de la politique en France et que j’ai souhaité participer à la politique européenne car une innovation aussi importante que la création de la Communauté économique européenne, puis de l’Union européenne, demandait véritablement une volonté politique et pas seulement une volonté administrative. Ce que je regrette actuellement, c’est le l’Europe est devenue une administration intergouvernementale, ce qui ne rime à rien. Même les hommes politiques qui le souhaitaient sont complètement congelés par cette lourdeur administrative. C’est là que ça bute. C’est la même chose pour les femmes : quand on veut faire une politique féministe, il faut que la politique s’en mêle. Ca ne veut pas dire que l’Etat s’en mêle en pensant qu’il peut tout faire. Pas du tout. Mais il faut qu’il y ait un mouvement politique.

Votre mère était catholique pratiquante et elle était favorable à l’avortement. Etes-vous, comme elle, une femme éprise de liberté, d’indépendance, finalement assez éloignée des chapelles, politiques, s’entend ?

Ma mère considérait que les femmes doivent être responsables et responsabilisées. A partir du moment où une femme réfléchit, prend une décision dont elle assume la responsabilité, c’est très bien. Pour elle, l’avortement n’était pas une fuite en avant. Pas du tout. C’est comme ça que Simone Veil a présenté l’avortement. Refuser l’avortement, c’était refuser de donner une responsabilité aux femmes. Elle n’avait pas de problème religieux. Du moment où vous donnez une responsabilité, le catholicisme n’est pas contre la responsabilité des individus ; au contraire.

C’est un comportement très humaniste.

Oui parce que nous sommes sur la terre pour quoi faire ? Pour maintenir un certain nombre de principes de la personne, sa liberté, sa responsabilité, son sens du collectif, du progrès de l’humanité… et donc, on n’est pas là pour suivre seulement le passé, pour ne pas évoluer. Il y a une évolution à faire, mais avec des règles. Ces dernières doivent de fonder sur la capacité des personnes à être responsables, à faire avancer les sciences, les techniques, la démocratie, les droits fondamentaux. J’ai été passionnée, en tant que membre des comités des Régions, qui m’a envoyée à la Convention aux droits fondamentaux. Ces derniers ne correspondaient plus à l’évolution de la société. Il fallait qu’ils s’ouvrent. L’avortement était l’un de ces droits fondamentaux. Il ne faut pas y aller trop fort ; la famille est tout de même un creuset extraordinaire de richesse et d’éducation de la personnalité. Mais, ça m’est venu de source, car j’ai été obligée d’être responsable de moi-même très tôt. Car quand mes parents ont été déportés, j’ai vécu très seule. J’habitais avec l’une de mes sœurs qui était mariée. Mais quand même, j’étais face à moi-même. Je me demandais où étaient mon père et ma mère ? Est-ce qu’ils reviendront un jour ? On ne savait rien. Quand je suis allée aux Etats-Unis, j’ai été obligée d’être responsable de moi-même.

Politiquement, quel a été votre parcours ? Où vous situez-vous aujourd’hui ?

J’ai été centriste avec Fontanet, un homme tout à fait remarquable qui avait aussi un souci de la politique et de conserver un certain nombre de principes chrétiens. C’était un progressiste qui ne voulait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai donc adhéré au CDS. J’ai été militante. Le CDS c’était Jean Lecanuet, Jacques Duhamel, Fontanet… Simone Veil et moi, avons eu des discussions avec nos bons collègues masculins centristes qui disaient que l’avortement était épouvantable… On leur disait que c’était un droit. C’était un peu épique. J’ai donc continué à être centriste quand je suis devenue élue à la municipalité de Senlis. Avec Arthur Dehaine, nous faisions abstractions du fait que nous appartenions à tel ou tel parti. Nous étions élus pour travailler pour Senlis ; une majorité plurielle. C’était la même quand j’ai été élue au Conseil régional de Picardie. C’était un peu plus marqué car le RPR était très fort. Dans l’Oise, il y avait de bons RPR : Mancel, Dehaine, Dassault, un paquet… Marini en plus… Mais il y avait le sénateur Souplet qui m’a beaucoup soutenue et qui a souhaité que je figure dans la liste pour le conseil régional. J’ai eu de la chance ; j’étais huitième et j’ai été élue. A partir de là, j’ai pris mes aises ; j’ai voulu montrer que j’étais une femme, au conseil régional, que j’avais mes propres idées, mon propre mot à dire. C’est une chose qui m’a toujours menée. Je suis une femme politique ; je fais de la politique comme femme. Je ne me soumets pas aux habitudes masculines des partis ; pas du tout ! Charles Baur me laissait dire ce que je voulais dire, ce que je pensais, ce que j’avais envie de faire. Il m’a toujours soutenue, ce qui était assez sympathique. Au début, on n’était que trois ou quatre femmes. Quand on est une femme politique, on n’a pas besoin de se couler dans le moule. Ca m’a coûté des déboires au début mais au bout du compte, non. Car j’ai eu des responsabilités que j’ai prises au tant que femme. Un tout petit exemple stupide : lorsqu’on a eu à la Région, la responsabilité des trains (TER). Nous avons rénové le parc des TER. J’ai proposé qu’on puisse trouver un endroit de mettre les bicyclettes dans les trains. Les voitures d’enfants aussi. J’ai aussi aménagé les horaires des trains en fonction des collégiens, des lycéens. Maintenant, dans tous les TER de France, il y a des endroits pour mettre les bicyclettes. A ça, un homme n’aurait pas pensé. Et maintenant, tout ça paraît normal.

La Manif pour tous, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Personnellement, je pense que je n’ai jamais manifesté dans la rue. Cette manifestation vient d’une frustration épouvantable face à ce que propose le gouvernement actuel par rapport aux problèmes que pose la France. Les gens étaient descendus dans la rue pour dire que ça n’allait pas. Il y a là une exaspération doublée d’une crainte qu’exprime Christine Boutin. Il y a un fond catholique en France, même si les gens ne vont pas à la messe, ils suivent les préceptes de l’Eglise. Pour eux, la famille et  le mariage sont importants. Tout cela appartient à la France. Il y a donc un mélange d’exaspération, de crainte de l’avenir, de baisse du pouvoir d’achat. Il y a un mauvais engrenage en France. On a l’impression que la France fout le camp ; en Europe elle compte moins. Le chômage ne baisse pas. Il y a donc une inquiétude diffuse. Je pense qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le royaume de France.

La vie de Claude du Granrut aujourd’hui consiste en quoi ?

Je suis aujourd’hui complètement retraitée. Je n’ai plus aucun poste officiel. Je ne suis plus élue. En revanche, je reste en contact avec le comité des Régions. Je maintiens un certain lien avec des institutions européennes. Ca m’oblige à me tenir très au courant par rapport à ce qui se passe en Europe. Je suis en train d’écrire un article de huit pages qui devrait alimenter un débat sur ce qui se passe au niveau européen. Mon deuxième point d’ancrage, c’est la mémoire des femmes déportées. On organise des voyages à Ravensbrück. Je suis en train de préparer un colloque européen sur l’engagement des femmes, sur leur courage. Je suis allée à Bruxelles où j’ai rencontré des personnes du service de la citoyenneté ; on m’a encouragé de monter quelque chose avec des associations d’autres pays. L’Europe devrait m’aider financièrement pour monter ce projet. Ce sera en 2015 si tout va bien. Je suis également en rapport avec le Ministère de l’Education nationale pour que les enseignants évoquent les femmes déportées. On est en train de monter un programme à base de petites interviews. Je participe aussi à de nombreux colloques. Je me rends en milieu scolaire avec des femmes déportées. Et j’ai cinq enfants, onze petits-enfants, et bientôt cinq arrière-petits-enfants ; j’ai aussi une vie familiale soutenue. L’aîné de mes arrière-petits enfants à 30 ans ; le plus petit a neuf ans. J’ai donc un balayage de tous les âges. Ce sont des enfants très motivés, voulant réellement faire quelque chose. Je me dis que je leur ai donné l’envie de faire quelque chose de leur vie. J’ai aussi un lien fort avec l’Amérique grâce à ma nomination au conseil d’administration de l’université dans laquelle j’ai étudié.

                                Propos recueillis par

                                PHILIPPE LACOCHE

Le chanteur Grégoire, formé par ses « frères à penser »

Le jeune chanteur, originaire de Senlis, dans l’Oise, a été gâté par le succès artistique, mais la vie ne l’a pas épargné : il a perdu deux de ses frères qu’il adorait et à qui il devait beaucoup.

Il est calme, courtois, agréable et discret. Souriant, mais avec dans le regard une lueur de tristesse. Sur le plan professionnel, la chance a souri – mais pas seulement la chance, le talent surtout – à Grégoire Boissenot, dit Grégoire, chanteur, auteur-compositeur révélé grâce au site internet My Major Company. Son premier album Toi + moi, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Disque de diamant, il remporte la première place des ventes d’albums en France en 2009.Ce n’est pas rien. Sur le plan familial, ce n’est pas la même chose. Deux terribles drames l’ont éprouvé: la mort de deux de ses frères. Ludovic, l’aîné, le 4décembre 2002; Nicolas, de troisième de la fratrie, le 29 janvier 2007.Tous deux avaient 33 ans. «Ils sont en moi tout le temps», confie Grégoire. «Je les porte en moi. Leur mort m’a conforté dans ma façon de voir les choses: la nécessité d’être intègre, sincère. De ne jamais baisser les bras. Ils sont toujours avec moi. J’ai des photos d’eux dans les lieux où je crée

Disparition d’autant plus cruelle que la famille a toujours tenu un rôle primordial dans l’esprit de Grégoire, né le 3avril1979, à Senlis, d’une mère, femme au foyer, ancien professeur de mathématiques, puis codirectrice du lycée Saint-Dominique, à Mortefontaine, dans l’Oise, et d’un père ingénieur et responsable d’une société. Une fratrie de garçons, dont il est le quatrième. Une enfance sans problème, agréable, à Senlis qu’il aime: «Elle est accessible, verdoyante, à taille humaine.» Il se souvient des parties de football près de la rivière La Nonette. De 6 ans à 16 ans, il fait du rugby. Il fréquente l’école Notre-Dame qu’il adore car «très sociale. J’avais beaucoup de copain mais j’étais timide avec les filles». Il est chef de classe. Puis, c’est le collège Anne-Marie-Javouhey, en sixième et cinquième. Il effectue les classes de quatrième et troisième en pension, à Rueil-Malmaison.

Rugby

Il revient à Senlis, au lycée Saint-Vincent pour suivre les cours d’une seconde économique et social. «Le proviseur de cet établissement, André Pignol, m’a marqué», se souvient-il. «Il avait tout compris dans l’art de diriger un lycée où il n’y avait pas de pions; tout était axé sur l’auto-responsabilité. Il était à la fois proche et à l’écoute des élèves.» À 16 ans, il arrête le rugby, mais s’adonne au football et à la musique, piano et guitare. «Mon frère Ludovic m’a tout appris», dit-il. «Il était passionné et autodidacte.» Il s’imprègne des Beatles, de Billy Joël. Son deuxième frère, Sébastien, lui fait découvrir la chanson française. Son troisième frère, Nicolas, violoniste, l’initie à la musique classique. «J’ai eu la chance d’avoir trois maîtres à penser différents», sourit-il. Ils initient aussi Grégoire au cinéma. Il se nourrit de littérature: Baudelaire, Shakespeare, Hermann Hesse, Arthur Koestler… Le bac en poche, en 1998, il part étudier l’anglais et allemand à la fac de Nanterre «mais j’avais déjà l’idée de faire de la musique». Il réside dans une chambre de bonne à Paris, rentre les week-ends à Senlis. Sa licence obtenue, il fait divers petits boulots (barman, manutentionnaire, etc.), mais, déjà, passe la plupart de son temps à écrire des chansons, et ce depuis l’âge de 15 ans. Il devient attaché de presse chez Universal (de décembre 2004 à mai2 006). Il s’occupe de U2, de Michel Sardou. «Une très bonne expérience», commente-t-il. En août 2007, il enregistre une maquette, la propose aux maisons de disques, rencontre My Major Company qui flashe sur ses morceaux. Résultat: les internautes adorent; 70000 euros sont récoltés. Son premier album, Toi + moi sort le 22 septembre2008. «Tout va tellement vite que je me laisse porter. J’en profite.» Il enchaîne sur une tournée de 150 dates dans toute la France, assure la première partie de Johnny Hallyday au stade de France. «Je joue au foot avec Zidane; il se passe des choses.» En 2010, il intègre la bande des Enfoirés, rencontre Jean-Jacques Goldman, fait un duo avec lui (la chanson «La promesse»), sort un deuxième album, Le même soleil. Nouvelle tournée avec des salles plus importantes (2000 places) et le Zénith. Entre-temps, il mène à bien le projet de l’album Thérèse, Vivre d’Amour où il met en musique des poèmes de sainte Thérèse de Lisieux interprétées par plusieurs artistes dont Nathasha St-Pier. Son nouvel album, Les Roses de mon silence est sorti en septembre dernier. Un succès. Cela ne l’empêche pas de rester philosophe: «Rien n’est jamais acquis ni définitif», lâche-t-il avec, au fond des yeux, une petite lueur de mélancolie. Certainement vient-il de songer à ses «frères à penser».

PHILIPPE LACOCHE

Des dimanches avec son grand-père, écrivain catholique

Les dimanches d’enfance de Grégoire? Ils sont doux, assez calmes. «Je me levais vers 10 heures. Enfant et adolescent, je déjeunais en famille avec mes grands-parents qui venaient à la maison», se souvient-il. «Nous mangions tous les six. Puis j’allais faire un foot avec mes potes ou un tennis. Le soir, nous mangions des sandwiches car le repas du dimanche midi, souvent, était copieux. Après les sandwiches, nous regardions un film à la télévision ou sur le magnétoscope. Un peu de calme et de répit avant d’attaquer la semaine.» D’autres souvenirs. Familiaux et doux, toujours: «Mes grands-parents maternels venaient à la maison. Ma grand-mère était une vraie grand-mère; elle avait un côté très rassurant. Débordante d’amour. Très protectrice. Mon grand-père était un écrivain catholique (N.D.L.R.: François Saint-Pierre, né le 19 mars 1917 à Paris, VIIIe arrondissement, écrivain, essayiste, journaliste et militant catholique français; décédé à Viroflay, dans les Yvelines, le 2 avril 2010) qui avait beaucoup œuvré pour l’aide au logement.» Son goût pour les livres, Grégoire confie qu’il le lui doit certainement: «C’est pour ça qu’aujourd’hui, je suis en train de constituer une bibliothèque pour mon fils.» Et d’ajouter: «J’ai eu une enfance heureuse. Quand des choses très malheureuses vous arrivent vous relativisez le reste…»

Bio express

3 avril 1979: naissance à l’hôpital de Senlis (Oise).

1986:découverte de la musique grâce à la chanson «A

Grégoire, chanteur. Septembre 2013. Paris, hôtel des Mathurins.

Hard Day’s Night», des Beatles.

1995: en classe de seconde, lui vient l’idée de faire de la musique et de frapper aux portes des maisons de disque.

4 décembre 2002: disparition de son frère aîné, Ludovic, 33 ans, dans un accident de voiture. «Je prends conscience que la vie est courte et qu’on n’a pas le droit de la subir.»

29 janvier 2007: disparition de Nicolas, son troisième frère, à l’âge de 33 ans. Grégoire écrit Toi + moi et se lance dans la carrière de chanteur.

22 septembre 2008: sortie de Toi +moi, grâce aux internautes.

28 août 2012: mariage avec Éléonore, et naissance de son fils Paul, le 19 novembre.